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Leur beau physique

(Deux heures de l'après-midi, chez un de nos éminents coiJEfeurs. Raoul des Petits-Champs pousse la porte du Salon ; aussitôt le garçon Honoré, qui a l'habitude de le servir, se lève du siège où il était vautré, en criant d'une voix joyeuse : « Par ici, Monsieur ! »)

(Des Petits-Champs, traînant la jambe, esquisse un pâle sourire, se laisse enlever chapeau, canne et pardessus, et tombe avec fatigue dans le fauteuil de bureau dont Honoré a prestement retourné du côté frais le coussin de cuir. Et les pensées suivantes s'échangent :)

Honoré. — Que faisons-nous?

Raoul. — Ce que nous faisons... Ah! voilà!

CHEZ LE COIFFEUR

Raoul dbs Petits-Champs. 25 ans, court et groï.

Paul Dorloton 23 ans, court et maigre.

Honoré 40 ans.

(Deux heures de l'après-midi, chez un de nos éminents coiffeurs. Raoul des Petits-Champs pousse la porte du Salon ; aussitôt le garçon Honoré, qui a l'habitude de le servir, se lève du siège où il était vautré, en criant d'une voix joyeuse : « Par ici, Monsieur ! »)

(Des Petits-Champs, traînant la jambe, esquisse un pâle sourire, se laisse enlever chapeau, canne et pardessus, et tombe avec fatigue dans le fauteuil de bureau dont Honoré a prestement retourné du côté frais le coussin de cuir. Et les pensées suivantes s'échangent :)

Honoré. — Que faisons-nous ?

Raoul. — Ce que nous faisons... Ah! voilà!

CHEZ LE COIFFEUR

Nous faisons quelque chose de très grave, Honoré. {Montrant sa coiffure,) Nous bouleversons tout ça.

Honoré. — Nous touchons à ce qui existe? Nous changeons les cheveux plats avec la raie?

Raoul. — Oui, Honoré, nous les bazardons, les cheveux plats; je les ai assez vus. J'ai soif d'autre chose.

Honoré. — De quoi?

Raoul. — D'une Dressant.

Honoré. — Oh!...

Raoul. — Attendez avant de crier. Pas 1 Dressant bête et vieux jeu. Non, la Dressant tempérée.

Honoré. — La Dressant de transition. C'est différent, alors. Les cheveux élancés et la pointe adoucie.

Raoul. — C'est ça. Parce que, vous comprenez, à force de me regarder j*ai réfléchi.

CHEZ LE COIFFEUR

Les cheveux lisses, un peu traînants dans le cou, comme je les avais, tout le monde a sauté là-dessus. C'est devenu banal, et puis c'est lourd, ça pèse cinq cents et ça comprime les idées. Au contraire, tout droits, c'est plus aéré, plus franc, plus camarade.

Honoré. — Oui. Le travail est difficile, mais quand on peut l'obtenir bien rond, c'est une coiffure très jolie, très tendre à l'œil. Monsieur a la figure extrêmement large...

Raoul. — Pas tant que ça I

Honoré. — Si, et les joues bombées; aussi, je crois que cette coupe-là lui ira dans la perfection.

Raoul. — Moi, j'en suis sûr.

Honoré. — Alors, nous marchons?

Raoul. — Nous marchons.

Honoré, peignoir y serviettes, — N'ayez pas peur, je ne casse pas votre col. Un journal? U Amusante

CHEZ LE COIFFEUR

Raoul. — Non. Je ne peux pas lire pendant qu'on m'opère. Il faut que je surveille ; c'est plus fort que moi.

Honoré. — Monsieur a bien raison. Nous autres, nous avons besoin du client comme le client a besoin de nous. Il n'y a que comme ça, en côtoyant de Toeil le travail, que le client peut se rendre compte : il assiste à la coupe, il la voit venir. De ce moment-ci, tenez, eh bien, c'est malheureux, on ne peut rien faire de propre.

Raoul. — Pourquoi ça?

HoNORé. — Rapport à Panama. Dès que le client est dans nos mains, il faut qu'il dévore le journal; alors il bouge et nous le ratons. Oui, du grand au petit, voyez-vous, tons ces scandales-là font bien du tort. Violette ou muguet bois ?

Raoul. -— Violette. Vous me passerez aussi sur la figure... c'est agréable

HoNoné. — N'y a rien qui rcvcuic ic cci vcau

CHEZ LE COIFFEUR

comme ça I Pour les gens qui pensent, qui ont une idée fixe, un peu de violette au visage, du coup les voilà ranimés ; plus les mêmes I Monsieur devrait en prendre un flacon pour chez lui?

Raoul. — Je ne dis pas non.

Honoré. — Monsieur ne devrait pas tarder. La violette de la maison est très courue. Justement, il nous en reste encore de la bien belle. Combien monsieur veut-il que je lui en fasse envoyer de bouteilles?

Raoul. — Deux.

Honoré. — De la clarifiée ?

Raoul. — Bien entendu. Est-ce que vous avez toujours de ce petit bouquet des Alpes que vous m'avez donné le mois dernier?

Honoré. — Toujours. Deux flacons aussi?

Raoul. — Oui. J'en ai été ravi.

Honoré. — J'avais prévenu monsieur qu'on lui en ferait des compliments. C'est très recherché, le bouquet, parce que c'est modeste ;

CHEZ LE COIFFEUR

c'est un parfum qui n'a pas d'odeur. Là, voilà un côté qui va être bientôt fini.

Raoul. — En avez-vous encore pour longtemps ?

Honoré. — Une bonne demi-heure.

Raoul. — C'est long.

Honoré. — On voit bien que ça n*est pas monsieur qui tient les ciseaux. Pour réussir, il faut le temps. Paris ne s'est pas fait en un jour.

Raoul. — Soit, mais dépêchez-vous.

Honoré. — Monsieur préfère-l-il que je le saccage?

Raoul. — Non.

Honoré. — En ce cas, que monsieur soit patient, qu'il fasse un petit somme. On dort.

Raoul. — Je n'ai pas sommeil.

Honoré. — Que monsieur ferme les yeux, ça viendra tout doucement, sans qull 8*cq aperçoive.

Raoul. — Je ne peux pas, vous me parlez.

CHEZ LE COIFFEUR

Honoré. — Monsieur n'a qu'à me dire que je l'ennuie, je me tairai.

