‹ Leur beau physiqueChapitre 2 sur 4 · SOINS . : HAU · texte numérisé non relu

SOINS . : HAU

Casinut. — Le sureau, le concombre, hlimaçon, la baleine... en voilà des saloperies :

D'Entrain. — Mon cher, si on veut avoir la peau propre, il ne faut pas reculer devant ce qui est sale. Et puis, je suis encore bien bon, je me donne un mal de chien à vous dire de choses intéressantes, et voilà le remerciement : vous blaguez.

Des Petits Champs. — Pas du tout, on es grave comme le pape. Va toujours, vieux camarade, nous sommes pendus à tes lèvres* Tiens, il y a une chose sur laquelle je voudrait bien avoir ton avis.

D'Entbaim. — Vous abusez de moi. Enân l^ De quoi s'agit-il ?

Des Petits-Oham PS. — Des tannes.

Gasin 1 ! oui, ces petits points noir

qu'on a êus le nez ?

Dbs Petits-Champs. — C'est ça môme. (î d'Entrain,) Tu n'en as jamais. Cutnmeot t ; prendb-lu?

DoRLOTON. — Parbleu I II fait la même chose que nous, il se presse sa truffe avec les doigts, et la tanne jaillit comme un serpentin.

D'Entrain. — Triple brute. Mais jamais il ne faut faire ça. Jamais I Quand tu presses tes tannes, tu irrites les follicules sébacés, et tu entretiens le mal. Non, il faut laver les points noirs avec une solution concentrée de bicarbonate de soude dans de l'eau chaude. Ensuite, tu les badigeonnes avec un parfum composé : Caprice de Deauville ou Bouquet de Blidah. A ton choix.

DoRLOTON. — Me voilà renseigné. Je vais m'y mettre.

Oasinut. — Moi aussi. Parce que ces temps derniers, en me visitant dans la glace, je constatais que mon teint d'enfant est très loin.

Des Petits-Champs. — Oui, nous n'avons plus la fraîcheur du jeune âge.

D'Entrain. — Parlez pour vous seuls. Tant que vous ne suivrez pas mes conseils, il en

sera ainsi. Toute chose, ici-bas, demande un effort, allez, et on n*est pas beau sans travail. Je pourrais continuer comme ça jusqu*à demain; je vous ouvrirais des horizons que vous ne soupçonnez pas, en dehors des soins de la peau, par exemple dans le domaine des parfums. Mais ça, les parfums, nous en causerons un autre jour; ça serait trop long. Deux petits riens encore, tenez, que je veux pourtant vous signaler, parce que vous êtes des amis. Vous ne le direz à personne, bigre l

Casindt.— Pas de danger.

DoRLOTON. — Tu nous connais!

D Entrain. — Eh bien, vous m*avez, des milliers de fois, fait des compliments de mon regard auquel vous trouviez je ne sais quoi de spécial?

Des Pbtits-Champs. — Oui.

D*Entrain. —Et puis de ma moustache, qui ne tombe jamais, qui se tient comme de l*acier?

DoRLOTON. — En eOfeL

D'Entrain. — Je veux bien vous débiner le truc. Le coup du regard profond, il s'obtient avec ça. {Montrant un tout petit flacon.)

Casinut. — Qu'est-ce que c'est?

D'Entrain. — Le henné du Sennaar, pour les sourcils et les cils. Avec ça, tu as l'œil de gazelle, tu fascines la femme que tu veux, en plein carême. Elle ne peut pas résister.

DoRLOTON. — Et ta moustache?

D'Entrain, lui tendant un pot de faïence couvert d'une grande étiquette, — Lis.

DoRLOTON, lisant. — « Magyar, Nemieti, Bajuse, Kenogs. »

Oasinut. — Qui signifie?

D'Entrain. — .Te ne sais pas. [A Dorloton^) Mais il y a du français en dessous.

DoRLOTON, lisant toujours. — « Véritable pommade hongroise pour les moustaches et les favoris, préparée sur la recette originale, confidentiellement révélée par un haut dignitaire hongrois. »

t (. 801 \ PEAU

Oasinut. — Pesth !

