‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 44 sur 45 · A UN JEUNE PREDICATEUR · texte numérisé non relu

A UN JEUNE PREDICATEUR

Monsieur l'abbé, vous voulez bien me demander mon avis sur votre manière de prêcher, et si, après vous avoir entendu plusieurs fois et en des occasions solennelles, je crois que vous avez ce qu'il faut pour faire un jour un bon prédicateur. Car la parole est la partie du saint ministère qui vous plaît le plus, et vous dirigeriez volontiers vos études et vos efforts de ce côté, si vous aviez l'espérance fondée d'y réussir. Je ne puis que vous encourager dans cette voie, mon cher abbé, si réellement Dieu vous en a donné la vocation et le goût. L'annonce de la parole sacrée était la fonction principale des apôtres, et quand la multiplicité de leurs travaux augmenta avec le nombre des fidèles, ils laissèrent aux diacres et à d'autres le soin des aumônes, des tables et des misères tnatérielles, pour s'adonner tout entiers à répandre sur la terre la parole divine. Il n'est pas juste, disaient-ils, que nous abandonnions le soin des àmcs pour celui des corps, et la meilleure nourriture à donner aux chrétiens est celle qui leur communique la vie étemelle

370 DE l'art de PARLER

C'est pourquoi ils se séparèrent pour aller ensemencer de cette semence incorruptible toutes les parties du monde, et leurs paroles furent les germes impérissables des institutions de l'Église et de la civilisation moderne.

Je dois donc avant tout vous féliciter de participer à une œuvre qui est vraiment l'œuvre par excellence. Seulement il nous reste à voir si on l'entend maintenant comme dans les temps apostoliques, et si, en prêchant à la manière d'aujourd'hui ou comme on s'y est habitué à notre époque, on cherche réellement à faire ce que faisaient les apôtres , pour continuer leurs travaux et atteindre le même but. J'ai quelque doute à cet égard, et il ne me paraît pas que ce qu'on appelle de nos jours un prédicateur ressemble tout à fait à un apôtre, tant par l'esprit qui l'anime que par les moyens qu'il emploie pour réussir.

Aussi, monsieur l'abbé, avant de passer à ce qui vous regarde personnellement, je sens le besoin de considérer avec vous ce qu'est un prédicateur dans nos idées modernes. Vous comprenez que ce point doit être préalablement éclairci entre nous, puisqu'il s'agit de vous dire, autant que j'en puis juger, si vous possédez les qualités nécessaires à cette fonction. Nous devons commencer par poser devant nous une mesure commune dont nous convenions, afin de l'appliquer de concert et dans le même sens, autant qu'il sera possible, à votre manière de faire. Gomment vous dire que vous êtes appelé ou non à devenir un bon

prédicateur, si nous ne nous accordons pas d'abord sur la valeur de ce terme, et que chacun de nous y mette autre chose? Vous n'obtiendriez qu'une réponse vague et obscure à votre question, et la consultation à laquelle vous paraissez tenir, et dont je suis honoré, serait en pure perte.

Eh bien! mon cher abbé, vous le dirai-je? C'est justement la détermination exacte de ce mot qui m'embarrasse le pkis, du moins en le prenant dans la signification moderne, et avec tout ce que nus habitudes, nos préjugés et la force des circonstances ont ajouté à son sens naturel. Et quand je me demande, pour vous le dire, ce que c'est qu'un prédicateur selon nos idées actuelles et les traditions des derniers siècles, j'hésite à répondre, et je ne sais trop comment le définir.

En effet, la prédication est devenue aujourd'hui une sorte d'état comme celui de professeur, de littérateur ou d'auteur. Un prédicateur est, au sens actuel, un prêtre qui passe la plus grande partie de sa vie à composer des sermons, qu'il va ensuite prêcher, avec plus ou moins de succès, partout où on l'appelle et dans tous les temps, principalement dans les stations de l'avent et du carême et pendant le mois de Marie, qui est devenu un petit carême. L'important pour lui est d'attirer beaucoup de monde à l'église, la foule s'il est possible; car alors il sera invité de préférence et plus généreusement rétribué. Du reste, il ne connaît pas le peuple auquel il parle, et probablement il ne le connaîtra pas, tant il est absorbé

d'esprit et de corps par la récitation de ses sermons. Le plus souvent il ne peut se mettre au tribunal de la pénitence, et il a même peu de goût pour cette fonction si pénible mais si salutaire. Son affaire à lui, comme prédicateur, est de prononcer de beaux ou de bons discours qui saisissent le public, l'impressionnent en excitant sa curiosité et le désir de revenir. On dit qu'une station a été excellente quand le prédicateur a été très-suivi : ce qui se constate par la difflculté de trouver place dans l'auditoire et par le produit des chaises.

Or, quand l'homme dont nous parlons a ainsi évangélisé une ville ou une paroisse, il va dans une autre, transportant dans son bagage la collection de ses sermons, qu'il débitera sur ce nouveau terrain absolument comme il a fait tout à l'heure, sans qu'il y manque un iota ni un geste, si sa mémoire est solide ; et c'est pourquoi elle est une des qualités les plus essentielles du prédicateur.

On prête à Bourdaloue un mot que je ne puis accepter pour un homme de sa foi et de son talent. On lui demandait un jour, dit-on, quel était son meilleur sermon, et il répondit, c'est celui que je sais le mieux. Ce qui supposerait, ou qu'il regardait tous ses sermons comme également bons, ce que ne pouvait penser un esprit aussi distingué; ou bien, ce qui ne lui conviendrait pas mieux, qu'il considérait la forme plus que le fond, estimant davantage ce qui lui procurait le plus de succès.

On a dit encore qu'il parlait toujours les yeux fer-

mes, pour être plus sûr de sa mémoire, ce qui ne devait point donner beaucoup d'animation à son visage ni à son action oratoire. On le comprend néanmoins jusqu'à un certain point, puisqu'il avait à réciter mot à mot des discours très-longs et très-subtilement composés. Celait un préservatif contre les distractions, qui coupent si facilement le fil d'une récitation, ce qui met quelquefois l'orateur dans un grand embarras.