Raoul. — Non, vous pouvez causer, ça m'est égal; je ne vous écoute pas.

Honoré. — Monsieur a peut-être tort. Pour être un perruquier, on n'est pas le dernier venu. Car, enfin, monsieur, une supposition qu'en 93, au moment où la noblesse...

Raoul. — Mais ne parlez donc pas tant ; ça vous occupe, vous pensez à ce que vous dites, et vous n'êtes plus à ma tête.

Honoré. — Demande pardon, monsieur, demande bien pardon ; je peux très bien mener les deux choses de front.

Raoul. — Est-ce qu'ils ne sont pas un peu courts sur les côtés ?

Honoré. — Non, monsieur. Ils sont comme ils doivent. Attendez que tout soit terminé. Alors, seulement, vous ferez la critique.

Raoul. — Et puis, il sera trop tard. J'aurai une sale pomme, et il faudra que je sorte avec.

10 CHEZ Lh t.<jirrEUR

Honoré. — Monsieur sera très bien, aussi bien qu*il peut être. Tenez, regardez dans la glace, toute cette partie-là... déjà, comme ça se fond, comme les tournants sont beaux... Et le devant ! C'est pas pour dire, mais ce qu'elle s'annonce, ma coupe, ce qu'elle promet I...

Raoul. — • Eh I bien, moi, je ne suis pas si tranquille que vous, et j*ai hâte d*ôlre arrivé. Pressez-vous un peu, allons; vous êtes là, vous bavez cinq minutes sur chaque cheveu . vous fignolez... ça dure quatre ans arec vous, une taille. Cest embêtant, vous savez T

Honoré. — Oui ! Et vous croyez que ça m'in fluence? Ahl bien, je serais joli si je vou.^ écoutais, et si je vous expédiais au trot comme vous le voulez. Qu'est-ce qui arriverait? J« vais vous le dire. C'est que ce soir, demain, au bal, à l'Opéra, chez ces dames, dès que vous retireriez votre chapeau, les gens, à part, dans lee coins, diraient entre eux : « Ah I ça, qui

CHEZ LE COIFFEUR H

que c'est, diable ! qui peut bien couper les cheveux à M. des Petits-Champs? » Alors, une chose, que dans l'assistance quelqu'un d'informé se lèverait pour répondre : « C'est Honoré, Honoré de chez Dubois. » — « Comment ! c'est Honoré, qu'on dirait en se tordant. Ah ! ben, vrai ! Ah! ben, non, mais là, vrai I » Et c'est moi, pour le coup, qui serais risible. Je veux pas de ça.

Raoul. — Arrêtez. Arrêtez.

Honoré. — Je vous ai fait mal?

Raoul. — Non. J'ai une crampe.

Honoré. — Où ça?

Raoul. — A la jambe, parbleu. C'est pas dans l'œil.

Honoré. — Mauvais, ça. Moi ça me prend des fois quand je taille du gros cheveu, du cheveu dur qui ébrèche le ciseau. Eh bien, so uffrez un petit peu, en attendant que ça se passe. (Ace moment, un nouveau client s'approche, un grand

CHEZ LE COIFFEUR

jeune homme pâle, mince, d'aspect grave et nul, et «jui ne doit pas rire souvent.)

Raoul, qui Vaperçoit. — Tiens, Dorloton ? Bonjour.

Dorloton. — ...jour. (// le voit tendre la jambe en faisant des e/forte.) Quoi t'as?

Honoré. — Une crampe. Bonjour, monsieur Dorloton.

Dorloton. — ...jour. (.4 Honoré.) Longtemps?

Honoré. — Une petite demi-heure.

Dorloton, à Honoré, en montrant Raoul. — Quoi vous lui faites donc? L'empaillez?

Honoré. — Nous avons encore une friction, et le fer. Tout bonnement.

Raoul, à Dorlo; T>aisse Honoré me

finir à son aise, heiu viens pas dous

troubler.

Honoré. — Ce ne sera pas long. A ; ;.vous.

Raoul. — Assois-loi.

CHEZ LE COIFFEUR 13

DoRLOTON. — Puisqu'il faut. [Il s'assoit. A Raoul, dont il remarque la tête.) Comment... quoi ? tu modifies ta gueule ?

Raoul. — Oui, je n'étais pas fou des cheveux plats, et ça m'a pris de les avoir tout droits, comme toi.

Honoré, souriant à Dorloton, — C'est vrai, c'est aussi la coiffure de monsieur.

Dorloton. — Jusqu'à présent. Mais à partir d'aujourd'hui, plus. Ah non I Raoul. — Tu veux changer aussi?

Dorloton. — Un peu ! Oh I ne fais pas la bête. C'est assommant. Dès que j'adopte une coupe, tu me la chipes.

Raoul. — Tu es épatant, la Dressant est à tout le monde.

Dorloton. — Pas entre amis. Tu sais d'ailleurs ce que je t'ai dit vingt fois : « Je ne veux pas avoir la même coupe que toi, ou alors nous ne sortirons pas ensemble. » En janvier, j'avais les cheveux plats, raie sur le côté droit ;

14 CHEZ LE COIFFEUR

j^étais très bien, très tranquille; aussitôt, tu me prends cette coiffure- là ; en février, j'ai reporté ma raie à gauche, toi aussi ; alors je me suis résigné à une Bressant. Je croyais que tu allais me fiche la paix ; pas du tout, tu te fais encore arranger comme moi ! Pourquoi? je te le demande. Pouquoi ne gardes-lu pas les cheveux plats ? Je te les avais abandonnés, ils étaient à toi.

Raoul. — C'est ignoble. Ça me changeait. Ça me donnait Pair d'un crétin.

DoRLOTON. — Laisse donc. On le reconnaissait tout de même. 0*est ignoble, parce que tu ne sais pas les porter ; ch bien, moi, je les reprends, là 1 Quand ça ne serait que pour t'embôter. (A Honoré.) Honoré, dès que vous aurez frisé cet animal-là (montrant sa léu) vous me démolires toute ma Bressaoi.

Honoré. —Vraiment? Monsieur, vous voulex...

DoRLOTON. — Et VOUS mc coifferex plat, tout

CHEZ LE COIFFEUR 15

plat, avec la raie à droite. (Se reprenant.) Non, pas à droite, il Ta eue.

Honoré. — A gauche alors?

