DISCOURS POLITIQUES ET PLAIDOIRIES
reconnus par tous, il s'agit tout simplement d'exposer l'affaire avec les circonstances qui la déterminent, et les raisons qui motivent la solution demandée aux suffrages de l'assemblée. La loi, ^ou la coutume invoquée, fait la majeure; le cas actuel, ramené à la loi ou aux antécédents par l'explication, constitue la mineure, et la conclusion suit. Pour entraîner le consentement de la majorité, on y ajoutera le tableau des avantages de la mesure proposée et les inconvénients du parti contraire, ou de tout autre parti.
Pour bien traiter de pareils sujets, il ne faut que du bon sens, une certaine liabitudc des affaires, et la conception nette de ce qu'on veut dire et faire prévaloir. Il faut bien savoir ce qu'on veuf, et savoir le dire. C'est à mon sens la meilleure éloquence politique, c'est-à-dire la parole des affaires, qui les expose clairement, succinctement, avec connaissance de cause* ne disant que ce qu'il faut dire, avec tact et sobriété, et laissant de côté la pompe des mots et les grandes phrases, même les phrases de sentiment, sauf parfois dans l'exorde et la péroraison, suivant la circonstance. C'est ainsi qu'on parie en général dans le Parlement d'Angleterre ; et de cette manière les discours y servent à quelque chose; ils aboutissent à une décision et font avancer ou terminer les affaires. Heureux les peuples qui n'ont pas d'autre éloquence politique! Malheureusement pour nous, ce n'est pas celle-là qui a dominé dans nos assemblées parlementaires.
Chez nous, depuis que le gouvernement représentatif y a été établi, les discours politiques ont presque toujours porté sur les questions de principes. Point de constitution bien établie et respectée par tous; point de législation tixe et expliquée par un long usage ; point d'antécédents reconnus et avoués : toutes choses qui affermissent ki position de l'orateur, parce qu'il a derrière lui des antécédents où il s'appuie, des exemples qui l'autorisent. On a presque toujours employé, ou plutôt perdu le temps et la parole à poser des principes, ou à tâcher de faire prévaloir ce qu'on donnait pour des principes. La constitution ellemême, et par conséquent l'organisation de la société et du gouvernement, a toujours été en litige ; et toutes nos assemblées, de quelque nom qu'on les ait décorées, ont été à peu près, directement ou indirectement, à l'état de conslituanle.
Or, c'est la pire des situations pour l'orateur, pour les assemblées et pour le pays, et l'expérience l'a montré, malgré quelques beaux discours et la réputation de plusieurs orateurs, dont la France se glorifie.
Dans ces cas, en effet, l'orateur est très-embarrassé pour traiter des questions neuves et sans antécédents, sauf des exemples étrangers, qui ne s'appliquent jamais exactement d'une nation à l'autre. Sa pensée, non éclairée, non soutenue par l'expérience, reste vague, flotte dans une espèce de chaos, et comme cependant il faut se baser sur quelque chose pour démontrer, il est obligé de recourir à des théories philosophiques, à des idées abstraites toujours contes-
tables, très-souvent obscures, incomprises par la plupart de ses auditeurs et combattues par les partisans de systèmes opposés. Une fois lancée dans les idées des philosophes, il n'y a plus de bornes ni de règle à la discussion. Les opinions les plus contradictoires sont en présence; elles se heurtent, et ce n'est pas toujours la lumière qui jaillit de leur choc. Au contraire, trop souvent plus la délibération se prolonge et plus l'obscurité s'épaissit. Le parlement devient une académie de philosophes, une arène de sophistes et de rhéteurs, et comme il faut en finir, soit par la nécessité des circonstances, soit à cause de l'ennui des discours et de la satiété des harangues, on clôt la discussion , sans que la question ait été éclaircie, et chacun vote, au moins le plus grand nombre, non en raison de la conviction qu'il a acquise, mais selon le mot d'ordre du i)arti auquel il appartient.
On dit que dans une assemblée il faut en agir ainsi pour terminer les afiaircs, et je le crois, puisque autrement la délibération n'aurait point de fin. Mais on m'accordera aussi, que voter de confiance avec les chefs de son parti, et parce qu'ils ont tracé la route à suivre, est une manière i)eu intelligente de servir le pays et de remplir son mandat.