Ce préservatif, au reste, n'est pas nécessaire à tout le monde. Il y a des prédicateurs qui récitent intrépidement leurs discours, les yeux tout grands ouverts, et ayant môme, au milieu du torrent de paroles qui coule de leurs lèvres et presque sans qu'ils aient la peine d'y penser, la faculté de s'occuper de tout ce qui se passe dans l'auditoire, au point de pouvoir dire ceux qui sont entrés et sortis pendant le sermon. Il faut avouer que cette manière dégagée et sans gêne de prêcher, dont la mémoire fait tous les frais, n'est pas plus favorable à l'effet vivant du discours que celle prêtée à Bourdaloue. Mais en définitive le prédicateur a fait sa besogne. Une demi-lieure, trois quarts d'heure, une heure même ont été occupés par cette parole solennelle. Il y a eu un sermon, et les convenances du jour ont été remplies.

J'ai connu un orateur de ce genre qui avait la spécialité des retraites dans les collèges. Il avait juste sept sermons stéréotypés, clichés, dont il en déclamait un chaque jour de la semaine, d'une voix retentissante et avec un grand fracas d'action oratoire, qui

374 DE L'ARï DE PARLER

le premier jour ébahissaient les enfants. Une fois un proviseur d'un zèle indiscret, et pour lui montrer combien on appréciait ses discours, lui demanda une huitième instruction, et vous pensez bien qu'avec toutes les sollicitations possibles il ne réussit point à l'obtenir, vu qu'elle n'avait jamais existé, et qu'on n'était point en mesure de la faire. Ce qui n'a pas empêché cet ecclésiastique, bon prêtre du reste, d'avoir en ce temps-là un certain renom d'éloquence.

En résumé, mon cher abbé, je comprends les apôtres, qui ont été envoyés par Notre-Seigneur Jésus- Christ pour annoncer le royaume de Dieu jusqu'aux extrémités de la terre. Je comprends les évêques, successeurs des apôtres, et qui reçoivent du souverain Pontife, Vicaire de Jésus-Christ, la mission de gouvernei- et d'évangéliser une portion déterminée de l'Église, qu'on appelle un diocèse. Je comprends les curés, recevant de leur évoque la charge de conduire et de nourrir une partie de leur troupeau, les vicaires participant aux fonctions des curés. Je comprends enfin les missionnaires apostoliques, séculiers ou réguliers, envoyés par le chef de l'Église pour porter la bonne nouvelle à tous les peuples de la terre. Mais ce que j'ai peine à comprendre, c'est le prêtre qu'on appelle aujourd'hui un prédicateur, lequel du saint ministère ne remplit à peu près que cette fonction de débiter de beaux discours, quand il y est convié ; les colportant de ville en ville, de paroisse en paroisse, sans y rien changer, malgré la différence des lieux, des personnes et des circonstances, comme si ce

qu'il a écrit convenait à tous les esprits et à toutes les âmes. C'est surtout cetle manière de l'aire qui m'étonne, et non la chose en soi : car il est tout naturel que (les curés, embarrassés des soins et des affaires du service pastoral, appellent en certains moments à leur aide des prêtres qui ont [)lus de loisir ou plus d'habitude de la parole, et ceux-ci reçoivent, par l'appel du curé et la permission de l'évèque, la mission dont ils ont besoin. Je trouve seulement à redire à ce qu'on fasse de la prédication une espèce de métier où l'esprit du monde a plus de part que l'esprit de Dieu, parce f|u'on y chercbe quelqufois une gloire ou un profit plus que le bien des âmes et l'avancement du règne divin.

Maintenant j'arrive à la partie la plus délicate de ma tâche, et i)uisque je l'ai acceptée, je tâcherai de la remplir de mou mieux. Au moins j'y mettrai une grande sincérité; d'un côté, parce que ma conscience m'oblige de vous dire la vérité, ou ce que je crois la vérité, et de l'autre, parce que je vous estime assez pour vous juger capable de l'entendre et d'en proliter, même quand elle vous déplairait. Qui doit dire la vérité, quand on la lui demande, sinon le ministre de Jésus-Christ, et qui doit l'accepter mieux que personne, sinon le prêtre dont la vie lui est dévouée? Dans ce que j'ai à vous dire sur votre manière de prêcher, je n'ai absolument d'autre intention que celle de vous être utile; et vous, en me demandant mon avis, vous cherchez, je le suppose, des lumières et non des éloges. Je parlerai donc avec

la confiance que me donne mon caractère, mon âge, mon expérience, ma bienveillance à votre égard, et j'aime à croire que vous accepterez ma parole avec une simplicilé toute chrétienne, qui cherche des conseils sérieux, des moyens de perfectionnement, peutêtre même des encouragements, mais non une glorification de son talent et une pâture pour la vanité.

Je vous ai entendu en plusieurs occasions, et vous m'avez paru suivre deux méthodes différentes, usitées l'une et l'autre parles plus grands prédicateurs, et qui ont chacune, comme toute chose, leurs avantages et leurs inconvénients. Tantôt vous récitez des discours écrits, et tantôt vous parlez d'abondance sur un plan préparé, ce qu'on appelle improviser; et enfin parfois, à ce qu'il me semble, mélangeant les deux méthodes, vous prononcez des discours d'un genre mixte, c'est-à-dire dont l'exorde, la péroraison et les passages les plus saillants sont écrits et ai)pris par cœur, tandis que le reste, sorte de remplissage pour amener les beaux endroits, est abandonné à l'inspiration du moment. Je suis même porté à croire que ce genre composite ou syncrétique est le caractère de votre improvisation ; et de là, comme nous le verrons tout à l'heure, ce qu'elle a de plus brillant et aussi ce qu'elle a de plus faible.