Des Petits-Champs. — C'est le cas de le dire.

DoRLOTON. — Eljen! Eljenl

D'Entbain, re/jrenanr le flacon avec vivacité. — Décidément, vous n'êtes pas sérieux. En voilà assez. Je finis de m'habiller.

LA PEUR D'ENLAIDIR

LA PEUR D'ENLAIDIR

André des Aguets 26 ans, joli homme.

Jeanne 22 ans, une excellente fille.

(Chez Jeanne. Deux heures de l'aprês-midi. Des Aguets est couché tout seul dans un grand lit Louis XVI, où il y a deux oreillers.)

ZEkii'SE, penchée sur lui, — Là, vous voilà bordé, Monsieur. Etes-vous bien dans mon dodo?

André, languissant. — Pas mal, mon loup. Merci.

Jeanne. — As-tu trop chaud?

70 LA PEUR d'enlaidir

André. — Non.

Jeanne. — Pas trop frais?

André. — Non plus.

Jeanne. — Tu as tout ce qu'il te faut?

André. — Oui.

Jeanne. — Eh bien, dors. Je vais prendre un livre et me mettre à côté de toi, dans un fauteuil, sans faire de bruit.

André. — Je n'ai pas sommeil.

Jeanne. — Essaye, ça va venir.

André. — Je suis tourmenté.

Jeanne. — Pour ce petit malaise?

n'est rien du tout. J'ai eu ça Taulre jo» . . ie monde Ta. C'est un effet du printemps.

André. -- Ce n'est pas ce malaise qui m'inquiète. C'est l'autre chose.

Jeanne. — Quoi?

André. — Ce petit bouton qui m'est venr sur le nez.

Jeanne. — lUdicule.

AhDRÉ. — Veux-tu être gentille?

LA PEUR d'enlaidir 71

Jeanne. — Oui.

André. — Apporte-moi ta petite glace à main.

Jeanne. — Pour regarder ton bouton?

André. — Oui.

Jeanne. — Mais tu ne fais que ça depuis ce matin. Quand tu Tauras regardé une fois de plus, tu seras bien avancé I

André. — Je veux voir s'il fait des progrès, ou bien s'il diminue.

Jeanne. — Laisse-le donc tranquille.

André. — Au fond, c'est ça qui me rend malade; je sens que je vais être défiguré.

Jeanne. — On ne le voit même pas.

André. — Allons donc I

Jeanne. — Il faut être prévenu. Quand on le sait, en se mettant tout près, on aperçoit un petit point rouge, gros comme une tête d'épingle.

André. — Comme une tête d'épingle à chapeau, oui, comme une noix!

LA PEUR D ENLAIDIR

Jeanne. — Je te trouve bote, mon chéri.

André. — C'est peut-être la petite vérole.

Jeanne, sérieuse^ se moquant de lui à froid, — Je le crois aussi. Je ne te le disais pas. Mais, en moi-môme, je pensais : « Mauvais signe, ce bouton. Ça pourrait bien être la petite vérole l ■

André. — Vraiment? Tu crois?

Jeanne. — Mais non, cruche.

André. — Tu m'as effrayé. Il ne faut pas rire avec ça... Les maladies les plus graves, tu sais, ça commence toujours par rien, par une bêtise. Et puis de bêtise en bêtise...

Jeanne. — Mort! Es-tu assez douillet et peureux, mon pauvre petit I Mon Dieu Seigneur!

André. — Je ne suis pas peureux. Tu n'y es pas. Ça n'est pas d'être malade ou de claquer qui m'embête. Efidemment, j'aime mieux autre chose, maie enfin, s'il le fallait, je saurais me tenir. Non, ce n'est pas ça qui me donne le trac.

LA PEUR d'enlaidir 73

Jeanne. — Qu'est-ce que c'est?

André. — La peur d'enlaidir. J'ai une belle figure, j'entends la garder. Je ne veux pas qu'on y touche. Aussi, ce n'est pas de ma faute, mais chaque fois qu'il me vient dessus un bouton, une rougeur, une petite tache, n'importe quelle ordure, eh bien, je suis fou.