Malheureusement les décisions ainsi formées ne mènent à rien cie durable, et c'est là ce qui est funeste aux assemblées comme au pays. Elles ne fondent rien, parce qu'elles ne sont pas prises au sérieux par les peuples qui se divisent, comme les parlements,
en majorité et en minorité, lesquelles triomphent tour à tour. Il arrive qu'on défait sous un ministère ce qu'on a fait sous un autre ; et comme la bataille recommence toujours et que les partis, se disputant sans cesse le pouvoir, s'y succèdent plus ou moins rapidement, en peu de temps toutes les contradictions paraissent et disparaissent, chacune ayant régné à son tour assez pour détruire sa rivale.
De là dans l'opinion publique un grand discrédit de lois toujours faites et toujours à refaire, et qui ainsi lie prennent racine ni dans l'esprit ni dans le respect des citoyens. La législation devient une espèce de chaos, où rien ne peut se constituer solidement, parce qu'il s'y trouve toujours des éléments rebelles pour combattre et désorganiser ce qui s'y produit.
Puis, et c'est encore une calamité pour le pays, comme le plus souvent les partis se balancent et que la majorité dépend de quelques voix, pour arriver à une solution toujours risquée, on est obligé dans les cas in^ portants de fusionner les partis, de les coaliser d'une manière quelconque par l'appât d'un intérêt particulier, ce qui ne peut se faire que par des concessions réciproques. Et alors, quand on paraît d'accord sur l'ensemble, dans la discussion des articles chacun voulant prendre ses garanties exige qu'on introduise dans un endroit ou dans un autre quelque disposition pour lui, laquelle est presque toujours en opposition avec l'esprit général du projet. Or, pour peu qu'il y ait trois ou quatre partis dans une Chaml)re, et c'est un bonheur quand il n'y en a pas davan-
tage, on comprend ce que peut être une loi ainsi faite : une sorte de syncrétisme composé des opinions les plus opposées, un être monstrueux, dont les membres associés forcément se font une guerre intestine, et qui, par conséquent n'est pas viable, après avoir été mis si péniblement au monde. Aussi de telles lois ne sont pas applicables, et après un essai malheureux, si elles ne sont pas abolies prochainement par le parti qui gouverne à son tour, elles tombent en désuétude; ou ne marchant qu'à force d'exceptions ou d'expédients, elles restent comme un embarras, comme un obstacle dans les rouages de la machine politique, qu'elles menacent sans cesse de briser ou de détraquer.
Quoi qu'on ait dit et fait de nos jours, il n'y a rien de plus déplorable pour un peuple qu'une assemblée constituante ; car c'est une réunion de philosophes ou d'hommes qui croient l'être, qui s'entendent peu eux-mêmes et qui certainement ne s'entendent point entre eux. Alors la destinée d'une nation, son gouvernement, son administration, son état et sa fortune, son bonheur ou son malheur, sa gloire ou sa honte, sont remis aux hasards et aux contradictions des systèmes, des spéculations et des utopies.
Or, qu'on me cite un seul philosophe qui ait dit la vérité, et toute la vérité, sur les principes métaphysiques, moraux et politiques, qui doivent servir de bases à l'organisation sociale. Est-ce que dans cette matière si grave, plus encore que dans les autres, ils n'ont pas justifié de tout temps ce mot de Cicéron :
c II n'y a point d'absurdité qui n'ait été soutenue par un philosophe ? » Si donc vous en mettez plusieurs ensemble pour élaborer une constitution, comment espérer qu'ils s'accordent ? Ils ne pourront s'accorder que d'une manière, celle que nous venons de dire tout à l'heure, par des concessions mutuelles, arrachées par des intérêts et non par des convictions. La force des choses les obligera à produire une œuvre ridicule et impossible, qui répugnera au bon sens et à la conscience des peuples.
Mais alors, dira-t-on, comment faire la constitution d'un peuple ? A cela je réponds :, on ne fait pas la constitution d'un peuple; elle se fait toute seule, ou plutôt c'est la Providence qui se charge de la faire avec l'aide des siècles, et qui l'écrit de son doigt dans l'histoire d'une nation. Ainsi s'est formée la constitution anglaise, et c'est pourquoi elle dure.