Je commencerai par vous l'avouer, mon cher abbé, je vous ai admiré en vous entendant prononcer certains discours bien écrits, où votre mémoire imperturbable n'a point bronché une seule fois, et que vous avez débités avec une action oratoire capable de

dissimuler la récitation, en produisant l'illusion de la parole improvisée. C'était assurément mieux que l'improvisation, quant à la division des parties, leur agencement et la composition logique du discours. On y sentait la maturité de la réflexion, et l'art par lequel vous aviez concentré dans votre œuvre toutes les ressources du sujet, soit par l'analyse exacte de la matière, soit par l'érudition solide dont vous la souteniez. C'était bien mieux encore sous le rapport du style, qui avait été soigné à loisir, et où l'on ne retrouvait pas la négligence inévitable de l'improvisation, iqui a trop souvent des hauts et des bas, suivant l'inspiration ou la fatigue du moment. Car la meilleure improvisation, qui produit le plus d'effet à entendre, ravissant les auditeurs par un charme particulier, dû surtout à l'action oratoire, est à peine lisible, si on la reproduit telle qu'elle a été prononcée. Il faut absolument lui faire une toilette, pour qu'elle soit présentable à la lecture.

C'était mieux que l'improvisation comme œuvre littéraire, mais c'était bien moins comme discours ; car un vide se faisait sentir. Il manquait quelque chose à cette composition si bien écrite et pas mal récitée, et ce quelque chose n'était rien moins que la vie, la vie qui doit s'établir et circuler entre l'orateur et l'auditeur pour les éclairer en certains moments de la même lumière et les pénétrer de la même vertu. L'auditeur, moi au moins qui dois vous dire mon impression, restait toujours en face de l'orateur avec sa raison, son jugement, sa critique, approuvant ou dés-

378 DE L'art de parler

approuvant en raison de la conformité ou de l'opposition des idées, mais sans être jamais louché, entraîné ni enlevé à soi-même : ce qui est cependant la fin de l'éloquence et surtout de l'éloquence de la chaire. Je vous discutais au lieu d'être dominé par votre parole; et ainsi j'ai pu retirer de l'instruction et des pensées de votre sermon, ce qui est déjà beaucoup; mais je n'en ai été ni ému ni vivifié. Il m'a laissé froid et sans mouvement.

Est-ce la faute de le méthode employée, qui, si habile qu'elle soit, par cela qu'elle implique la récitation d'un écrit, ne peut jamais être qu'un écho plus ou moins affaibli de la première inspiration, où, si je puis m'exprimer ainsi, la vie n'arrive qu'à travers la mémoire et ne produit qu'une impression de seconde main? Est-ce aussi, et plus alors par votre faute, parce qu'il y aurait dans votre manière de dire dans votre débit, dans votre action oratoire quelque chose de guindé ou de forcé, qui sent trop l'étude, l'effort ou la pose? je ne puis pas l'affirmer précisément, bien que j'incline à croire qu'il y a de l'un et de l'autre, et qu'à l'ingratitude de la méthode, dont cependant des hommes remarquables ont su tirer un grand parti, il faille ajouter les inconvénients de votre inexpérience et de vos tâtonnements.

Il est évident, mon cher abbé, que, quoi qu'on fasse, un discours récité n'aura jamais le feu, la puissance, la vie d'une parole sortant immédiatement du cœur ou de l'esprit, et ainsi tombant dans l'oreille et

dans l'âme de l'auditeur encore toute brûlante du sentiment qui vient de la prgduire, ou brillante, comme un éclair de l'intelligence, d'une soudaine lumière. Les grands orateurs de tous les temps ont parlé et ont écrit ensuite ce qu'ils avaient dit : ce qui «ans doute était moins vif à la reprise de la réflexion qu'au moment du jet du discours, l^es hommes diserts, au contraire, composent leurs phrases d'avance, et ils parviennent assurément par l'art d'écrire et de bien dire à charmer la multitude. Mais c'est un charme purement littéraire, un prestige de l'art, qui satisfait à certaines convenances oratoires ou à des besoins factices, mais où manque ce je ne sais quoi qui va au fond des âmes, les émeut, les retourne, ks bouleverse, comme doit faire la véritable éloquence. Vous ne pouvez donc pas plus que les autres, monsieur l'abbé, échapper à la condition fatale de celte manière de parler en public, et je crois qu'en somme vous en tirez encore un bon parti, qui s'améliorera à mesure que vous aurez acquis plus de tact et d'aplomb par l'expérience et la pratique.

A cet inconvénient de la chose s'ajoute celui de la personne. Par cela même qu'on récite un discours solennel, on y met aussi la solennité du ton, du geste, de la pose. Il en résulte quelque chose d'étudié, d'affecté, et qui a un peu l'air d'une mise en scène. Tous faites des efforts pour éviter ce défaut, mais l'exigence du genre démonstratif vous domine. Toutes vos phrases ont plusieurs membres qui se balancent exactement et forment un ensemble complet

et harmonieux. Vous parlez ore rotundo, comme disaient les anciens, et alors vous êtes entraîné à une espèce de déclamation peu naturelle et qui fatigue bientôt l'oreille. Cela donne à votre slyle quelque chose détendu, qui excite d'abord l'attention par un certain éclat, mais ne la soutient pas longtemps à cause de l'uniformité, et il est à craindre qu'à la longue l'auditeur ne s'endorme, faute de variété. Car il ns peut se tenir toujours à votre niveau, et il finira par vous abandonner dans les hautes régions où votre discours le lance.

Du reste, je vous rends cette justice que votre style, bien qu'un peu paré et peut-être trop tiré, est le plus souvent pur, correct et même élégant. Vous ne cherchez point à faire des phrases ou de la rhétorique. Il y a toujours une pensée dans ce que vous dites, et vous n'aimez point à frapper l'air de paroles vides ou de cymbales retentissantes. Vous avez trop d'intelligence pour vous laisser aller à ces vaines imitations de ce qu'il y a de moins imitable en des écrivains célèbres de nos jours, qui se sont approchés plus d'une fois du mauvais goût par ,des expressions bizarres, des alliances de mots impossibles, ou des subtilités de langage plus ou moins éclatantes ou surprenantes, en raison des points de vue particuliers qu'elles expriment et qui passent pour originaux, parce qu'un homme de bon sens ne s'y placerait pas. Ce qui manque à votre style, c'est d'être plus ductile, plus malléable, plus souple, avec une plus grande variété de formes et d'accents. Tout cela vous viendra, mon

cher abbé, quand vous parlerez moins de la tête et plus du cœur, voyant moins dans la prédication des idées à exposer que des sentiments à exciter et des vertus à développer. Vous prêcherez certainement mieux, et surtout d'une manière plus fructueuse, quand, parlant moins de vous-même, vous laisserez un peu plus Dieu parler par vous.

