CHAPITRE V
Nous avons exposé les dispositions, naturelles ou acquises, nécessaires ou au moins très- utiles à l'orateur. Nous allons maintenant le mettre à l'œuvre, et nous le considérerons à tous les degrés de son travail , et dans les procédés successifs qu'il doit employer pour le mener à bonne fin.
Il est bien entendu que nous n'avons point la prétention de poser des préceptes. Nous ne voulons point faire une tliéorie ni un traité didactique; nous donnons quelques conseils d'après notre expérience. Cliacun en profitera comme il pourra, [)renant ou laissant à sa convenance et suivant son génie ou ses besoins.
Chaque esprit, par cela qu'il est une personne, a son individuafité, sa vie propre, qui ne peut être celle
d'un autre, bien qu'il ressemble à tous ceux de son espèce. Si dans le monde pliysique il n'y a pas deux choses parfaitement semblables, à plus forte raison dans les créatures intelligentes et libres. Là règne une variété plus merveilleuse encore, en raison de la liberté, qui se joue de manières si diverses au milieu des conditions générales du développement et sous l'empire des mêmes lois. C'est ce qui fait l'originalité des esprits, qui est dans l'ordre intellectuel ce que la responsabilité est dans l'ordre moral.
Mais tout en reconnaissant cette variété d'action qui provient de la nature, des dispositions et de la situation de chacun, cependant, comme, après tout nous sommes du même genre et de la même race, el que notre organisation spirituelle et matérielle est au fond la même , nous devons tous dans des circontances semblables «T^ir d'une manière analogue quant au fond , diverse par la forme; et c'est pourquoi des indications générales , extraites d'une expérience longue et laborieuse, peuvent à un certain degré être utiles à tous ou au moins à plusieurs.
C'est ce qui nous encourage à exposer les résultats de la nôtre, les donnant pour ce qu'ils sont, sans les imposer à personne, avec le désir sincère de rendre service à la jeunesse qui nous suit, et de lui épargner des écueils ou des mauvais pas dans une route difficile que nous avons souvent parcourue.
Parler en public, c'est adresser la parole à plusieurs personnes à la fois, à une assemblée d'hommes réu-
nis fortuitement ou à dessein dans un intérêt quelconque. Or, cela peut se faire en des circonstances très-différentes et pour des objets divers, et ainsi le discours doit s'accommoder dans le fond et par la forme à ses variétés. Il y a cependant des conditions communes qui doivent être accomplies partout, si l'on veut parler pertinemment et avec quelques chances de succès.
En effet, on ne parle en public que pour gagner l'assentiment des auditeurs, leur faire partager ses convictions ou au moins les disposer à sentir, à penser et à vouloir, comme on le désire, en vue d'une certaine fin.
Donc, en quelque lieu que l'on prenne la parole et quel que soit l'auditoire, il y a quelque chose à dire indiqué par la circonstance; il y a la manière de le dire ou la méthode, le plan, d'après lesquels on exposera sa pensée ; enfin il y a la réalisation de ce plan par le discours composé et prononcé au moment même devant ceux qu'on veut persuader.
Ainsi dans le discours improvisé, il y a trois choses à considérer :
1° Le sujet étant donné parla circonstance, la préparation du plan, ou l'organisation du discours par laquelle on prend possession de son sujet.
2" Le transport, ou l'impression de ce plan, d'abord fixé par la phnne sur le papier, dans la tête de l'orateur, où il doit être écrit d'une manière vivante.
3° Le discours lui-même ou la réalisafion succès-
sive et complète, autant qu'il est possible, par la parole du plan préparé.
Quelquefois les deux premières opérations se confondent, dans les cas, par exemple, où il faut prendre la parole subitement et sans avoir le temps d'écrire son plan et de le méditer. Mais quand ce temps est donné, elles doivent être distinctes, et réclament chacune leur moment.
Nous allons examiner successivement ces trois points.