‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 10 sur 45 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

du discours dans la chaire chretienne et dans l'enseignement.

Nous réunissons dans une même considération, pour ce qui concerne la préparation du plan, les discours de la chaire et ceux de l'enseignement. Bien qu'il y ait une différence notable entre ces deux manières de parler, en raison de la situation des orateurs et des sujets qu'ils traitent, différence que nous ferons remarquer en passant, cependant il y a entre elles une grande analogie, surtout en ce qui touche le plan; l'une et l'autre ayant pour fin dernière d'instruire les auditeurs, c'est-à-dire de leur faire comprendre et admettre une vérité, de les en convaincre ou persuader , et de leur montrer les meilleurs moyens de l'appliquer ou de la mettre en pratique.

Cette assimilation, qui peut paraître paradoxale à première vue, est néanmoins fondée en nature, et l'on s'en aperçoit si l'on considère ces diverses sortes de discours au fond, dans le but qu'ils se proposent, et non pas seulement dans la forme oratoire et dans la lettre.

En effet, que veut le prédicateur ava2rl tout? A quoi ^ doit-il tendre par tous les moyens? Que lui imposent la nature et la gravité de son ministère ? C'est évidemment rinstmctior}religieuse et morale de ceux qui l'écoutent, afin de les porter par la connaissance et la conviction de la parole divine à l'observer dans leur conduite, et à en appliquer à leurs actions les préceptes, les conseils et les inspirations. Donc, qu'il expose le dogme, la inorale ou ce qui se rapporte au | culte et à la discipline, il prend toujours pour point de départ et pour base une vérité soit dogmatique, soit pratique, qu'il doit expliquer, analyser, développer, confirmer etmettreen lumière. Il faut qu'il fasse de la lumière avec et autour de cette vérité pour qu'elle entre dans l'esprit de l'auditeur, y produise la vue claire, la conviction, excite ou augmente sa foi, puis par cette foi, celte conviction et cette illumina- j tion, le porte à s'y attacher, à l'embrasser par sa volonté, et à la réaliser dans sa vie.

Quels que soient après cela l'ornementation et la {j pompe de son style, l'éclat et la variété des images, ii le mouvement et le pathétique des phrases, de l'accent et de l'action; qu'il excite vivement l'imagination, émeuve la sensibilité, remue les passions, et fasse vibrer les cordes du cœur, tout cela est bien mais comme accessoire, et en tant que ces moyens concourront à la fin dernière, qui est toujours la transmission delà vérité. Toutes ces choses sans la principale perdent leur véritable efficacité, ou du moins si elles produisent quelque effet, il ne sera ni

profond ni durable, parce qu'il n'y a pas de fond au discours, et que l'orateur qui a beaucoup travaillé au dehors et orné avec soin tout ce qui paraît, n'a rien posé au dedans et n'y laisse rien.

En un mot, il n'y a pas d'idée dans cette parole, il n'y a que des phrases, des images et des mouvements. Je sais bien qu'avec cela on entraîne quelquefois les hommes, on les enflamme momentanément; mais c'est un entraînement aveugle, qui mène souvent à mal, ou au moins aune exagération qui ne se soutient pas. C'est une ardeur passagère qui se refroidit bientôt au milieu des obstacles, et s'éteint aisément dans les embarras qu'elle a suscités par l'imprudence et la précipitation.

L'idée ou l'absence d'idée; instruire sérieusement ou parler seulement à l'imagination ; convaincre l'esprit et persuader la volonté ou entraîner le cœur par les excitations de la sensibilité : voilà ce qui distingue les orateurs sacrés comme tous les autres. Mais pour instruire et convaincre les auditeurs il faut être instruit et convaincu soi-même ; pour faire passer la vérité dans leur esprit il faut la posséder dans le sien, et cela ne peut se faire pour soi et pour les autres, indépendamment de l'illumination de la foi surnaturelle, qui est le don de Dieu, que par une méditation sérieuse de la porole sainte, et le travail énergique et persévérant de la pensée appliquée à la vérité qu'on veut exposer, au point de doctrine qu'on doit enseigner.

Il en est de même dans tous les genres d'enseignement scientifique ou littéraire.