Je vous loue aussi de ce que dans vos dissertations écrites et récitées vous restez habituellement dans votre sujet, n'y mettant de doctrine que ce qu'il en faut pour l'expliquer et le rendre intelligible à vos auditeurs. Cette condition si importante est trop souvent négligée par certains prédicateurs, qui s'imaginent de parler à une assemblée de fidèles composée de personnes de tout sexe, de tout âge, de toute condition, comme on ferait aune réunion de théologiens ou de philosophes. En prenant la moyenne intellectuelle de la multitude qui assiste ordinairement aux sermons, même dans les paroisses les plus distinguées, on a un niveau très-inlérieur auquel l'orateur doit s'accommoder, s'il veut être compris, bien qu'il faille toujours le dépasser un peu, afin d'élever son auditoire.

Figurez-vous que parmi cent personnes qui vous entendent prêcher sur les vérités dogmatiques, les plus métaphysiques des vérités, sur les préceptes de la morale et les sublimes conseils de la perfection évangélique, il y en a peut-être la moitié qui n'écoutent pas, même avec la bonne volonté d'écouter. Mais leur attention est emportée à chaque instant

par ce qui frappe leurs yeux ou ce qui traverse leur imagination, affaires ou plaisirs qui les occupaient tout à l'heure, et dont les images les poursuivent à l'église. Dans la seconde moitié les trois quarts comprennent mal, faute de préparation suffisante, par manque de réflexion, ou à cause de certains préjugés ou de parti pris ; et enfin c'est un bonheur si dans le reste il y a quelques esprits judicieux qui écoutent scrupuleusement la parole, la suivent dans son développement et, la résumant ensuite dans leur mémoire, sont en état de reproduire sommairement le discours dans son idée principale et dans ses divisions. Interrogez au hasard plusieurs personnes sur le sermon qu'elles viennent d'entendre, et priez-les seulement de vous en dire le sujet et les pensées les plus saillantes, vous les mettrez fort dans l'embarras. La plupart ne sauront vous répondre, et de celles qui oseraient se lancer dans un compte rendu, vous auriez autant de rapports différents que de têtes. Ce qui prouve qu'on n'a pas écoulé ou qu'on a mal compris.

C'est pourquoi il faut peu disserter devant les masses, si l'on veut y produire de l'effet. Dès qu'on s'adresse surtout à l'esprit, on tâche de le convaincre par des pensées dont l'expression plus ou moins subtile est interprétée diversement en des entendements divers, et alors, comme dit le proverbe, toi capita, tôt smtentiœ; ce qui enferme plus pu moins chacun dans son jugement propre par l'exercice de la pensée individuelle, et ainsi divise les âmes

au lieu de les réunir. Pour les fondre l'une dans l'autre, au contraire, et ne faire pour ainsi dire qu'un seul homme d'une multitude, ce qui ne peut arriver que par moment , il faut les enlever à euxmêmes par la force du sentiment qui, les rendant passifs sous l'influence qui les pénètre, enchaîne ou suspend pour un temps l'activité propre et les ahsorbe dans une impression commune, plus ou moins vive en chacun, mais de la même nature en tous. De cette émotion part l'impulsion intime, ou la motion qui les porte instinctivement à vouloir tous en raison de ce qu'ils sentent, non pas au moyen d'un raisonnement ou d'un acte de l'intelligence qui démontre ou perçoit la vérité, mais parce qu'ils ont été touchés, remués, poussés dans un certain sens par une parole puissante qui subjugue et entraîne. Aussi, pour agir ainsi sur les masses, ce qui est le propre de l'éloquence, il faut à une parole ardente, éclatante, pleine d'images, joindre une action oratoire large, splendide, saisissante. Cicéron disait à bon droit dans ce sens que l'action était la moitié de l'orateur.

Vous me citerez peut-être l'exemple des conférences de Notre-Dame en preuve qu'on peut attirer et captiver la multitude par des discours où l'esprit a plus de part que le cœur, et dont la science fait presque tous les frais. C'est en effet un exemple unique. Mais vous avouerez que c'est aussi un auditoire unique, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, parce qu'il y règne une certaine homogénéité par la

communauté d'instruction et de civilisation entre ceux qui le composent. Il n'y a là que des hommes, et des hommes plus ou moins instruits, dont la plupart en outre ont la même foi et viennent demander à l'orateur l'explication, la contlrmation et pour ainsi dire Y illustralion de ce qu'ils croient déjà. C'est un fond commun de croyances, de science, et de honne volonté, sur lequel l'orateur peut s'appuyer, et dont ceux qui ont rempli cette mission ont tiré, chacun à sa manière, un excellent parti.

Mais même en cette question toute spéciale, ce que nous venons de dire de l'action de l'éloquence sur la multitude s'est réalisé. Bien que les succès des orateurs qui se sont succédé dans la chaire de Notre- Dame aient été égaux, si l'on en juge par l'affluence des auditeurs qui n'a jamais diminué, cependant en ne les appréciant plus seulement par le nombre, mais aussi par la qualité de l'effet produit, c'est-à-dire des âmes remuées ou converties par la vertu de la parole, on sera obligé de reconnaître que, même à côté d'un succès très-légitime, d'un développement oratoire solide et brillant tout ensemble et oîi la pensée philosophique, suivie avec persévérance, analysée avec finesse, éclate partout en des formes élégantes et un style soigné, ce qui du reste semble le mieux convenir au genre des conférences religieuses, néanmoins ce qui a toujours le plus impressionné et transporté l'auditoire de Notre-Dame et a laissé par conséquent la trace la plus vive de l'éloquence, c'a été ou une parole pittoresque, brillante, pleine de

mouvemenl et d'imprévu, qui a saisi les âmes par la surprise de l'intelligence et les ravissements de l'imagination, ou tout au contraire une parole grave, onctueuse, profondément pieuse, expression d'une foi capable de transporter les montagnes ou d'une charité ardente et pleine d'abnégation. C'est celle-là, en définitive, qui a conquis le plus d'âmes, quoiqu'il y eût en elle moins d'esprit, moins de science, moins d'imagination, et on peut même dire moins de talent, comme le monde l'entend. Mais il y avait en elle plus de cette vertu qui sort de la croix de Jésus-Christ, et qui est plus puissante que l'éloquence humaine.