Raoul, qui ricane, — Je Tai eue aussi. Faut pourtant la mettre quelque part ?

DoRLOTON. — Toi, tu vas recevoir une gifle. {A Honoré.) Par derrière, la raie, Honoré, par derrière.

Raoul. — Tu seras gentil I

DoRLOTON. — Autant que toi, et sans douleur. N'est-ce pas que ça me va très bien, Honoré, les cheveux plats ?

Honoré. — Oui. Le travail est difficile, mais quand on peut l'obtenir bien plat, bien lisse, c'est une coiffure très jolie, très tendre à l'œil. Monsieur a la figure extrêmement étroite...

DoRLOTON. — Pas tant que ça !

Honoré. — Si, et presque pas de joues...

DORLOTON. — Moif

Raoul. — Puisqu'il te le dit c'est que ça est I

in CHEZ LE COIFFEUR

lloNonÉ. — Aussi j*ai toujours pensé que cette coupe-là était son affaire.

DoRLOTON à Raoul, — Et toi, écoute bien. C'est la dernière fois que je m*astreins à me chambarder la tête pour ton bon plaisir. Si tu as jamais le malheur de lâcher ta Dressant et de marcher de nouveau sur mes brisées, aussi vrai que tu me vois en chair et en os...

Raoul. — Surtout en os.

DoRLOTON. — Et toi en chair, je te lâche, je ne te salue plus.

Raoul. — Voilà les amis.

DoRLOTON. — Suffit. [A Honoré et u .»., .>/.) A présent, développez-vous dans les grands prix, mes chers enfants, parce que j'ai beau no pas être Louis XIV, je trouve que je commence à attendre i

Le baron de Jargead 29 ans.

Paolo di Serpantara « professeur pour les pieds »,

55 ans, une rosette multicolore.

Pierre domestique du baron.

(Chez le baron, le matin. Il est en train de tourner et de virer dans son cabinet de toilette, en chemise de soie et caleçon, les pieds nus dans des babouches de l'Inde, quand Pierre annonce : « Monsieur Serpantara. »)

Le Baron. — Qu'il entre, et laissez-nous. [Serpantara entre, très grand, très maigre, avec une tête de Don Quichotte mélancolique.) Bonjour, Monsieur le professeur.

Le Professeur. — Toutes grâces, Monsieur. Vous m*avez écrit, j'accours. Qu'y a-t-il ?

Le Baron, s' asseyant, — Je ne suis pas content de mes pieds.

Le Professeur. — A quel propos?

Le Baron. — De toutes les façons.

Le Professeur. — Soumettez-nous-les.

(D'un coup sec, le baron fait sauter ses ba^ bouches et allonge les jambes, tenant ses deux pieds nuSf réunis Vunprès de Vautre.)

Le Professeur, après s'être agenouillé, les écarte doucement^ les examine tout en les pal" pant et les caressant, puis il se redresse. — Je VOUS écoute.

Le Baron. — Vous les avez bien regardés ?

Le Professeur. — Oui. Et puis je les connais à fond, je les sais par cœur. Un rapide coup d'œil me suffit chaque fois. Dites ce que vous leur reprochez.

Lb Baron. — Ils enlaidissent, ils um uu^ loniîance à devenir communs.

Le Professeur. — Je ne trouve pas.

Le Baron. — Permettez. Jusqu'à présent, j'ai toujours eu des pieds ravissants. Je le dis, parce que c'est la vérité et que, d'ailleurs, je n'y ai aucun mérite. Ça s'est trouvé comme ça. Il y a cinq ans, à l'occasion d'une petite ampoule, quand j'ai commencé à mettre mes pieds entre vos mains, vous vous rappelez, en les voyant pour la première fois, ce que vous vous êtes écrié ?

Le Professeur. — « On dirait les pieds d'Achille ! »

Le Baron. — Podas ocus...^ comme nous récitions au collège. Et dire qu'il y a des gens qui veulent supprimer le latin I Vous en étiez bleu, et, pendant une heure, vous n'avez pas tari d'éloges sur leur compte.

Le Professeur. — Eh bien, il ne me paraît pas que, depuis, ils aient perdu?

Le Baron. — Vraiment I Je me demande ce qu'il vous faut.

Le Professeur. — Monsieur le baron, je parle selon ma conscience. Je ne leur trouve rien de changé.

Le Baron. — Rien?

Le Professeur. — Rien. Toujours même grâce et solidité, même élégance dans la physionomie.

Le Baron, nerveux. — Assez, tenez. .. je me mettrais en colère, et ça leur ferait Tenir le sang. C'est tout à fait inutile. Parlons d'autre chose.

Le Professeur. — Comme vous voudrez, je n'insiste pas. Mais, pour n'y plus revenir, j'affirme à Monsieur qu'il se trompe et que, tel j'ai quitté la semaine dernière le pied de Monsieur, tel je le retrouve aujourd'hui. Rien D*a bougé. Mais, Moubieur, j'en connais des masses de personnes, moi, qui paieraient, et bien cher, pour avoir let pareila. Et vous vous plaignez 1 Oh I

Lb Baron. — Ne me faites pas dire plus

qu'il n'y en a. Je sais bien, parbleu, qu'ils ne sont pas déformés et qu'il ne leur faut pas de bottine orthopédique I Mais ils ont baissé, ils ne sont plus ce qu'ils étaient en quatre-vingtneuf. L'année suivante, après l'Exposition qui les avait forcément un peu surmenés, eh bien, l'année suivante, en quatre-vingt-dix, c'était pourtant toujours les mêmes, ils avaient conservé leur aigrette, leur bouquet. A partir de quatre-vingt-onze, ils ont oscillé. Au printemps suivant, ils commençaient à fiche le camp, et depuis ils engraissent, ils s'empâtent, ils vont très vite, je ne les tiens plus. S'ils continuent de ce train-là, avant deux ans ils seront nettoyés, ça sera des turpitudes quelconques, des pieds de frotteur... Eh bien, je n'envisage pas cette perspective-là le sourire aux lèvres, vous devez le comprendre? Et c'est pour ça, mon cher Monsieur Paolo, que je vous ai prié de venir afin d'en causer, de chercher ensemble, et puis d'avi-

ser. N'essayez donc pas de me contredire pa: politesse, et voyez plutôt avec moi ce qu'on pourrait faire pour les repêcher, s'il en est encore temps.