Jeanne. — Tu exagères tout, tu te montes l'imagination.

André. — Pas le moins du monde. Je suis très de sang- froid. Je te déclare que j'aimerais mieux... cherche quelque chose d'affreux, de dégoûtant.

Jeanne. — Je ne sais pas. Tu trouveras ça mieux que moi.

André. — ... Avoir une sale machine interne plutôt que d'être défiguré.

Jeanne. — Un cancer, par exemple?

André. — Parfaitement, un cancer. Suppose que j'aie un joyeux cancer à mon bon petit postérieur, c'est embêtant, mais tant pis,

74 LA P£DR D^BNLAIDIR

je m^assois dessus. Tandis qu*à la figure... lieDS, ça me fait mal rien que d'y penser.

Jeanne. — C'est peut-être un cs^^-^-r ' ^ qui le pousse sur le nez?

André. — Je t'en prie, Jeanne, neplaisa.i.c pas sur lie pareils sujets. Ce n'est pas drôle et c^est pénible. Sans compter que c'est méchant.

Jeanne. — Eh Lieu, tu m'ennuies. Laisse*nioi lire. Je ne te parle plus.

André. — Veux-tu être gentille?

Jeanne. — Quoi encore?

André. — Va chercher ta glace à main.

Jeanne. — C'est vrai, j'oubliais. Quel crampon tu fais, val

André. — Et puis, en même temps, regarde donc ton petit manuel de médecine, au mot bouton. Dans le cabinet de toilette.

Jeanne. — A quoi bon? Tu ne trouveras rien du tout.

André. » Si. Quelquefois, il peut y avoi une indication précieuse.

LA PEUR D ENLAIDIR

Jeanne. — Oui, là, j'y vais. J'y vais. {Elle passe dans le cabinet de toilette^ dont la porte reste ouverte.)

André, continuant à lui parler de son lit» — Il doit être sur la petite commode, près de la poudre d'amidon. Apporte-m'en donc aussi, pendant que tu y es, de la poudre d'amidon.

Jeanne, revenant, — Voilà la glace. Voilà l'amidon. Voilà le livre. Est-ce tout 1 Es-tu content? Vais-je pouvoir lire?

André. — Oui. Lis-moi donc, tiens, ce qui concerne le mot bouton.

Jeanne. — Oh !

André. — Sois une bonne fille. Allons! ne fais pas d'histoires !

Jeanne, feuilletant, — Empoisonnement...

diarrhée... abcès... Non, c'est pas ça.

André. — Abcès. Regarde donc toujours à abcès. Ça pourrait bien être aussi un abcès ?

Jeanne, lisant. — « Les abcès se divisent

LA PEUR D ENLAIDIR

en deux catégories : les abcès chauds ou aigus elles abcès froids ou scrofuleuœ, »

André. — Moi, si c'en est un, c'est un chaud. Je sens que ça doit être un chaud.

Jeanne. — Tiens-tu à ce que je continue?

André. — Mais oui.

Jeanne. — Alors, ne m'interromps pas.

(Lisant) « On doit employer, dès les débutde l'inflammation, une pommade composée à^ onguent napolitain.,. »

André. — En as-tu ici?

Jeanne. — Ah ça, tu es fou?

André. — Fais-en acheter.

Jeanne. —Jamais de la vie. C'est dépens< de l'argent pour le plaisir d'en dépenser, se passera très bien tout seul, ton bouton.

André. — Tu préfères que je sois repoussant?

Jbannb. — Oui. Et puis, je t*aimerai toi jours n'importe comment tu seras. Aloi qu'est-ce que ça te lait?

LA. PEUR d'enlaidir 77

André. — Ça me fait du chagrin pour moimême. Je me fiche un peu que ça te soit égal, à toi. Mais moi, je ne veux pas me dégoûter. Dis-moi ce qu'il y a au mot : bouton.

Jeanne, feuilletant ^ puis lisant. — « Le petit bouton, qui vient déparer la peau, doit être traité par des purgatifs légers et par une pommade à la graisse de porc. »

André. — Il n'y en a pas non plus ici?