Vous avez évité, mon cher abbé, un écueil où donnent facilement les jeunes prédicateurs, c'est de faire de la théologie dans leurs instructions, pour y mettre de la doctrine, et aussi de répéter devant des femmes, des enfants ou des ignorants les thèses de leur auteur sur la question traitée , et les objections ad hoc avec les réponses. Ces choses sont excellentes mais à leur place, et des leçons théologiques réussissent très-peu dans l'assemblée des fidèles incapables de les comprendre. Il en résulte que l'auditeur, dépassé parle vol de l'orateur, ne le suit point dans les abstractions où il se perd; et, de son côté, celui-ci, par l'entraînement de l'exposition dogmatique et la nécessité d'employer les termes de la science, se monte à un diapason qui ne s'accorde nullement avec son auditoire. H se laisse aller à parler avec emphase, magistralement, comme s'il annonçait des oracles, ce qui rend son discours, si vrai qu'il soit d'ailleurs,

complètement inutile, parce que, la communication ne s'établissant point entre les deux termes, celui qui parle et celui qui écoute, le premier n'aura aucune action sur le second.

Ce défaut se montre souvent au début des jeunes prêtres, encore tout pleins des enseignements du séminaire, sans expérience du ministère ni du monde où ils vont s'essayer, ne connaissant point le terrain où ils doivent travailler, soit à la ville , soit à la campagne. Les bonnes femmes de la paroisse ou du village sont ébahies ou effrayées de cet attirail de science, qu'elles admirent plus ou moins, sans pouvoir en profiter. Cela se voit encore dans les catéchismes et surtout dans le catéchisme de persévérance, quand ils sont confiés à des séminaristes ou à des prêtres novices. Plusieurs se croient obligés de faire des dissertations savantes, afin de renforcer leur enseignement, et ils réussissent seulement à ennuyer leur jeune auditoire. C'est un talent particulier que de savoir catéchiser de manière à instruire solidement les enfants tout en les intéressant , notamment quand leur intelligence se développe, et que l'âge du raisonnement et du doute excité par le scepticisme de nos jours arrive. C'est une des gloires du clergé de 'Paris, dont les grands catéchismes sont renommés à juste titre, malgré quelques inconvénients que nous avons signalés ailleurs {Y. la Chrétienne de nos jours, 1 vol., 3'= lettre). Il est certain, mon cher abbé, que plus on possède la science des choses religieuses, moins on cherche à la faire paraître, et c'est juste-

ment quand la doctrine est parfaitement assimilée et appropriée à l'orateur, qu'il la transmet sans effort, sans prétention, sûrement mais simplement, sans avoir besoin de la hérisser de mots techniques, et la fondant pour ainsi dire, sans qu'il y paraisse, dans le sens commun du langage ordinaire. Il enchante par là ses auditeurs, qu'il paraît élever à son niveau en descendant au leur, et ils écoutent avidement une parole qui les instruit sans les fatiguer et les édifie eu les charmant.

Mais si vous n'affectez point de paraître théologien, prenez garde de ne pas vous donner des airs de philosophe. Je crois que sous ce rapport il y a quelque chose à réformer dans votre manière. Vous vous complaisez un peu trop dans ces considérations générales qu'on est convenu d'appeler la philosophie de la religion, et dont le but est de démontrer à la raison, ou du moins de lui lendre plus concevable ce qui la surpasse, au moyen de comparaisons et d'analogies entre le naturel et le surnaturel, qui ont en effet leur valeur, sans posséder néanmoins une force probante et démonstrative. C'est la forme la plus brillante de l'enseignement chrétien, employée avec succès par les écrivains des premiers siècles de l'Église, moins usitée dans les temps de la scolastique et dans les écoles où elle a continué de dominer, et qui a été remise en honneur de nos jours par les apologistes les plus distingués de la religion. Chateaubriand dans son Génie du christianisme et d'autres ouvrages, Joseph de Maistre dans ses' Soirées de Saint -Péters-

bourg ^ et M. de Bonald dans ses Œuvres diverses, ont rouvert cette voie avec éclat, et le clergé les y a suivis par l'admiration de leur talent et pour rendre l'enseignement religieux plus attrayant, plus facile, et plus lumineux.

11 en est résulté une nouvelle manière d'écrire sur la religion et d'en prêcher les éternelles vérités un peu différente de l'ancienne, dont elle peut certainement posséder l'orthodoxie en se tenant étroitement attachée à la parole révélée, aux définitions et aux traditions de l'Église, mais' qui néanmoins a quelque chose de risqué, à cause des rapports plus ou moins subtils perçus ou cherchés entre des choses d'ordres divers, et surtout par l'entraînement de l'imagination et les vues séduisantes de l'intelligence. Il est à craindre dans ces tentatives, que la majesté de la religion ne soit rabaissée à l'état inférieur de la poésie, de la littérature, de l'art ou de la philosophie , qui, même en l'exahant, tendent toujours plus ou moins à naturaliser le surnaturel et à humaniser le divin.