Le Professeur. — Puisque vous y tene?

absolument, oui, là, je reconnais qu*en efTe. il y a une faiblesse.

Le Baron. — Enfin I

Le Professeur. — J*ai dit : une faiblesse. Et très légère. Rien de plus.

Le Baron. — A quoi rattribuez-vous ?

Le Professeur. — C'est à vous que je le de manderai. Pour moi, je ne vois pas de caus« apparente. Ils sont tous les deux en parfait état, le sang y circule avec joie. L'orteil est normal. Pas le plus petit bobo, ni la moindre misère.

Le Baron. — Oh ! ça, jamais ! Je ne sais pas ce que c'est que d'avoir un cor.

Le Professiub. — Une simple question, tout à fait entre nous? Ces temps derniers...

Le Baron. — Achevez.

Le Professeur. — Pas d'excès?

Le Baron. — Malheureusement non. Les excès, voilà encore une chose qui, depuis l'Exposition, est devenue, pour moi, de plus en plus rare.

Le Professeur. — Tant mieux.

Le Baron. — Est-ce que ça aurait une influence?

Le Professeur. — Enorme. Le pied est d'une susceptibilité toute féminine, un peu ombrageuse ; il sent très vivement. L'abus des plaisirs le trouble et l'épuisé. Il est, en un mot, comme les athlètes, Monsieur le baron : pour rester beau, fort et nerveux, il faut qu'il soit chaste.

Le Baron. — Mais mon pied est toujours chaste, Monsieur Paolo, quoi qu'il arrive.

Le Professeur, avec un sourire discret, — Monsieur le baron me comprend bien. En attendant, puisque ce n'est pas de ce côté qu'il

26 LES riEDS

faut jeter la sonde, je ne vois plus qu'une cause morale... N'auriez-vous pas eu récemment des ennuis?...

Lb Baron. — Pas le moindre.

Le Professeur. — Peine de cœur?

Le Baron. — Comme les cors. Je ne saii pas ce que c'est.

Le Professeur. — Alors, je ne comprenda plus. Voyons, voyons. (// s'agenouille de nou^ veau y prend les pieds dans ses paumes ^ Vun après Vautre et ensemble, et les cajole avet amour et respect, comme sHl maniait une V ieille reliure ou un biscuit de Sènres,) Oui, ii est certain qu'ils subis^^ent une crise. Ils soni affectés, Monsieur le baron, il faut en prendre votre parti. Vous aves aujourd'hui des pied-

Lb Baron. — Abîmés, détruits, je me tue k vous le dire.

Lb Profbssbur. — Non pas. Mais plus vir que vous, des pieds qui voosdeTancent de »c, OQ huit ans. Je vois ça à un tas de petiu

signes... Là, ces sillons. Oh ! n'y a pas que le front qui ait des rides, allez I

Le Baron. — Aussi, comment voulez-vous ! avec l'idiote existence que nous leur faisons mener ! le stupide usage de la chaussure en permanence. A la longue, le fourreau use la lame.

Le Professeur. — Bien vrai.

Le Baron. — Le pied a aussi besoin de respirer, que diable ! Il étouffe dans la bottine. Il demande : a De l'air! de Pair! » comme Goethe.

Le Professeur. — Je croyais que c'était de la lumière.

Le Baron. — Peut-être bien. On devrait l'avoir nu, au grand air, le laisser se développer à sa guise et suivre sa pente naturelle. Sans compter que c'est très joli, les pieds, très joli, beaucoup plus que les mains, auxquelles on finit par donner, tout de même, trop d'importance. Moi, qui est-ce qui a commencé ma réputation, d'abord parmi mes amis

et eosuite dans le monde? C'est que je suis le premier qui ait osé montrer ses pieds.

Le Professeur. — Beau mérite, quand ils sont comme les vôtres I

Le Baron. — J'ai tout de même été courageux. Chez moi, dans Tintimité, chaque fois que je Tai pu, je les ai imposés, tantôt nature, en peau, tantôt avec la sandale. Vous vous rappelez le bruit que ça a fait? Dame, quoi Une femme qui a de belles épaules les étale bien. Soyons logiques.

Le Professeur. — Il ii : pas non plu vous dissimuler que vos pieds vous ont fai beaucoup d'ennemis.

Le Baron. — Je le sais. Des ennemis et des jaloux. D'abord, il y a les trois quarts des gens à qui j'ai paru ridicule - 'oiu

pas le sentiment du pied, qui n y coini rennent rien. Pour eux, c'est un morceau du corps humain, comme la fesse ou le monion. Crétins 1

Le Professeur. — Mais, à ce propos, justement, Monsieur le baron, vous ne croiriez pas une chose; j'ai connu des personnes tellement absentes de tout ça qui nous intéresse, que je leur demandais à brûle-pourpoint : « Combien avez- vous de doigts de pied ? » eh bien, Monsieur, elles ne pouvaient pas le dire.

Le Baron. — Ça ne me surprend pas.

Le Professeur. — Ou alors, si elles me le disaient, ça n'était pas franc. Elles ne savaient pas au juste, elles n'étaient pas sûres si c'était quatre ou cinq. Est-ce pas triste?

Le Baron. — C'est à tuer.

Le Professeur. — Moi, au contraire, le pied, j'en ai toujours été frénétique. Je suis Italien, je tiens peut-être ça de mon pays qui a la forme d'une botte. Que sait-on? C'est une chose qui m'est si familière, si naturelle, que j'y songe tout le temps, partout. Ainsi, vous n'allez probablement pas me trouver très sé-

rieux, mais dès que je suis dans un lieu public, un endroit où il y a de Taffluence, ou dans une voiture, un omnibus... malgré moi, ma tête pense : « Dire qu'il y a dans cette Toiture, dans cet omnibus, cent vingt doigts de pieds I... C'est effrayant I > Quand on médite là-dessus, on croirait que ça représenta un monde fou I... Pas du tout, ça ne fait jamais que douze personnes. Est-ce curieux?

Lb Baron. — Oui, il y a comme ça un tas de phénomènes... C'est égal, je suis bien embêté.

Le Professeur. — Vous avez tort, Monsieur le baron. Avec un régime, d*ici trois mois, ▼otre plante peut très bien reprendre.

