‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 32 sur 45 · PROGRÈS DES IDÉES · texte numérisé non relu

PROGRÈS DES IDÉES

D'autres fois, et cela arrive souvent, on perd en parlant le fil du discours, surtout quand une idée nouvelle vient à la traverse, ou si on se laisse aller à regarder dans l'auditoire. On s'en aperçoit ordinairement avant que la phrase qu'on prononce soit achevée; car, quand on improvise, on prévoit toujours l'idée qui va venir avant d'avoir terminé le développement de la précédente ; et pour avancer sûrement, il faut regarder un peu en avant, afin de reconnaître où l'on va poser le pied tout à l'heure. Tout d'un coup on ne voit plus rien devant soi, et l'on est an ivé à la dernière partie de la période. Si l'on se trouble, on est perdu ; car l'inquiétude, loin de faire retrouver les idées, les confond davantage , et plus on s'agite, moins on est capable de retrouver son plan et de rentrer dans sa route. Il faut dans ces cas reprendre avec calme, sous une autre forme, avec d'autres expressions, la dernière pensée qu'on vient d'énoncer, et presque toujours elle rappelle celle qui était perdue; elle en excite doucement le souvenir, en vertu de l'association des idées et par le travail antérieur du plan. Mais en parlant on doit regarder au dedans de tous les yeux de son esprit, pour apercevoir ce que cette espèce d'évocation fera paraître, et ressaisir son idée au moindre signe. Tout cela ne se fait pas sans perplexité ni sans angoisses.

Il y a des jours néfastes où l'on est à peine maître de son attention, et, malgré la préparation la plus laborieuse, le plan ne veut pas entrer dans la tête, ou n'y reste pas^ s'enfuyant d'un côté ou de l'autre

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comme dans un vase fêlé ; ou bien encore il vient toujours quelque chose à la traverse, qui vous jette hors de voie. C'est souvent l'effet d'une cause physique. C'est un état nerveux, fiévreux, qui provient des influences atmosphériques, de l'indisposition du corps ou d'un organe, et surtout de préoccupations de cœur ou d'esprit.

Dans ces cas on a bien de la peine à entrer dans son plan et à s'y tenir. Quelquefois même on n'y entre pas du tout, et l'on parle pour ainsi dire à côté, le suivant toujours pour le rattraper et ne pouvant l'atteindre pour s'y établir, comme un homme qui court après la voiture qui doit le transporter, et qui achève sa course sans pouvoir l'ouvrir et s'y poser. C'est une des situations les plus fatigantes que je connaisse. Elle épuise à la fois la volonté, l'esprit et le corps : la volonté, qui fait de vains efforts pour reprendre son sujet, qui lui échappe sans cesse; l'esprit, qui se débat dans une lutte désespérée contre ses propres pensées, et le corps, qui s'agite et sue dans ce désordre, comme pour suppléer par le tumulte extérieur au mouvement du dedans qui fait défaut.

Pour éviter les distractions autant qu'il est possible, je conseillerai une chose qui m'a toujours réussi, c'est de ne pas considérer les personnes qui composent l'auditoire, et ainsi de ne se mettre avec aucune d'elles dans un rapport particulier. Ceux qui ont la vue basse n'ont que faire de mon conseil, mais il sera utile à ceux qui y voient de loin et qu'une impression soudaine ou un mouvement de curiosité

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