Je vous engage donc à ne pas trop incliner de ce côté, sans repousser néanmoins ces belles considérations qui sortent du rapprochement de la foi et de la raison, de la nature et de la grâce, du céleste et du terrestre ; et certes il y a là de quoi composer des tableaux admirables, il y a matière à la plus riche poésie, puisqu'on a devant soi un symbolisme magnifique. Cependant je vous conseille d'en user sobrement, tenant loujours'plus ferme du côté de l'au-

dà:\S la chaire chrétienne. 389

torité et de la parole dogmatique, et ne vous laissant point éblouir parles couleurs éclatantes de ce prisme, qui obscurcissent parfois la simplicilé de la vérité. Autrement on risque d'être entraîné hors de la voie droite par la fascination de rimaginatioii, comme les voyageurs dans le désert par le prestige d'un brillant mirage où il y a encore quelque chose de la réalité, mais plus d'illusion que de vérité.

Du reste cette manière, dont on a abusé, commence à s'user. Quelques hommes d'un grand talent l'ont mise en vogue ; leurs imitateurs l'ont gâtée par l'exagération. Nous avons entendu de magnifiques sermons de ce genre, tout remplis de splendides tableaux et de desciiptions pompeuses avec un style à l'avenant. Il semblait qu'on allait nous y dévoiler tous les mystères du ciel et de la terre, du temps et de l'éternité, et, en somme, sous beaucoup de phrases, et de très-belles phrases, il y avait peu d'idées, peu de science véiitable ; en sorte que ces œuvres, dont on s'était engoué d'abord, ont fini par ne contenter personne, ni les théologiens qui n'y voyaient que de la philosophie, ni les philosophes, qui y trouvaient trop de théologie, ni surtout les fidèles qui s'écarquillaient les yeux à considérer toutes les belles choses qu'on prétendait leur montrer, et où ils ne voyaient que de l'obscurité. A force de spéculations philosophiques et de points de vue transcendants on parvenait à produire parfois en eux une exaltation factice, d'où ils retombaient bientôt dans le sentiment des besoins de leur vie réelle, dans la conscience des misères de

leur âme, ne trouvant rien pour y subvenir dans cette fantasmagorie, et réclamant à grands cris une prédication plus simple, plus humble, plus à leur portée, qui pût les instruire et surtout les édifier.

Vous avez dû vous en apercevoir, mon cher abbé, dans les derniers sermons de ce genre que vous avez prêches. Ils sont assurément bien composés; la doctrine en est irréprochable et le style éclatant, trop éclatant peut-être. Ce sont vraiment des pièces à grand effet, qui ont dû vous coûter beaucoup de peine à préparer, et dont vous attendiez sans doute un résultat considérable. Peut-être l'avez-vous obtenu une ou deux fois devant un auditoire très-relevé, et encore le succès aura été presque en entier pour le talent de l'orateur. Vous y aurez gagné de la réputation, de la gloire, tandis qu'il faudrait gagner des âmes. La masse de vos auditeurs ne vous a certainement point compris, tout en vous admirant, et vos considérations philosophiques, historiques et religieuses, lancées sur la multitude avec le fracas d'un style pompeux et d'une action bruyante, ont passé par-dessus la tête des fidèles comme une artillerie pointée trop haut, et n'ont produit, en définitive, que de la fumée et du bruit.

Aujourd'hui cette machinerie ne va plus. Le public est dégoûté de cette science transcendantale qui obscurcit tout en voulant tout expliquer ; et comme en histoire on en est revenu à la constatation exacte des faits et do leurs causes, sans prétendre saisir à vol d'oiseau tous les événements par un coup d'oeil d'ai-

gie, à la manière de Bossuet, ce qui n'appartient qu'à Bossuet et à sa parole, ainsi on demande à l'orateur sacré, non plus de vous entraîner dans son vol à travers le ciel et la terre pour montrer l'action de la Providence et la marche de l'humanité dans la suite des siècles ; mais, au contraire, de prendre les individus oii ils en sont avec leur ignorance et leur faiblesse, et en leur apprenant à se mieux connaître et à devenir plus humbles; puis, leur indiquant des remèdes aux maladies de leur cœur, de leur inspirer la bonne volonté et la force de combattre le mal qui les opprime. Voilà, mon cher abbé, où il faut en revenir dans vos prédications, qu'elles soient écrites ou parlées. Comme Notre-Seigneur, dont vous êtes le ministre, vous devez être le médecin des âmes, et le médecin qui, vient pour les malades doit s'efforcer de reconnaître leur maladie, de la guérir ou au moins de la soulager. Le reste importe peu à ceux qui souffrent.

En résumé, mon cher abbé, si vous vous sentez porté à continuer ce que vous avez fait jusqu'à présent avec un certain succès, qui vous a déjà valu une réputation de prédicateur, je n'y fais aucune opposition, et je crois que par cette voie vous pouvez faire du bien en récitant de bons discours, et vous créer une position honorable dans le clergé en remplissant de votre mieux la fonction la plus importante du saint ministère. Des orateurs justement célèbres n'ont point agi autrement, et plusieurs, qui sont restés les modèles du genre, comptent parmi les plus grands

écrivains de la langue française. C'est donc déjà beaucoup d'arriver là, ef, au point de vue humain, je ne vois pas ce qu'on peut désirer de plus.

Mais il y a un autre point de vue, ou plutôt une autre position pour un prêtre de Jésus-Christ, qui doit être avant tout le ministre et par conséquent l'imitateur de sa parole. Or Notre-Seigneur, en annonçant la bonne nouvelle, l'Évangile ou le royaume de Dieu, a toujours parlé simplement, sans pompe du discours, sans langage composé, expliquant les choses invisibles par les visibles, et le spirituel par le sensible. Ses apôtres et ses disciples, presque tous des hommes grossiers et ignorants, ne pouvaient parler d'une autre manière, et il leur a recommandé de ne point préparer leurs discours, quands ils seraient appelés devant les puissants ou les juges de la terre à rendre raison de leur foi. L'Esprit-Saint, leur disait-il, vous donnera au moment même ce que vous aurez à dire.