Le Baron. — Je suis ombôté pour les femmes. Je peux bien vous avouer ça; mes pieds m'en ont fait avoir des quantités. On savait, n'est^e pas f qu'ils étaient très heaux ; ça se disait. Alors les curiosités étaient éveillées, et il y en avait beaucoup qui m'invitaient chez

elles, avec rarrière-pensée de les voir, de s'assurer par elles-mêmes. J'y allais, on me priait de les montrer... j'obéissais, et dame, alors, neuf fois sur dix....

Le Professeur. — Parfaitement.

Le Baron. — Parce que, vous comprenez?

même si c'est pour le bon motif, une fois qu'on est déchaussé chez une femme..., qui peut dire où on s'arrêtera ?

Le Professeur. — On ne s'arrête pas, Monsieur le baron. L'affaire est lancée. On va toujours.

Le Baron. — Aussi, à présent, j'ai bien peur qu'ils soient passés, les jours de fête... On ne me les rendra plus, les honneurs, mon pauvre Paolo...!

Le Professeur. — Quels honneurs, Monsieur ?

Le Baron. — Les honneurs du pied.

Le Professeur. — Charmant! Que si, Monsieur le baron, que si ! Seulement, il faut que

Monsieur soit raisonnable, et qu*il y melle un peu du sien. Là, que Monsieur le baron s'habille et qu'il vienne tantôt me voir, à mon cabinet. Nous causerons à fond ; nous essaierons un peu d'électricité. Quelquefois ^« fluide...

Le Baron. — Vous ne craignez pas que ça les énerve?

Le Professeur. — Je ne sais pas. Nous verrons. Et puis surtout — vous allex être content — je ferai — parce que c'est vous î — je ferai ce que vous m'avez demandé tant de fois depuis deux ans... à propos de votre destinée.

Le Baron. — Vous lirez dans mes pieds ?

Le Professeur. — Je vous le promets.

Lb Baron. — Ah! par exemple, je vous remercie I Voilà un temps infini que je rêvai de me faire tirer les pieds I Vous pouvez y compter, à trois heures ils seront chez vous.

Raoul des Petits-Champs^ le bon petit gros, 25 ans.

boniface.

Le Docteur.

(A l'établ isseraent hydrothérapique du docteur Hermann, Six heures du soir, en avril.)

Des Petits-Champs, qui arpente le passage bordé à droite et à gauche par les cabines. — Boni face!... Ni face I

BoNiFACE, répondant du fond d'une cabine. — Voilà.

Des Fetits-ChamPô, toujours très haut, — C'est moi, MoQsieur des Petits-Champs.

BONIFACB, ayant fini de masser son du apparaissant tout en nage, — Une secoi.

y a six personnes avant vous.

Des Petits-Champs. — Sacristi I Je peux tout de même commencer à me mettre à l'aise?

BoNiFACE. — Tout doucement.

(Sur le seuil de sa cabine, dont il laisse exprès la porte grande ouverte, des Petits^hamps, sans avoir l'air d'y prendre garde, retire ses vèiemeots avec une osteotalion nonchalante. Chapeau et pardessus d'abord, pais la jaquette. Un petit temps en maDches de chemise, le gilet déboutonné, la cravate détruite et pendante sur le plastron, tandis qu'il sifflote une valse. Oo entend, à travers les cloisons en planches, les claques rythmées des masseurs, et, plus lointaine, venant de la salis d'armes, la voix du prévôt qui dit : • A ma pression menacei. » Après le gilet, des Petiit<UiAfflps

^ montre, fait quelques pas ; il ne serait pas Oché qu'on reroarqu&i ses bretelles, qui sont bien de del ci très larges, comme le grand-cordon de Charles iU. Euculte, il renonce à ton pantalon, quitte ses bottines, see duossetiei» sort de aa cbemiae, et s'aaeoil, aniqiMment vêtu de son caleçon et de ion gilet de

en jersey tabac. Cela fait, il attend, en se détachant des bras les petits poils qu'il juge à propos. Et le temps passe. Par instants, il lève la tête et crie dans le vide:)

« Ah ça I Boniface I Fichez de moi I » {Et comme personne ne répond, il soupire^)

Boniface, apparaissant enfin avec un pei' gnoir et une serviette. — Quand Monsieur voudra ?

Des Petits-Champs. — Ça n'est pas dommage. Ah I il ne faut pas avoir un train à prendre, avec vous !

Boniface. — Monsieur vit de ses rentes, il a bien le temps.

Des Petits-Champs. — Vous croyez ça?

Boniface. — Et puis j'étais avec Monseigneur.

Des Petits- Champs. — Qui ça, Monseigneur ?

Boniface. — Le prince d'Etna, le prince royal...

Des Petits-Champs. — L'héritier du trône de Sicile?

38 LA DOUCHB

BoNiFACE. — Il prend des baios de siège. Des Petits-Champs. — Pauvre Lougre 1 Qu'est-ce qu'il a?

BOMFACK. — Il a u.. . v^.r ..

c'est iiQtre tour.

(Des PetiU-Chaorps a retiré soa caleçon et son gilet, Bouiface lui jette le peignoir chaad tor les épaole», et ils sortent tons deux. Arrivés à l'entrée de la Mlle des douches, Boniface cogne à la porte, derrière laquelle ane dame, qo'oa est en train de pesse pousse des cris perçanU. Puis le docteur tire •> ^ > .nette, la porte s'ouvre, et undis que Boniface annonce:

« Monsieur des Pelils-Champs »,

ce dernier s*aTaiio6, en se rentrant le Yeotre tant qu'il peut, pour être pins à son avautage. Kt Toid la rapide et brève conversation, dans le Tacanne de Teau.)

Des Petits-Champs. — Doi^our, moQ petit docteur.

Lb docteor. — Doujour. \^Il tuayê «on jê€ par (erre,)

DbsPbtits-Ohamps, MeuUmemêe^lahoti&tî . —

Oh! pas bouillant, le thé. {Il reçoit lejet^ chaud d'abord.) Non. Si. Ah! c'est excellent. Ça va. [Il tournesur lui-même^ de façon dse présenter au docteur sous toutes ses faces.) Eh bien!... oh! que c'est bon!... Quoi de nouveau, docteur ?

Le docteur. — Rien.

Des Petits-Ohamps. — Douleurs, moi.

Le docteur. — Ah !

Des Petits-Champs. — Rhumatisme.