Jeanne. — De la graisse de porc? Bien entendu. Je n'en ai pas dans mon armoire à glace.

André. — Fais-en acheter. Il n'y a jamais rien, chez toi I

Jeanne. — Qu'est-ce que tu veux, finalement? L'onguent napolitain ou la graisse de porc? Faudrait te décider.

André. — Les deux.

Jeanne. — Ça ne te fera aucun bien,

André. — Si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal.

LA PBUR D ENLAIDIR

Jeanne. — C'est ce qui te trompe. Tu vas t'irriter la peau. Mais laisse-le donc en paix, ton malheureux nez. Il guérira bien sans toi. Cette rage de vouloir absolument fourrer quelque chose dessus.

André. — Un peu de poudre d'amidon, du moins?

Jeanne. — Pas davantage.

André. —Ecoute, tu es bien curieuse aussi, toi. Tu ne veux pas que je me soigne, la veux que je laisse le mal se propager ! C'est extraordinaire I

Jeanne. — Si tu n'y touches pas, dans deux jours, il n*y aura plus rien.

André. — Qu'en sais-tu ?

Jeanne. — Et puis, tu deviens agaçant avei ta belle ûgure et ton éternelle peurd'eolaidir. Après? quand tu aurais un bouton ou one rougeur qui te resteraient ? Lie beau mal? Çaj ne ferait pas une révolution, va.

André. — Je ne veux pas.

LA. PEUR d'enlaidir 79

Jeanne. — Avec ça que nous autres, les femmes, ça ne nous arrive pas d'enlaidir. Nous sommes sujettes aussi à toutes ces petites misères-là.

André. — C'est tout différent.

Jeanne. — Louise Malivaud, que tu connais, a eu la petite vérole l'année dernière et pour de bon, la pauvre fille I Aujourd'hui, elle est toute grêlée ; pourtant, je parie bien qu'elle n'a pas fait autant d'embarras que toi, pour ton seul et unique bouton !

André. — Encore une fois, c'est pas la même chose. Une femme peut se détériorer de la balle, c'est toujours une femme ; il lui reste un tas d'avantages et tous ses autres appas, qu'elle peut sortir et exposer. Elle a ses épaules, ses bras, sa gorge, sa jolie taille ; elle a ses grands cheveux avec lesquels elle peut obtenir aussi des effets; tandis que nous, l'homme, nous n'avons de visible à l'extérieur que notre visage. S'il est bien, vive l'armée !

80 LA PEUR d'enlaidi l;

s'il est laid, n'y a plus qu'à rester chez soi.

Jeanne. — Même si nous avons la figure abîmée, nous sortons, nous autres. Et ça n'empêche pas les hommes de nous suivre.

André. — Parce que vous avez des toI-^ lettes. Mais nous, est-ce que nous l'avons, la voilette?

Jeanne. — C'est dommage I Ça tirait via ment.

André. — D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi je discute avec toi ces questions. Tu es une excellente fille, mais très terre à terre. Tandis que moi, je vois tout ça au point de vue élevé. Je pourrais te clouer, si je le voulais I En somme, pourquoi est-ce que je suis si acharné à ce que mon visage reste propret t*en doutes-tu ? Non, tu ne t'en doutes pas. Eh I bien, ma chère enfant, c'est que le visage ^ c'est le miroir de l'àme. Comprends-tu un peu ce que ça signifie?

Jeanne. — Dors... dors...

Oscar d'Aspergés 28 ans, complètement chauve.

Maxime Cordoux 21 ans, une simple mèche au

milieu du crâne.

(Chez d'Aspergés, un triste soir d'hiver, après dîner.)

D'AsPERGÈs. — Tu es gentil d'être venu tenir compagnie à mon rhume.

Cordoux. — Est-ce que ça n'est pas tout naturel? Tu en ferais autant pour moi.

D'AsPERGÈs. — Mais toi, ça ne t'arrive jamais d'être enrhumé.

Cordoux. — Rarement, c'est vrai.

D'AspBRGÈs. — Parce que tu as du cheveu, toil

CoRDOux. — Parlons-en. Une toufiFe. Juste assez de quoi faire un pinceau !