Ou si par malheur, après une révolution qui a détruit tous les antécédents, qui a tout ébranlé, déraciné dans un pays, on est obligé de le constituer de nouveau, il faut faire alors comme les anciens, qui avaient plus de bon sens que nous sous ce rapport, il faut en charger un seul homme, qui ail assez d'intelUgence et d'autorité pour accomplir cette grande œuvre, et qui devienne en ce moment la personnification du peuple entier. Il faut en charger un Lycurgue, un Solon, ou un Pythagore ; car rien ne demande plus de sagesse, plus de raison, plus de courage qu'une telle entreprise, et les hommes de génie n'y suffisent pas toujours, si les circonstances
ne leur viennent en aide. Au reste, c'est toujours là qu'il faut en venir après les révolutions et tous leurs essais de constitutions parlementaires. Les sept ou huit constitutions de la première République ont fini par celle de l'Empire, qui est sortie tout armée du cerveau d'un nouveau Jupiter, et la Constituante de 1848, avec son nouveau produit si laborieusement enfanté et qui n'était pas plus viable que les autres, s'est évanouie en un jour devant la constitution du nouvel Empire, qui n'est au fond que celle de l'ancien. Par cette voie nous sommes arrivés, sinon à la liberté dont on nous a tant parlé sans jamais nous la faire voir, au moins au bDU sens et à l'ordre, à la paix de la vie sociale.
Je dirai donc en un mot, pour terminer ce qui concerne l'éloquence politique : si vous avez à parler sur une affaire où il y ait des principes admis et des antécédents autorisés, étudiez-la soigneusement dans ses rapports avec les uns et les autres pour avoir des bases et des exemples. Puis, scrutez-la dans tous ses éléments actuels, dans toutes ses ramifications et conséquences. Alors vous ferez aisément votre plan, qui sera déterminé par la nature des choses, et quand vous l'aurez bien conçu et médité, vous parlerez facilement, simplement et avec fruit.
Mais s'il vous faut traiter des origines de la société, des droits de l'homme et de ceux des peuples, du droit naturel et du droit social et autres questions de ce genre, je n'ai qu'un conseil à vous donner : commencez par lire sur ces questions tous les systè-
mes des philosophes et des jurisconsultes, et après cela vous y verrez si peu clair et vous aurez tant de peine à vous faire une conviction raisonnable, que, si vous êtes sincère et honnête, c'est-à-dire ne voulant dire et soutenir que ce que vous savez ou croyez, vous renoncerez à la parole et prendrez le parti de vous taire, pour ne pas accroître les ténèbres et augmenter le chaos.
Quant au barreau, si l'on en excepte les mercuriales et les harangues de rentrée, qui sont didactiques ou politiques, et qui appartiennent par conséquent à d'autres genres, les discours ou les plaidoiries soit des avocats, soit du parquet, sont toujours des discours d'affaires, et ainsi le plan en est facile, parce qu'il est naturellement indiqué par les faits et par le développement de la chose en litige. D'ailleurs, en ce genre d'éloquence, on parle toujours les pièces en main, et en vérité, il faut être bien maladroit, ou avoir une bien mauvaise cause à défendre, pour ne pas se tenir aisément dans le courant du sujet, où tout vous ramène et vous guide. C'est le plus facile dés discours, parce qu'il exige le moins d'invention, et qu'en comparant même assez superficiellement les faits de la cause avec les articles de la loi, les raisons pour et contre se présentent d'elles-mêmes, suivant le parti qu'on veut prendre, et il ne s'agit le plus souvent que de les énuméreravec l'exphcation de chacune.
Cependant, là comme ailleurs les bons discours sont rares, parce que le talent est rare partout Seulement il est plus facile d'être convenablement mé-
diocre dans une œuvre de parole qui comporte beaucoup de détails, marche toujours avec les faits, et est constamment soutenue par des notes et des pièces à l'appui. ^
La préparation du plan en ces sortes'de compositions coûte donc peu de peine. La nature du sujet en fait presque tous les frais, et il reste peu de chose à l'invention et à l'imagination. D'ailleurs, comme nous n'avons jamais, plaidé, nous ne pourrions rien dire d'expérience, et les spéculations sont peu utiles en ces sortes de choses.
Le plus difficile pour l'orateur du barreau n'est pas de développer sa matière et de trouver de quoi dire, mais au contraire de la restreindre, de la concentrer, et de ne dire que ce qu'il faut. Les avocats sont la plupart du temps prolixes et surabondants, et il faut le dire à leur décharge, ils y sont entraînés par la nature de leur sujet et par la manière inévitable de le traiter. Ayant toujours des faits à exposer, des textes à commenter et des raisons contradictoires à discuter, ils se perdent facilement en des détails, auxquels ils sont obligés de donner une grande importance, et la discussion plus ou moins subtile des articles de la loi, des faits et des objections mènent bien loin. Il faut un esprit très-net et un talent distingué pour ne pas s'abandonner au flot de celte trop facile éloquence, qui tourne si aisément à la faconde. Ici surtout la mesure et la sobriété sont louables, et il faut s'attacher non pas à dire beaucoup, mais à ne pas dire trop.