‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 7 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La préparation du plan du discours suppose avant tout la cojrinaijsance des choses dont on doit parler. Mais une connaissance générale ne suffit pas. On peut avoir beaucoup de matériaux, de documents, de renseignements dans la mémoire et ne pas savoir les mettre en œuvre. Il arrive même quelquefois que ceux qui savent le plus, ou qui ont le plus de choses dans la tète, sont incapables de les bien rendre. La surabondance des connaissances et des mots accable l'esprit, l'étouffé, comme le cerveau est paralysé par un trop grand afflux de sang, ou la lampe éteinte par l'excès d'huile.

Il faut donc commencer par ordonner ce qu'on sait relativement au sujet qu'on veut traiter, et ainsi dans dans chaque discours on doit, en prenant pour centre ou pour idée principale le point à expliquer, subordonner à cette idée toutes les autres, de manière à constituer une sorte d'organisme, qui ait son cœur, ses organes, ses membres principaux et tous les moyens de liaison et de circulation par où la lumière

de l'idée dominante, émanant du foyer, se communique aux parties, même les plus extrêmes, jusqu'à la dernière pensée, jusqu'au dernier mot : comme dans le corps humain le sang qui sort du cœur se répand dans tous les tissus, et va animer et colorer la superficie de la peau.

Par là seulement il y aura de la vie dans le discours, parce qu'il y régnera une véritable unité, c'est-àdire une unité naturelle, qui provient d'un développement intérieur, d'une évolution interne, et non pas d'un rassemblement factice de membres épars, ou d'une juxtaposition arbitraire.

C'est ce qui fait la différence entre une parole vivante et une parole morte. Celle-ci, qui peut avoir encore un certain éclat par la pompe du style ou l'élégance de la phrase, après avoir charmé momentanément l'oreille, laisse l'esprit vide et le cœur froid. L'orateur n'étant pas maître de son sujet, qu'il n'a pas pénétré, qu'il ne s'est pas approprié par la méditation, réfléchit ou répercute comme un miroir les idées d'autrui, sans y rien ajouter de sa chaleur et de sa vie. C'est une lumière pâle et empruntée, qui éclaire vaguement et indistinctement comme celle de la lune, mais sans échauffer ni féconder. Il y a toujours quelque chose de froid et de mat dans son* éclat.

Les orateurs de cette espèce, môme quand ils paraissent improviser, parlent de mémoire plus qu'avec intelligence ou sentiment. Ils reproduisent plus pu moins facilement des lambeaux de ce qu'ils ont

lu OU entendu; et ils ont juste assez d'esprit pour opérer cette reproduction avec une certaine facilité, qui devient de la faconde ou du bavardage. Ils ne savent point au fond ce dont ils parlent; ils ne comprennent pas eux-mêmes tout ce qu'ils disent, loin de se faire comprendre des autres. Ils ne sont point entrés dans leur sujet ; mais ils ont rempli leur entendement d'une multitude de choses qui s'y rapportent, et qui s'en échappent successivement comme d'un réservoir par un trop-plein, ou par un robinet qu'ils ouvrent et ferment à volonté.

Une pareille éloquence n'est que de l'eau claire, ou plutôt de l'eau trouble, ne charriant dans son cours que des mots et des fantômes de pensées, et versant l'affadissement et l'ennui dans ceux qui l'entendent , et qui en ont des nausées. Mieux vaudrait cent fois le silence, qui au moins laisse le -^ désir d'écouter; tandis que ces parleurs filandreux, qui donnent des phrases pour des pensées et des exclamations pour des sentiments, ôtent jusqu'à l'envie d'entendre, et inspirent le dégoût de la parole.

On ne peut éviter cet inconvénient que par un plan bJen conçu, profondément médité, et sérieusement élaboré. Celui qui ne sait pas composer un pareil plan ne parlera jamais d'une manière vivante et efficace. Il pourra devenir un rhéteur, il ne sera jamais un orateur.