D'AspERGÈs. — C'est énorme un pinceau, sais-tu î Faut remercier la Providence... Je voudrais bien être à ta place. Je ne serais pas ridicule.

CoRDOux. — Si, tout autant, peut-être daw.:. tage.

D'Aspergés. — Oh I lu vas trop loin à présent. Mes rhumes continuels, tiens, c'est à cause de ça (il se touche le crâne), celle sacrée bobine de malheur. J'ai toujours froid à ma jolie petite tête, alors je passe ma vie àsuintei du cerveau. C'est très fatigant. J'ai vingt douzaines de mouchoirs. Je ne suis plus uu homme, mon pauvre vieux, je suis un coryza qui marche. Mais, pourquoi faut-il que je sois frappé comme ça, moi d'Aspergés, à vingt huit ans?

CoRDOux. — Qu'est-ce que ça peut te faire, les causes, du moment que ça y est? Et bien, encore!

D'AspERGÈs. — J'aimerais les savoir tout de même, les causes. Et j'ai beau chercher, je ne trouve pas.

CoRDoux. — Les travaux de l'esprit ? T'as peut-être surmené tes lobes ?

D'AsPERGÈs. — Non, c'est pas ça.

CoRDOux. — Les travaux du corps, en ce cas?

r 'Aspergés. — Plutôt.

CoRDoux. — Veilles prolongées. Voilà. S'amuser la nuit. Le diable pour rentrer se coucher. Ah I jeunes gens !

D'Aspergés. — Et puis aussi, les chagrins que tu oublies?

CoRDOux. — T'as eu du chagrin, bien fort, bon ami?

D'Aspergés. — Je te crois que j'en ai eul

CoRDOux. — Pas beaucoup?

D'AsPERGÈs. — Des bourriches.

Cor DOUX. — Pauvre trésor.

D' Aspergés. — Tu comprends que ça fait tomber le cheveu avant l'âge.

CoRDOux. — Dis à ton ami d*enfance quels chagrins tu as eus.

D' Aspergés. — Tu sais bien. Toutes les histoires dans le temps... Et puis, surtout, l'année dernière, Charlotte qui m'a l&ché.

CoRDoux. — T'appelles ça un chagrin?

D'Aspergés. — Tout de môme. Je l'adorais, cette rosse-là. Quand elle m'a remercié, j'avais encore quelques brindilles sur le couvercle ; en deux mois, tout ça a pris la clé des champs, tellement j'ai eu le cœur gros.

Cor DOUX. — Tu nous as même collé une bonne blague. Tu as dit partout que tu avais coupé tes cheveux exprès, en signe de deuil, parce que Charlotte ne t'aimait plua. Ah! tu nous l'as bien faite, la plaisanterie moyen &gel

D'AsPERGÈs. — J'espérais qu'ils repousseraient.

CoRDOux. — Ils te l'avaient promis ? Seulement, voilà, une fois qu'ils t'ont eu quitté, ils n'ont plus éprouvé le besoin de retourner chez toi, pour t'ombrager. Ils t'avaient assez vu.

D'Aspergés. — Oui. Et à vingt-huit ansl C'est le cas de dire que c'est précoce I

CoRDOux. — Je ne voudrais pas te chagriner. Mais une calvitie est toujours précoce, mon garçon. C'est comme les économistes distingués. Un petit jeune homme de soixanteseize ans qui se réveille un beau matin avec une capsule en ivoire, il trouve qu'il a une calvitie précoce. C'est éternel ?

D'AsPERGÈs. — Tu plaisantes ! Ça ne te fait donc pas souffrir, toi, de sentir que nous sommes laids et ridicules?

CoRDOux. — Je ne me trouve pas laid,

D'Aspergés. ~ Oh ! voyons !

CoRDOux. — Tu en convenais toi-même à la

minute. Tu me disais : « Je voudrais bien être à ta place. Tu en as un peu, toi, au moins ! »

D'AsPERGès. — Un pinceau ! N'y a pas de quoi faire grand'chose I

CoRDOux. — C'est ce qui te trompe, ôai.^-iu combien j'ai de cheveux?