Cela est évident pour la philosophie. Celui qui ^ l'enseigne a toujours une doctrine à expliquer. Qu'il traite des facultés de l'àme, des opérations de la pensée et de ses méthodes, des devoirs et des droits, de la justice, du bien et même du beau, de l'Être, des êtres et de leurs lois, du fini et de l'infini , du contingent et du nécessaire, du relatif et de l'absolu, il a toujours devant lui une idée à exposer, à développer, à éclaircir, et la connaissance de cette idée qu'il cherche à former dans ses disciples doit servir à les rendre meilleurs en même temps que plus éclairés. Sinon, la philosophie n'est plus digne de son nom; elle ne serait plus l'amour ni la recherche de la sagesse.

Dans l'enseignement des sdences naturelles, si le -^ professeur se borne à faire des expériences, à décrire des faits et des phénomènes, il pourra sans doute amuser et intéresser ses auditeurs, surfout la ^ jeunesse. Mais alors il n'est qu'un peintre, un expérimentateur ou un empiriste : il fait de la physique amusante, et son cours est une espèce de spectacle ou de séance récréative. Pour être vraiment professeur il doit instruire, et il n'instruira qu'avec des idées, c'est-à-dire en expliquant les lois qui régissent les faits, et en les rattachant, autant qu'il est possible, à l'ensemble du système admirable de la création. Il doit conduire ses disciples sur les hauteurs qui dominent les faits, dans les profondeurs d'où sortent les phénomènes; et il n'y aura de la science dans son enseignement, que s'il le réduit à

quelques points de doctrine dont l'enchaînement constitue la science, dont il est le maître. Il pourra alors les poursuivre dans leurs conséquences, et en confirmer la théorie par des .applications aux arts mécaniques et industriels, ou à toute autre utilité humaine.

L'enseignement des lettres et des arts est dans la même condition : il doit toujours être dirigé par l'exposition des principes, des règles et des inélhp- ^des. Il ne suftit pas de s'extasier sur les grands modèles et de s'enthousiasmer pour les chefs-d'œuvres. C'est quelque chose, sans doute, quand l'enthousiame est sincère et l'admiration hien sentie. Mais l'enseignement doit être didactique : il faut qu'il apprenne à faire en révélant le secret de la facture; il doit indiquer les procédés et diriger le travail. Il faut apprendre aux élèves à reconnaître, à gotîter ce qui est beau, et à le reproduire ; et pour cela, il faut pouvoir dire en quoi consiste le beau en général et dans chaque art, et comment on parvient à le discerner dans la nature, à le conserver ou l'imaginer dans son esprit en l'idéalisant, et à faire passer l'idéal dans le réel par les ressources de l'art.

Bien qu'ici les faits et les exemples aient plus d'influence, parce que le sentiment et l'imagination ont une plus grande part dans l'œuvre, cependant il faut aussi des idées, surtout pour la littérature, la poésie et les arts de la parole. Ce qui distingue le plus les artistes et les écoles, c'est justement la prédominance de l'idée ou celle de la forme. Les plus belles formes

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du monde, sans idée, restent toujours superficielles, froides, mortes. L'idée seule donne la vie à toutes les productions de l'homme, comme les idées divines vivifient les productions de la nature; car partout l'esprit anime et la lettre seule tue. Donc celui qui enseigne la littérature et les arts doit avoir une doctrine, une certaine science de son art, dont il expose les principes, les règles et les procédés, en les appliquant à la pratique et les justifiant par des exemples.

Nous passerions en revue toutes les espèces d'enseignementl'une après l'autre, que nous trouverions partout la même fin et les mêmes conditions que dans le discours de la chaire ou de l'enseignement religieux, à savoir : exposition claire d'une vérité pour instruire l'auditeur, le convaincre, et le porter à agir d'après sa conviction.

Voyons donc maintenant, d'une manière générale, comment il faut s'y prendre pour préparer le plan d'un discours, et faire ce que nous venons de dire, soit comme prédicateur, soit comme professeur. Ici, nous parlerons d'expérience, et c'est ce qui nous donne quelque confiance, parce que nous allons exposer simplement ce que nous avons fait pendant près de quarante ans dans l'enseignement de la philosophie, et ce que nous faisons encore et désirons faire, tant qu'il nous restera un peu d'ardeur et de force, dans la chaire catholique.

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