Saint Paul, qui avait cependant été instruit dans la science des pharisiens, et qui ainsi avait fait ce qu'on ai)pelle des études, se gloritie lui-même de ne point employer la magnificence du langage ni les ressources de l'éloquence humaine, afin de ne pas rendre vaine la vertu de la croix de Jésus-Christ et de prouver la vérité de l'Évangile par la manifestation de l'Esprit -Saint et de sa puissance. Tout cela sans doute n'empêche point que dans les premiers siècles de l'Église on n'ait composé des apologies et de beaux discours en faveur du christianisme, pour en démon-

trer l'origine divine et le défendre contre les attaques du paganisme, de l'erreur et de l'incrédulité. Nous ne prétendons pas qu'on ne puisse employer efficacement ces moyens pour toucher les âmes et les convertir, pour exposer les vérités éternelles et les défendre, et nous sommes loin de penser que ceux qui s'en servent encore de nos jours dans la chaire ne rendent des services réels à l'Église et aux fidèles. Nous dirons seulement qu'au-dessus de celte méthode plus humaine, et qu'on a rendue académique, il y en a une autre plus divine et plus apostolique ; c'est de prêcher, autant qu'il est possible, comme Jésus- Christ a parlé lui-même aux hommes de son temps, comme il a recommandé à ses apôtres de le faire dans les occasions les plus importantes, et comme ils ont prêché en eftet à travers le monde. Je désire seulement, mon cher abbé, puisque vous vous sentez appelé à annoncer la parole de Dieu, que vous le fassiez d'une manière moins scientifique, moins littéraire et plus apostolique. C'est pourquoi, si vous vous en sentez la disposition et la force, je vous engage à laisser maintenant vos discours écrits et récilés, pour ne plus parler que de l'abondance de voire cœur et de l'effusion de votre esprit, l'un et l'autre suffisamment préparés par la méditation et la prière.

Mais puisque nous sommes amenés à parler de cetteméthode, je veux m'en expliquer complètement, afin de vous faire bien comprendre comment je l'entends, et ce qu'elle exige pour atteindre sa fin et répondre à sa destination.

Quand je vous propose d'improviser vos sermons ou de parler en chaire de l'abondance de votre esprit et de votre cœur, mon intention, vous le pensez bien, n'est point de vous porter à tenter Dieu, sous le prétexte qu'il doit vous inspirer au moment même tout ce que vous aurez à dire, pas plus que je ne veux vous jeter dans les hasards et les risques d'une parole imprudente et vagabonde. Je sais que la promesse du secours instantané a été faite aux apôtres, et dans le cas où ils seraient traînés devant les juges à cause de leur foi. A coup sûr ce n'est point le cas de tout prédicateur, qui ne participe point d'ailleurs aux privilèges apostoliques. Mais en descendant d'un degré, et sans parler de l'inspiration divine proprement dite, on peut affirmer sans témérité- que le ministre de Jésus-Christ devant annoncer et expliquer au peu[)le une vérité dogmatique ou morale, s'il a étudié profondément son sujet et ramassé tous les documents qui s'y rapportent; si en outre, connaissant ceux auxquels il doit parler, il a le tact de proportionner sa doctrine, son langage et sa diction à ses auditeurs; et si par-dessus tout cela, après avoir mûrement préparé la suite de ses idées et le plan de son discours de manière à en suivre l'enchaînement écrit dans son entendement, il invoque avec foi et humilité l'Esprit d'en haut, dont il est l'organe consacré, afin qu'il daigne expliquer lui-même les vérités qu'il a révélées, et se serve de son indigne ministre pour manifester ses lumières et répandre ses dons ; je dis que dans ce cas et avec tous ces préparatifs, il n'y a

point de présomption à attendre l'assistance supérieure, et qu'il y aura d'autant plus lieu d'espérer que Dieu daignera parler par son serviteur, que celui-ci comptera moins sur lui-même et effacera davantage «a personne dans l'œuvre à accomplir.

Je suis donc loin, comme vous le voyez, d'abandonner tout au secours divin dans le discours du prédicateur. Je pense au contraire qu'il doit travailler son sujet très-sérieusement, le tourner et le retourner par une méditation prolongée, s'aider des idées des autres en se les appropriant par une synthèse personnelle , afin qu'au moyen de ses connaissances acquises et par les efforts multipliés de la réflexion, il forme dans son esprit un plan net et précis, dont toutes les parties bien distinctes sortent d'une idée principale et s,e soutiennent l'une l'autre de manière à constituer une unité vivante. Je ne veux donc ni tenter la Providence, ni m'abandonner au hasard. L'assistance que j'espère, je veux qu'on l'attire et la mérite par le travail et la prière, et quand je conseille de prêcher d'abondance, je n'entends pas du tout qu'on vienne parler en l'air, disant tout ce qui passe par la tête à propos des circonstances ou des impressions du moment, sans se donner la peine de mettre de la suite dans ses pensées, de l'ordre dans son discours et de la convenance dans son langage. C'est ce qui arrive quelquefois à de jeunes ecclésiasti(jucs qui se croient toujours prêts à parler dans l'église, parce qu'ils ont un peu de théologie dans la tête et quelque facilité d'élocution. Malheureuse facilité, qui les pré-

cipite témérairement dans des questions ardues et obscures, où ils parlent à tort et à travers, au grand scandale de leurs auditeurs, battant la campagne sans savon- où ils vont, et n'arrivant, en définitive qu'a ennuyer les fidèles et à déconsidérer leur mi^ nistcre!

La vertu véritable de l'improvisation, 'c'est 'que l'orateur s'oublie devant ce qu'il a à dire, et que son sujet l'entraîne, le transporte bors de lui : ce qui donne accès à l'esprit d'en haut, qui peut alors se manifester plus pleinement et en debors des formes convenues.