D' Aspergés. — Je ne sais pas, moi. Onze?

CoRDODx. — Tu fais de l'esprit? Si tu en avais seulement onze, pauvre malheureux, tu pousserais des cris de joie, tu serais fou ! et tu courrais retrouver Charlotte...

D'AsPERGès. — Pour qu'elle me passe la main dedans.

CoRDOux. — La main I tu veux dire le doigt. Allons, sois modeste, comme il convient à la pomme d'escalier que tu es. Je reprends. J'ai voulu savoir combien j'avais de cheveux, me mettre au courant. Je me suis enfermé toute une journée dans ma bibliothèque et je les ai comptés. Devine.

D' Aspergés. — Deux cent quarante mille ?

OoRDOux. — Quatre-vingt-dix-neuf!

D'AsPERGÈs. — C'est une forêt ! Ah ! je regrette d'être si pauvre. Si j*en avais seulement un, je te l'aurais donné pour faire les cent.

OoRDOUx. — Et avec ces quatre-vingt-dixneuf, tu ne peux pas t'imaginer tout ce que j'arrive à obtenir I C'est inouï! La façon de les présenter, de les disposer... Un jour je les couche à droite, un autre jour à gauche, ou bien je les rabats par devant, je les rejette en arrière, je les mets tout droits. Enfin, ils se multiplient, ils vont et viennent, ils sont épatants... Je ne sais pas comment ils font, ils sont partout à la fois.

D'Aspergés. — Tu crois ça? Erreur, cher ami. Tu parais aussi déplumé que moi, va !

CoRDOUx, mélancolique. — C'est bien possible, en somme I Mais qu'est-ce que tu veux ?

Je vais te faire une confidence. J'ai tout tenté pour les perdre. Je ne peux pas.

D'AspERGès. — Explique-toi.

OoRDOUx. — Mais oui. Quand j'ai tu qu'il ne me restait plus que cette mèche, j'ai pensé : € C'est stupide. Elle me nuit plutôt qu'elle ne me sert. Elle est là, fichée comme un palmier dans le Sahara, elle attire l'attention. Du moment que nous sommes genou, soyons geooîi tout à fait. >

D'AsPERGès. — Crânement.

CoRDonx. — Et j'ai rasé ma toufle. Mon cher, elle a repoussé, d'un jet !

D'AsPBRGis. — Veinard.

CoRooox. — Et avec une énergie dont tu n'as pas idée. J'ai employé des eaux, des pâtes, des cosmétiques. Impossible d'avoir le dernier mot. — Elle repousse toujours. Alors, que veux-tu? de guerre lasse, je la laisse libre. Mais au fond, pour te dire franchement mn pensée, j'aimerais mieux être pareil à toi.

sans un poil de duvet, parce qu'au moins ça rime à quelque chose. Ça n'est pas une machine bâtarde comme moi.

D'AsPERGÈs. — Tu exagères. Mais cependant, tu as peut-être raison. Et à présent que tu m'as mis à l'aise, je peux te l'avouer : eh bien, c'est risible, ton pinceau. Tout le monde s'en moque.

CoRDOux. — Ah?

D'Aspergés. — Je vais même te dire une chose qui va te faire rire, parce que tu as un bon caractère.

Cordoux. — Va donc. Ne te gêne pas.

D' Aspergés. — Sais-tu comment on t'appelle, au cercle ?

Cordoux. — Non.

D'Aspergés. — L'Occasion.

Cordoux. — Comprends pas.

D'Aspergés. — Parce que l'Occasion n'a qu'un cheveu qu'il faut saisir et ne pas lâcher...

OoRDOUx, riant forcé, — J'y suis. Ah ! vraiment, on m'appelle... Ah I c'est très drôle.

D*AsPERGès. — Tu n'es pas fâché?

CoRDOux. — Au contraire. Et toi, sais-tu comment on t'a baptisé?

D'AspERGès. — Aussi au cercle ?

CoRDOux. — Aussi au cercle.

D'AspKRoès. — Je ne m'en doute pas.

CoRDOux. — Absalon.

D'AsPERGès. — Charmant. Ahl... ahl...