Voyons donc comment il faut s'y prendre pour poser ce fondement de l'œuvre oratoire, qui est

au discours ce que le dessin de l'arciiitecte est à l'édifice.

Le plan du discours est l'ordre des chosjes C[u\)n doit exposer. Il faut donc commencer par recueillir ces choses, faits ou idées, les examiner chacune à part, dans leur rapport avec le sujet ou la fin du discours, et dans leurs relations mutuelles en vue de cette fin. Puis après avoir discerné celles qui vont au sujet, et éliminé celles qui n'y conviennent pas, il faut les grouper autour de l'idée principale, de manière à les disposer hiérarchiquement, selon leur importance, en vue du hut qu'on se propose. Mais, ce qui vaut mieux encore que cette composition ou cette synthèse, il faut tâcher, quand cela est possible et qu'on s'est bien assimilé tousses matériaux, de tirer par la déduction ou par l'analyse tout le développement d'une seule idée, qui devient non-seulement le centre, mais encore le principe de tout le reste. C'est la meilleure manière d'expliquer ou de développer, parce que les existences se produisent ainsi dans la nature, et que le discours, pour avoir toute sa valeur, toute son efficacité, doit l'imiter dans son procédé vital, et même le perfectionner en l'idéalisant.

En effet, la raison qui pense et exprime sa pensée remplit une fonction naturelle, comme la plante qui germe, fleurit, et fructifie. Elle opère seulement à une puissance plus élevée; mais elle^suit dans ses opérations les mêmes lois que tous les êtres vivants, et les méthodes d'analyse et de synthèse, de déduction et

d'induction, qui lui sont essentielles, ont leurs types et leurs symboles dans les actes vitaux des êtres organiques, qui procèdent tous aussi par voie d'expansion et de contraction, de développement et d'enveloppement, de diastole et de systole.

Le plan le plus parfait est donc celui qui organise un discours, comme la nature constitue un être vivant. C'est la seule manière de donner au produit de la parole une vraie unité, une unité naturelle, et par conséquent la vraie force et la véritable beauté, qui consistent dans l'unité de la vie.

C'est là le mieux sans doute ; mais on ne peut souvent qu'approcher de ce mieux à cause de la nature du sujet, et des circonstances où il faut parler. De là quelques différences dans l'élaboration du plan, que nous devons signaler.

Nous prévenons d'abord que nous n'entendons point nous occuper de cette éloquence populaire, qui éclate parfois comme la foudre au milieu de l'anarchie des sociétés, dans les émeutes, dans les insurrections, dans les révolutions. Celle-là n'a point le temps de faire son plan; elle parle suivant la circonstance, et comme au gré des vents qui la poussent; elle participe au désordre qui l'excite, et c'est ce qui fait le plus souvent sa puissance, qui est grande pour détruire. Elle agit à la manière des ouragans, bouleversant tout sur son passage par la fureur aveugle des passions qu'elle soulève, des volontés sans raison qu'elle entraîne, sans éclairer par la lumière des idées, sans charmer par la beauté du style.

Cette éloquence instinctive, mais peu intelligente, est à celle dont nous traitons ici ce que la force de lanalure, déchaînée dans les tremblemenls de terre ou dans les grands cataclysmes, est à la Providence qui, par des lois régulières, produit, développe et conserve les existences. C'est la force de la vapeur, qui crève la chaudière, et porte le désastre et la mort partout oii elle se répand, tandis que, contenue puissamment dans ses limites et dirigée avec intelligence, elle fonctionne régulièrement sous l'empire d'une main habile, et travaille en ordre et pacifiquement pour le bien-être des hommes.