Cependant, bêlas! là, comme ailleurs, l'bumain' peut se retrouver et gâter l'œuvre divine. Il y a des orateurs distingués qui ont cette faiblesse de vouloir frapper, saisir, étonner leur auditoire par des tirades d'éloquence, par des pbrases à eliet, par des passages brillants, qu'en style du métier on appelle des traits. Quand ces traits arrivent spontanément, naturellement, ils enlèvent ou ravissent la multitude, et alors court à travers les rangs un certain fi-émissement ou murmure d'admiration, qui fait, comme on dit, sensation. Or, justement parce que ces choses ont une action si puissante, l'orateur est porté, dans l'intérêt du succès de son discours ou du triomphe de sa parole, à préparer à l'avance CCS idées qui étonnent, ces expressions qui frappent, ces pbrases qui émeuvent et provoquent une vive réacfion. Cette préparation ne se fait bien qu'en écrivant, et alors, pour cire plus

sûr de l'effet, il faut apprendre par cœur ce qu'on a rédigé, intercaler dans le plan le passage à réciter, et gouverner le fil du discours de manière à amener ce qui doit briller et saisir. 11 résulte de cette machinerie, dont le but est de donner quelques tableaux à vue ou de démasquer tout d'un coup une décoration splendide, à peu près comme sur le théâtre ou dans un feu d'artifice, qu'une partie du sermon, celle qui est improvisée réellement, est nécessairement sacrifiée à l'autre écrite et récitée, qu'elle doit servir à produire habilement. Donc, la moitié, sinon les trois quarts du discours, est du remplissage ou de la mise en œuvre pour faire arriver les endroits brillants, mettre les traits en saillie et pousser aux effets voulus.

Cela réussit quelquefois, quand cet agencement se fait avec beaucoup d'art, et surtout si à des pensées vives, inattendues, singulières même par les rapports lointains ou imprévus qu'elles expriment, se joint une action oratoire habile, gracieuse, qui introduit pour ainsi dire l'idée par le geste, lequel se déployant d'une certaine manière propre à ces cas, s'accentue davantage à mesure que le trait se dessine, et enfin s'impose au bout de la période avec autorité, comme pour avertir l'auditoire que c'est là qu'il faut admirer. La foule admire en effet; elle battrait même des mains, si le respect du lieu ne l'arrêtait; mais elle est plus frappée qu'émue, et son admiration ne l'édifie pas.

Les hommes sérieux admirent aussi, mais autre

chose et d'une autre façon. Ils admirent l'artifice de ces combinaisons oratoires, et combien l'auteur a dû s'ingénier pour préparer de semblables effets et les faire réussir. Du reste ils ne sont point dupes de cette espèce de prestidigitation, et ils regrettent profondément qu'elle soit employée dans les œuvres de Dieu et pour une gloire humaine. Ils déplorent que de grands talents s'abaissent à de tels moyens dans un ministère où tout doit être sacré, et que pour annoncer et expliquer aux hommes les vérités éternelles, on ne dédaigne point d'employer les stratagèmes plus ou moins mensongers de l'éloquence humaine et les ruses subtiles des rhéteurs.

Je conclus; car une consultation doit aboutir à quelque chose. A votre question : Pensez-vous que je puisse devenir un bon prédicateur, je réponds avec assurance : Oui, vous pouvez aussi bien et mieux que beaucoup d'autres faire ce qu'on appelle un prédicateur. Vous avez de la science et de l'érudition; vous savez composer et écrire un discours, et en outre, ce qui est l'excellence du genre, vous possédez une mémoire imperturbable, qui vous permet de soigner votre action oratoire, en sorte qu'en récitant vous avez l'air de parler. Vous avez tout ce qu'il faut pour réussir dans ce genre d'éloquence, puisque genre il y a. Si donc vous cherchez dans la prédication une gloire humaine et de la réputation, je ne doute pas que vous n'y parveniez, et votre nom prendra place un jour dans la liste des orateurs de la chaire, comme on dit.

Mais si vous éprouvez surtout le besoin d'évangéliser, comme saint Paul, qui s'écriait : « Malheur à moi, si je n'annonce pas l'Évangile que Dieu m'a confié; » si la charité de Jésus-Christ vous presse d'annoncer sa parole jusqu'aux extrémités de la terre pour sauver les âmes; si c'est vraiment le royaume de Dieu que vous cherchez avant tout, voulant travailler à l'établir en ce monde par tous vos moyens et toutes vos forces, oh ! alors, mon cher abbé, donnez-vous tout entier au saint ministère pour en exercer les fonctions, et surtout rompre le pain de la parole aux âmes qui vous seront confiées. Dévouez-vous à leur salut de toute manière, et principalement en leur enseignant les choses du ciel, les guidant et les soutenant par vos exhortations au milieu des peines et des périls de la vie.

Que si les sollicitudes et les difficultés du ministère pastoral gênent votre zèle pour la prédication, faitesvous missionnaire, et pour l'être avec plus de fruit et plus sûrement, entrez dans une société religieuse qui ouvre une plus large carrière à votre zèle apostolique en vous débarrassant des soucis de la vie matérielle, et vous soutenant de son esprit.

Si enfin cette posifion ne vous va pas non plus, et que vous vouliez conserver votre liberté au milieu de vos travaux (car tout prêtre n'est point appelé à la vie religieuse, mais il doit utiliser son sacerdoce), alors tâchez devons faire une vie de retraite et d'études, soit dans l'enseignement de la jeunesse cléricale ou laïque, ce qui est aussi un apostolat qui a ses fatigues et ses

mérites; soit, si ces fonctions vous paraissent trop pénibles, en vous appliquant à composer des ouvrages utiles à la religion et aux bonnes mœurs. Alors, de temps en temps, quand vous aurez beaucoup médité dans le recueillement de la solitude, pénétré de l'esprit de Dieu dans la contemplation des vérités célestes et parla continuité de la prière, allez, si l'on vous y appelle et que la grâce vous y pousse, prêcher aux pauvres et aux riches, aux faibles et aux puissants de la terre. Âllez-y comme un apôtre, non pour leur réciter avec art dans le temple ce que vous avez composé et appris à froid dans votre cabinet; mais pour leur exprimer avec toute l'ardeur de votre foi, avec tout le zèle de la charité, ce que Dieu vous aura mis au cœur pour les instruire et les édifier. Vous ne serez plus un prédicateur, mon cher abbé, vous serez une espèce de frère prêcheur et cela vaudra mieux.

Page 1