Le DOCTEUR. — Où ça?

Des Petits-Ohamps. — Mon genou gauche. . . Printemps... La nature.

Le docteur. — Attendez. (// tourne un de ses nombreux robinets, et envoie le jet froid.)

Des Petits-Champs. — Bigre I... Ma... Mazette... Nom d'un bleu!

Le docteur . — Hein I Ça réveille ?

Des Petits- Champs. — Oui... oui.. .Mais... j*aime mieux l'autre... le chaud! (Le jet cesse.) ...dieu, docteur, Brrrou.

40 LA DOUCHB

Le DOCTEUR. — Bonsoir. [Des Petits-Champs^ enveloppé de son peignoir , tout en se donnant des airs essoufflés et i»féressants^ regagne avec bruit sa cabine^ proclamant: C'est insensé, aujourd'hui, ce qu'elle était dure I Une fois là, debout et appuyé à la tablette de marbre^ il se caresse la poitrine, en se contemplant dans la glace ^ tandis que le garçon le frotte et le claque.)

BoNiFACB, familier. — Ça n'est pas pour en faire un reproche à Moosieur, mais Monsieur a des mamelles qu'il y a bien du sexe enchanteur qui n'en a pas autant.

Des Petits-Champs. — Ah I ça, vous éte.^ fou!

BoMirACK. — Non, Monsieur.

Des Petits -Chah PS. — Xai la poitrine bombée... forts poumons... cag«thoracique... Mais des mamelles, moi? J*en ai pas pour un sou.

PoviL-.. t. — Pour cinq francs.

Des Petits-Champs. — Boniface, j'aimepas ces blagues-là sur le corps. Sur tout ce qui a rapport à la grosseur, à la chose d'obésité enfin, vous entendez? je déteste les plaisanteries.

Boniface. — Je ne voulais pas fâcher Monsieur. Mais Monsieur sait bien qu'il est gros et qu'il a du ventre? Monsieur a trop d'esprit pour...

Des Petits-Champs. — Je n'ai pas de ventre...

Boniface. — Monsieur ne va pas me contredire pour son ventre comme pour ses seins?

Des Petits-Champs. — Je n'ai pas de ventre. J'en aurais, que je serais le premier à en convenir. Mais ce que j'ai ne s'appelle pas du ventre.

Boniface. — Entre nous, ici, à l'établissement, nous appelons ça l'œuf de Pâques.

Des Petits-Champs. — Je vous défends d'employer ce terme.

BoNiFACE. — Pourquoi? Y a pas de honte. Monsieur n'est pas le seul d'ailleurs.

Des Petits-Champs. — Les autres, ça m*. : égal.

Boniface. — Je pourrais vous citer des tas de gens... Monseigneur, tenex, il a l'œuf. Quand il est sur le siège, ça crève les yeux. OhîilaPœufl

Des Petits -Champs. — Eh bien, qu'il ponde! Mais moi, c'est tout di*^--" ♦, je sois très bien fait.

BoNiFACB. — N'eu parlons plus, Monsieur. Levez les bras. (// lui frotte le torse avec une eerviette.)

Des Pbtits-Champs, qui y revient. — Ça vous étonne?

Boniface. — Quoi, Moiisieu:

Des Pbtits-Champs. — Oe que j* ^ vous dire, à la minute, que j*6tal8 très hu ...../

BosiFACB. — Non. Monsieur. Ça ne m'élo:...c pas.

Des Petits-Champs. — A la bonne heure.

Je croyais.

BoNiFACE. — Rien ne m'étonne, Monsieur.

Rien. J'en ai trop vu.

Des Petits-Champs. — Et savez-vous en quoi je suis bien fait?

Bonipace. — J'étais en train de me le demander.

Des Petits-Champs. — C'est que je suis pro-por-tion-nél

BoNiFACE. — Ah! Voilai

Des Petits-Champs. — Est-ce que vous ne trouvez pas?...

Bonipace. — Je veux bien.

Des Petits-Champs. — Vous répondez « je veux bien », comme pour me faire plaisir. Si vous ne trouvez pas, dites-le.

Bonipace. — Oui. Et puis après, Monsieur m'empoignerait.

Des Petits-Champs. — Pas le moins du monde. Je penserais tout bonnement que vous

44 LA DOUCHB

ne connaissez rien à la beauté des formes.

BoNiFACE. — Eh bien alors, Monsieur, mettons que je n'y connais rien. {Pris d'un accèt de franchise brutale.) Ohl ohl mais c'cst-il drôle ça tout de môme, un homme comme Monsieur, qu'a de la naissance, et riche, et des belles relations, tout enfin, et qu*apas le courage de se voir sous son vilain jour? Non, ça fait de la peine, vraiment! Vous êtes gros... eh bien, quoi, après? faut bien qu'il y en ait, puisqu'il y a des maigres... Ayez donc au moins la rage de votre opinion, et puis dites : « Oui, là, je suis gros, très gros... »

Des Petits-Champs. — Jamais I

BoMFACE. — ... « 8*11 y eu a qui ne sont pas contents, qu'ils se fassent maigrir! » Et puis, au fond, qu'est-ce que ça vous fait?

Des Petits-Champs. * Je ne suis pas gros.

DoNiPACB. — Ça vous empéche-t-il d'être heureux ?

Dis Petits-Champs. — J« ne suis pas gros.

BoNiFACE. — Vous aurez bien tout de même toutes les femmes que vous voudrez? D'abord, il y en a qui aiment ça...

Des Petits-Champs. — Je ne suis pas gros. Je suis fort, je suis trapu, râblé...

BoNiFACE. — Mais enfin, saperlotte, c'est agaçant. Mesurez-vous.

Des Petits-Champs. — Ça ne prouve rien.

BoNiFACE. — Vous êtes-vous pesé?

Des Petits-Champs. — Prouve rien non plus. Il y a les vêtements, chaussures, tout ça fait du poids.

BONIFACE. — Pesé tout nu?

Des Petits-Champs. — Inutile. Et puis je peux peser très lourd, et ne pas être gros pour ça. C'est les os, mon ami, que j'ai gros, la charpente... grosse ossature. Comprenezvous ?

BoNiFACE. — En somme, qu'est-ce que vous croyez que vous êtes? Voulez-vous qu'on dise que vous êtes mince? Une lame de couteau?