Nous n'avons donc aucun conseil à donner aux orateurs d'émeutes ou de clubs, ni même à ceux qui peuvent être appelés à les combattre ou à les maintenir. Il est difficile de se préparer convenablement en de telles conjonctures, et d'ailleurs elles amènent tant d'imprévu, que la préparation serait la plupart du temps déconcertée. Il faut faire comme on peut, suivant le moment, et c'est ordinairement le plus passionné, le plus violent, et celui qui crie le plus fort qui l'emporte. Du reste, il y a presque toujours dans ces situations une sorte de fatalité qui domine ; la force des choses écrase la force des hommes. C'est la roche détachée de la montagne qui se précipite ; c'est le torrent qui grossit en roulant ses flots ; c'est la lave du volcan qui déborde ; vouloir les arrêter, c'est folie. On ne peut que chercher à se garantir. Le mal s'épuisera par son propre cours, et l'ordre reviendra après l'orage.

Mais dans l'état régulier de la société, et c'est pour celui-là que nous parlons, il y a, par le fait même de l'organisation sociale et en raison des formes de cette organisation, des circonstances habituelles où l'on peut être appelé à parler en public, à cause de la position qu'on occupe ou des fonctions qu'on exerce. Ainsi, il y aura toujours des conseils, où sont traités les affaires et les intérêts publics de l'État ou de la commune, et dans lesquels les résolutions délibérativcs ou consultatives se prennent à la majorité des voix, de quelque manière que ces assemblées soient constituées et quel que soit leur pouvoir : ce dont nous n'avons pas à nous occuper ici. Il y aura toujours un conseil d'État, des conseils généraux et nm- J nicipaux, des assemblées législatives, des parlements, des commissions de toute sorte.

En second lieu, il y aura toujours des tribunaux pour rendre la justice, et où les intérêts privés, en '^ collision avec les intérêts publics ou entre eux, de- ' vront être débattus devant des juges, qu'il faut tâcher de convaincre et de persuader.

Il y aura toujours un enseignement public pour -^ éclairer et former les populations ; soit par la parole 3 des hommes de la science, qui doivent instruire le peuple à divers degrés, et lui apprendre ce qui est nécessaire pour bien diriger la vie publique et privée dans l'ordre temporel; soit par la parole des minis- -^ très de la religion qui, enseignant au nom de Dieu, doivent rappeler incessamment aux hommes leur fin dernière et le meilleur moyen d'y arriver, en subor-

donnant leurs intérêts terrestres et passagers à leur bonheur céleste et éternel.

Voilà donc quatre grandes institutions , où des hommes sont appelés journellement à parler en public, pour y traiter les intérêts les plus graves de la société, des familles et des individus, ou pour y exposer des vérités plus ou moins élevées, souvent diflîciles à comprendre ou à accepter, et dont la connaissance, ou la conviction, importe grandement au salut des peuples et des particuliers. Il n'est donc pas indifférent que les hommes de ces professions, destinés à discuter chaque jour les intérêts publics ou privés, ou à démontrer les vérités fondamentales de la science et de la religion, sachent le faire avec méthode, avec clarté, avec force, avec grâce, en un mot, avec tous les moyens de persuasion, pour ne pas rester au-dessous de leur mission, et surtout pour répandre et faire prévaloir dans les esprits, avec le bon sens et la saine raison, la vérité, la justice et le bien, sans lesquels rien ne se fonde et ne se conserve chez les nations. On comprend par là quelle importance les hommes de la parole peuvent acquérir pour le bien ou pour le mal dans les sociétés, puisqu'ils sont appelés à préparer, à former, à entraîner presque toutes les résolutions des peuples ou des particuliers, qui changent leur présent et décident de leur avenir.

Ce que nous avons à dire s'applique donc à quatre sortes d'orateurs : l'orateur politique, l'orateur du barreau, magistrat ou avocat, l'orateur de l'enseignement ou le professeur, l'orateur de la chaire chré-

tienne ou le prédicateur. En ces quatre lieux, la tribune politique, le sanctuaire de la justice, l'académie et l'église, la parole improvisée s'exerce journellement, et elle peut avoir l'influence la plus salutaire, si elle est puissante, vivante, et habile, c'est-àdire vraiment éloquente.

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