CoRDODx. — Avoue que c'est amusant aussi?

D'AsPERGès. — Oui. Mais c'est moins drôle que rOccasion. Je trouve ça crevant, moi, l'Occasion qui n'a qu'un cheveu qu'il faut...

CoRDOUx, agacé, — Saisir et ne pas lâcher. Je sais. Ça sufût.

D'AsPBRGès. — Tu as l'air contrarié?

CoRDOux. — Mais noa.

D'AspERoès. — Après tout, nous 8erion> bien bétes, l'un et l'autre, de nous faire de L.

bile. D'abord, ça n'est pas de notre faute. Et puis, ce n'est pas si laid que ça.

OoRDOux. — C'est même très chic.

D'AsPERGÈs. — César l'était.

CoRDOUx. — Charles aussi.

D' Aspergés. — Qui ça, Charles ?

CoRDoux. — Charles-le-Chauve, parbleu I

D'Aspergés. — C'est vrai. Les premiers temps, ça surprend, on se sent un peu déshabillé, ça vous paraît presque indécent. Mais on s'y habitue bien vite.

CoRDOux. — Par exemple, ça vous déprime le front.

D'AspERGÈs. — Au contraire, ça vous l'agrandit.

CoRDOux. — Trop.

D'Aspergés. — Un des effets que ça me produit, c'est que mes idées ont froid, là-haut, sous la coupole, et puis qu'on lit dans ma cervelle tout ce que je pense.

CoRDoux. — Porte une perruque.

94 LA CALTITIB

D'Aspergés. — Jamais I C'est comme les calottes de soie. Tout i^a c'est abominable. Il vaut mieux arborer son crâne. Quand on Ta comme moi bien lisse et bien miroitant ; ah ! mon Dieu, c'est aussi joli qu'un plastron de chemise. D'ailleurs tout dépend de la façon dont on le porte. Y en a qui portent ça comme un casque, d'autres qui se donnentralr moine, d'autres qui l'ont gris, tout plein malheureux.

CoRDoux. — Moi, quand je vois des gens complètement chauves...

D'AsPERGis. — Comme nous.

CoRDOux. — Comme toi, — j'ai invariablement deux idées. La première, c'est une envi folle, irrésistible, une envie d'homme gros, de dessiner dessus des cases au crayon bleu, avec des numéros et des inscriptions, comme sur les têtes où il y a tracé le système de Giiil : Force, rancune, bestialité, etc. Promets qu'un jour tu me laisseras faire ça sur toi ? Nous nous amuserons bieu.

D'AspERGÈs. — En voilà assez. Dis ta seconde idée ?

CoRDOux. — Ma seconde idée, c'est que la boule d'un chauve, c'est comme une troisième joue qu'il aurait. Aussi, tiens, si je voulais en insulter un, c'est là-dessus que je lai mettrais ma main. Et pour moi, ça serait tout de même comme si je la lui mettais sur la figure.

D'Asperges. — Ça serait pire, vieux camarade, ça serait la plus grosse offense qu'on pourrait lui faire ! Ou bien alors de le tirer par la barbe.

CoRDOux. — S'il en a une.

D*AsPERGÈs. — Bien entendu. Mais as4u remarqué ? toi et moi nous portons la barbe. Presque tous les œufs d'autruche la portent.

CoRDOUx. — C'est vrai.

D'Asperges. — Et alors, barbe et moustaches, tout ça déballe avec une poussée, une incontinence... quelque chose de terrible.

CoRDoux. — Qu'est-ce que lu veux? Nous nous dédommageons.

D'AsPERGÈs. — Oui, on se rattrape d'un autre côté. C'est égal, mon pauvre gros, dans l'histoire ancienne, si Samson avait eu notrcaillou, une femme embêtée, ça aurait et Dalila 1 Veux-tu me dire un peu ce qu'elle aurait fait î

GoRDOux. — Je me le suis souvent demandé.

Jacques Barbotan. . 20 ans.

Paul FiTOD 26 ans.

Bri GAMIN 50 ans, professeur de boxe et de

savate.