Des Petits-Champs. — N'exagérons ricu. Je ne suis pas mince non plus.

BoNiFACE. — Alors quoi?

Des Petits-Champs. — Je suis entre les deux. Tout ce qu*on peut dire, si on tient absolument à mettre les choses au pire, c'e-t que, au point de vue de la grosseur, j'ai des tendances. Rien de plus. Des tendances.

BoNiFACE. — Tenez, je ne dirai plus rien à Monsieur. Après tout, Moubieur a toujours été très gentil pour moi, je n*ai pas d'in!'^--» ' me mettre mal avec Monsieur.

Des Petits-Champs. — Si elles sont proportionnées, Boniface, les formes du corps pei: vent très bien se développer et s'arrondir .. Du moment qu'il y a de la proportion i

Boniface, résigné à tout, — Sans doute, Monsieur, du moment qu'il y a la précaution.

Dks Petits- Champs. — Ainsi, tenei, avant que je ne remette ma chemise... regardesmoi tout ce corps-là, mon corps, ici cette

ligne, et puis cette ligne, vous trouvez ça laidi*

BoNiFACE. — Non, Monsieur.

Des. Petits-Champs. — Des bras pareils, hein? Ça ne vous suffit pasi

BoNiFACE. — Si, Monsieur. Pour ce que j'en faisl

Des Petits-Champs. — Que voulez-vous! Ça n'est pas parce que c'est moi, mais je me trouve réussi. On me donnerait les moyens, je ne me referais pas autrement. Bien comme je suis. Et les jambes? C'est du dessin, vous savez, du beau dessin. Comme ça, encore, elles ne disent rien; mais dans le maillot faut voir la cuisse, le mollet, nos petites rotules... ce que tout ça déferle! Allez, allez, Boniface, je ne connais pas la plastique de tous les seigneurs qui vous passent par les pinces, mais je vous garantis que vous en pétrissez de plus ratés que moi.

Boniface. — Pour ça oui. Mais il n'y a pas de quoi trop vous vanter. Là, monsieur n'a plus besoin de moi. Je m'en vais.

Des Petits-Champs. — A demaio, Bouiface. Voilà quarante sous. Et ne dites plus que je suis gros.

BONIFACE, qui s'en va. — Je ùv; ic miai ^lius.

Monsieur est guêpe.

Raotil DES Petits-Champs.... 25 ans.

Adrien Dorloton 24. ans.

Paul Casinut 29 ans.

Baron d'Entrain 30 ans.

(Chez d'Entrain, sept heures du soir. Un naerveilleux cabinet de toilette, où il y atout, maisiouiiD'Entrain, en caleçon, le torse nu, s'essuie lentement la poitrine. Les trois amis, en habit et cravate blanche, renversés dans des fauteuils à bascule, assistent à sa toilette. Benjamin, un \alet de chambre silencieux, se tient debout au milieu de la pièce.)

Des Petits-Champs à d'Entrain. — Quelle peau tu as, mon cher ! Oh ! mais quelle peaul

Casinut. — Blanche, fine..., du lait qui se tient.

DoRLOTON. — C'est à s'arracher les cheveux.

D'Entrain. — Ah! voilà! Nous sommes comme ça, nous autres, dans la jeune génération !

Des Petits-Champs, à d'Entrain, — Comment fais-tu ?

D'Entrain. — Secret.

DoRLOTON. — Dis-nous-le? T'avales quelque chose? Tu prononces des paroles ?

D'Entrain. — Non, mon chéri.

Casinut. — Sois gentil, allons, ne nous fais pas sécher. Moi, je veux arriver sous peu à avoir ta peau. J'ai absolument besoin de ça. Tu entends?

D'Entrain. — Tu n'es pas dégoûté. :?i tu crois que ça s'obtient en un jour, tu te mets le cosmétique dans l'œil. Il faut... il faut un tas de systèmes, enfin.

DoRLOTON. — Quoi? Vas-y.

D'Entrain. — Eh bien ! si on veut se constituer une belle peau, mais là, ce qui s'appelle une peau, une peau à hauteur, comme cellelà, par exemple (// se rapprochez^, tenez, regardez-moi ça de près, touchez-y... On ne peut pas dire que ce n'est pas doux?

Casinut. — Si, c'est très doux. Mais n'abuse pas de tes avantages, et raconte ta recette.

D'Entrain. — Il n'y a pas de recette. Pour avoir une jolie peau, il faut la soigner, tout bêtement. C'est comme une enfant, la peau : si tu l'abandonnes à elle-même, adieu, tu ne la reverras plus jamais; tandis que si tu t'occupes d'elle, eh bien, t'en seras récompensé.

DoRLOTON. — Mais cependant...

Des Petits-Champs. — Tu es superbe...

Casinut. — Ça n'empêche pas que...

D'Entrain. — Pas tous à la fois. Ecoutezmoi plutôt. Je vais d'abord vous poser quelques questions bien simples. Des écoliers.

ma parole; vous me faites Teffet d^écoliers.

Oabinut. — Pose.

D'Entrain. — Vous trois, là, qui me regardez le torse, en bavant de jalousie, qu*est-ce que vous avei fait jusqu'à ce jour pour votre I)eau, hé ?

DoRLOTON. — Ce que nous avons fait pour i elle?

D'Entrain. — Oui.

Des Pbtits- Champs. — Dame ! nous l'avons lavée, nous l'avons...

D'Entrain. — Bien entendu. Mais ça ne compte pas, ça; c'est de la propreté. Ça n'a rien à voir avec les soins, et l'éducation...

CAsmuT. — L'éducation de notre peaa T Qu'est-ce que tu veux que nous lui apprenions ? Les quatre règles ?

D'ENTiunc. ~ A blanchir, crétin, k s'assouplir, à ne transpirer qu'à bon escient.

Casinut. — Fichtre ! Tu lui en demandes loogl

Des Petits-Champs. — On peut arriver à tous ces résultats-là ?

D'Entrain. — Parfaitement. Avec du temps, et une volonté soutenue. Et puis les agents,

Dorloton. — Quels agents?

D'Entrain. — Les agents, qui sont merveilleux I — Ah ça, d*où venez-vous ? — Les parfums, les savons, les pommades, les huiles, les pâtes et les eaux de toilette, les poudres, les sels et les vinaigres. Ohl mais, voyons, voyons, je vais encore vous interroger une minute, parce que, ce soir, vous m'avez Tair de sortir de la lune. Quand tu fais ta toilette, quelle eau emploies-tu, toi, Casinut ?

