‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 31 sur 45 · PROGRÈS DES IDÉES OU DÉVELOPPEMENT · texte numérisé non relu

PROGRÈS DES IDÉES OU DÉVELOPPEMENT

comme ces rivières aux embouchures multiples qui sont absorbées par les sables.

C'est donc une chose bien importante que de savoir se contenir dans son plan. Toutefois, il ne faut pas s'en rendre tellement esclave, qu'on ne laisse aucune place aux pensées nouvelles qui peuvent s'offrir à l'instant même. Ce serait se priver de l'un des principaux avantages de l'improvisation, à savoir l'inspiration du moment et la vie qu'elle donne au discours.

L'homme habitué à parler en public prévoit même jusqu'à un certain point, ou plutôt pressent, non pas l'instant où il sera inspiré, mais les idées qui pourront se présenter à certains endroits du développement; il entrevoit ce qui est virtuellement compris dans une idée qu'il n'a fait qu'indiquer. C'est comme un coup de sonde qu'il a donné d'avance dans une source, et il l'a refermée soigneusement jusqu'à ce qu'il ait besoin de l'ouvrir et de la faire jaillir. Il l'affaiblirait, l'épuiserait peut-être, s'il la perçait pendant sa préparation. Il la réserve pour le moment [)ropice, sûr d'y trouver un jet abondant, quand il le voudra.

Mais à tout avantage il y a un inconvénient. Dans la chaleur de l'exposition on n'est pas toujours maître de sa parole, et quand des pensées nouvelles arrivent, elles peuvent entraîner loin du sujet, auquel on a quelquefois de la peine à revenir. De là des digressions, des longueurs, des hors-d'œuvres, qui font perdre de vue l'objet principal, et brisent ou alanguissent l'attention de l'auditoire.

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Tous ceux qui improvisent ont eu ce malheur un jour ou l'autre. Si l'on ne s'habitue à tenir d'une main ferme le fil de ses pensées, pour se retrouver au milieu du labyrinthe du discours et dans les voies multiples où l'on peut être entraîné, on n'arrivera jamais à parler d'une manière supportable. Quand môme on aurait de beaux moments, l'auditeur se fatiguera de ces divagaIions,et, en définitive, il ne sera ni instruit ni touché. On pourra l'éblouir par la pompe des phrases, le surprendre par des idées plus ou moins ingénieuses, l'amuser même momentanément par le tour spirituel et brillant de la parole ; on ne lui mettra pas une idée dans l'esprit ni un sentiment dans le cœur, parce qu'il n'y aura ni ordre ni unité, et ainsi point de vie dans le discours.

Puis, il faut bien se garder des distractions qui viennent couper le fil du développement, et jettent brusquement l'esprit dans une autre voie non préparée. C'est encore un des dangers de l'improvisafion. Elle exige impérieusement qu'on soit tout entier à son sujet, et ainsi qu'on ne laisse s'introduire dans l'esprit aucune image, aucune pensée étrangère : ce qui n'est pas facile, quand on se trouve en face d'un public nombreux qui a les yeux fixés sur vous de tous les cùlés, et qui vous excite à le regarder parce qu'il vous regarde.

C'est pourquoi l'orateur doit être recueilli avant de prendre la parole, tout présent à ses idées, et ne se laissant point entamer ni impressionner par ce qui l'environne. La moindre distraction à laquelle il cède

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peut briser la chaîne de ses pensées, brouiller son plan, et lui enlever même jusqu'au souvenir de son sujet. Cela paraît incroyable, et je ne le croirais pas moi-même, si je ne l'avais éprouvé.

Je devais prêcher un jour dans l'une des plus grandes églises de Paris. C'était une fêle solennelle ; il y avait un immense auditoire et une partie de la cour d'alors. En montant dans la chaire j'aperçois une personne que je croyais absente, et mon esprit est emporté tout d'un coup par ce souvenir. J'arrive au haut de la chaire, je m'agenouille comme d'ordinaire, et au moment de me relever pour parler, j'avais oublié non-seulement le texte, mais encore le sujet de mon sermon. A la lettre, je ne savais plus sur quoi je venais parler, et, malgré tous mes efforts de mémoire, je n'y voyais que du blanc ou du noir, comme on voudra. Qu'on juge de mon embarras et de mes angoisses. Je restai à genoux un peu plus longtemps que d'habitude, ne sachant que faire. Cependant, sans perdre la tête ni le courage, je regardais le danger sans en être effrayé, mais aussi sans voir comment j'en sortirais. Enfin, ne pouvant rien retrouver par mes propres forces, ni sujet ni texte, j'eus recours à Dieu et je lui dis du plus profond de mon cœur et avec toute l'ardeur de mon inquiétude : « Seigneur, si vous voulez que je prêche, rendez-moi mon plan. » Et à l'instant même mon texte me revint à l'esprit et le sujet avec mon texte. Je ne crois pas avoir éprouvé dans ma vie quelque chose déplus saisissant, ni un mouvement plus vif de reconnaissance.

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