Casinut. — De l'eau ordinaire, tiens, de l'eau tiède.

D'Entrain. — Ne fais pas l'imbécile. De l'eau ordinaire! Et puis c'est tout? Une fois que tu t'es versé de l'eau ordinaire, tu fermes les yeux et puis tu ne veux plus rien savoir? T'as l'esprit tranquille ?

Casinut. — Non, je mets dedans un peu de lavande.

D'Entrain. — Ridicule I Et toi, Dorloton ?

DoRLOTON. — Moi aussi, de Teau ordinaire avec quelques gouttes d'un vinaigre de toilette...

D'Entrain. — Quel vinaigre ?

Dorloton. — Ah ! ma foi, je ne saurais pas le dire.

D'Entrain. — Seigneur '

Dorloton. — C'est un iniiciiiu jauue cuur qui sent très bon. Voilà tout ce que j'en sais.

D'Entrain. — Qu'est-ce qu'il sent, ton machin jaune ?

Dorloton. ^ Je ne me le rappelle pas.

D'Entrain. — Non, ça, c'est trop fort tout de même I Çsi dépasse le cap de Bonne-Espérance. Enûn, quand je me fourrerai en colère, ça ne fera pas faire un pas à la question sociale. Par conséquent, calmons^nous. Et toi, des Petits-Champs? Je n'ai pas besoin non

plus de ta réponse, je la devine. Toi aussi, tu fais ta toilette avec de l'eau ordinaire et des gouttes dedans. Pauvres benêts d'imbéciles que vous êtes I tenez, si vous étiez mes frères, vous me donneriez l'influenza I

Des Petits-Champs. — Oui. Mais heureusement, nous ne le sommes pas.

D'Entrain. — Ah ! là, là I Mais vous n'avez idée de rien. Vous êtes à cinq cents lieues en pleine mer, absolument I Et vous venez me parler de la peau, sans même vous douter... Non, c'est étourdissant.

Oasinut. — Ne te mets pas dans cet état-là. Y a pas de quoi, je t'assure.

Dorloton. — Nous sommes encore à Paris une demi-douzaine au moins dans le même cas.

Des Petits-Champs. — Instruis-nous. Disnous ce que tu sais... Ça vaudra beaucoup mieux que d'aboyer.

D'Entrain. — Soit. Eh bien, d'abord, pour

la toilette, il n'y a pas deux eaux, il n'y eu a quMue : l'eau d'Arquebusade. J'entends pour la toilette en gros, parce qu'au fond, c'est une eau soin maire. Bien des cas où elle ne serait pas sufûsante. C'est pour ça que j'emploie l'eau de Fraises pour le torse et la fleur d'Ecosse pour les jambes. Je vous recommande la fleur d'Ecosse. Exquis. Rien de meilleur.

Oasinot. — Tu en parles comme d'une eau de table 1

D'Entrain. — Mon vieux, elle est épatante. L'épiderme la boit. Surtout pour la barbe, elle est précieuse. Eu une seconde elle vous a réparé le travail du rasoir.

DoRLOTON. — Moi. je ne me rase pas. O'c: i encore plus simple.

D'Entrain. ^ Mais c'est moins propre. Avec ça, justement, qae tu as une barbe à gros poils droits, fichée sous le menton comme des clous. Ahl t'es gentil, va, t'as l'air d*aa m'^stonnaire c : : •'.

DoRLOTON. — Ça m'est égal. Et puis, comme lu le dis, j'ai une barbe en fils de fer. T'aurais un yatagan que tu l'ébrècherais dessus, tellement elle est dure. Alors, qu'est-ce que tu veux?

D'Entrain. — Tais-toi, lu parles comme un étourneau. On a pensé à ça, et il y a la crème de Madagascar.

DoRLOTON. — J'ignorais.

D'Entrain. — Parbleu, tu ignores tout, vous ignorez tout.

Casindt. — Qu'est-ce qu'elle fait, ta crème ? Elle vous donne des rentes ?

D'Entrain. — Mieux que ça. Elle vous donne une peau idéale. C'est une préparation à l'usage des barbes rétives qu'elle pénètre et qu'elle attendrit, grâce à la consistance et à l'opacité de sa mousse,

DoRLOTON. — Merci. J'achèterai de la crème. Mais je sens que ça n'y fera rien, et que je sortirai d'être rasé, comme à l'ordinaire, avec

des plaques rouges, une carte de géographie sur chaque joue.

Des Petits-Champs, à d'Entrain. — Cor.

tinue. Dis-nous encore d'autres hisloirca. Pour faire passer le hàle, quand on revient de la campagne ou de la mer, tu dois ayoir un tuyau ?

D'Entrain. — C'est élémentaire.

Des Petits-Champs. — Moi, on m'avait indiqué les blancs d'œufs : t Vous prenez vos œufs, vous les brisez, vous les battez dans i bol... »

D'Entrain. — Mais non. Pour blanchir teint, et toute la peau, quelle qu'elle soit, Un, a que trois bonnes choses : le lait de concombres, le sureau, ou la crème froide de limaçon

Des Petits-Champs. — Brrr. La crème froide de limaçons... j'aimerais pas beaucoup me fait un peu peur

Casinut. — Qu'est-ce qu est le mciucur des trois?

D'Entrain. — Les limaçons.

Des Petits-Champs. — Parbleu I Du moment qu'il y en a une qu'est plus répugnante, ça devait être celle-là la meilleure. C'est indiqué !

DoRLOTON. — Et pour les mains ?

D'Entrain. — Même chose. Sureau, concombre, limaçons. C'est la clef de voûte. Ou bien, si tu veux, du blanc de perles chromatisé. En dehors de ça, lave-toi les mains avec le savon au blanc de baleine... Tu le connais ?

DoRLOTON. — C'est la première fois que je l'entends nommer.

D'Entrain. — Emploie-le. C'est le roi des savons. Tout rond, sans angles, de sorte qu'il ne blesse pas. Ensuite, chaque fois que tu sors, tu prends tes gants et tu y jettes un peu de poudre de maïoc pour les faire glisser. Avec ça, au bout de quelque temps, je ne te dis pas que tu auras mes mains, mais enfin tes pattes seront améliorées.

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