(A la salle Brigantin, de très bonne heure. Barbotan et Filou, Yêtus de flanelle blancheet en sandales, causent pendant un repos. Barbotan a les bras nus. Fitou, en culotte, a les mollets nus. Le professeur Brigantin, un peu onkylosé, mais qui porte encore fameusement beau, fait la conversation avec eux, tout en marchant de long en large.)

Barbotan, arrêté devant une glace et regardant ses biceps. — Ma parole 1 je crois qu'ils grossissent encore I

Brigantin. — C'est bien possible, ils sou eztraordlDaires, vos biceps I Voilà trente ans que je professe. J'en ai déjà vu pas mal, et des gentils, je vous assure. Mais ça, ces boulet de canon que vous avez là, de chaque côté, en haut des bras... non, j'ai jamais rien vu de pareil I

FiTOU. — A ce point-là, môme, ça cesse d'être beau. Ça devient une infirmité.

Barbotan. — L'autre, là, qui n'est pas content. Le molletier !

FiTOu. — Certainement. J'aime encore mieux me faire arriver les muscles dans le mollet que dans le.sbras. Le mollet, c'est sa nature, c'est son devoir d'être fort.

Barbotan. — Pour les Suisses. Ebi-ce 4ue tu voudrais être Suisse? Ahl malheur! Oùs qu'est ta hallebarde?

FiTOu. — Blague. Ils me serrent pour la sa vale, mes mollets, et quand je te tire le coup d poitrine, tu éprouves le besoin de te recule:

Barbotan. — Je ne m'occupe pas de la savate, moi. Je fais delà boxe, la vraie, la seule, la boxe anglaise. Approche un peu Ion frais visage, que je t'allonge un coup de poing droit entre les sourcils, et nous verrons si c'est avec ton mollet que tu vas me le parer.

FiTOu. — Il ne s'agit pas de ça. Il s'agit que tu te déformes.

Barbotan. — Elle est bonne, celle-là. Je me déforme. C'est-à-dire que je suis superbe. J'ai l'air d'un Michel-Ange.

Brigantin à Barbotan, — Comment ditesvous?

FiTOU. — D'un Michel-Ange.

Brigantin. — Connais pas. A quelle salle va-t-il?

Barbotan. — Ce n'est pas un boxeur, monsieur Brigantin, c'est un peintre du temps de la Renaissance.

FiTOU. — Un homme qui dessinait des gros bras.

102 LE MUSCLB

Brigantin. — Oh l alors, ça m*est égal,

FiTOU, à Briganiin, — Voyons, sérieusement, n'est-ce pas que c'est laid quand le biceps atteint de pareilles proportions ? C'e?i. tout, excepté des bras. On ne sait plus. Avec ces boursouûures... t'as Tair d^avoir des pets de nonne sous la peau.

Barbotan. — Jaloux !

FiTOu. — T'aurais du succès dans les foires, je t'assure. Tu n'as qu'à te montrer, tu fera:> de l'argent.

Babbotan. — Toi, tu n'as qu'à te metirc une jupe, un bas de tricot, et à poser ton peton sur un tabouret, tu feras un amour de femme géante, à Saint-Cioud. Messieurs les miliuires tàteront ton petit mollet, et ils en rêveront la nuit.

FiTOO, h Briganiin. — Croyei-vous qu'il a mauvais caractère, hein T

Drioantin. — C'est vous qu'avez commencé, monsieur Filou. Allons, messieurs, respect au

maître, et soyons sages. Vous êtes tous les deux mes élèves : au lieu de disputer, donnezvous la main. Et puis, vous êtes dans l'erreur, monsieur Fitou, quand vous reprochez à votre ami le développement de ses bras. La mariée n'est jamais trop belle.

Barbotan, à Fitou. — Ah! Tu entends?

Fitou. — Soit. Mettons que je n'ai rien dit.

Brigantin. — Honneur aux muscles, voyezvous, et laissons-les se comporter à leur guise. Tout ce qu'ils font c'est pain bénit. Faut pas critiquer.

Barbotan. — Parbleu î Mais il ne comprend pas ça, lui ! Lajoiequ'ona, rien qu'à regarder ses bras, à les tâter. Quand j'étais petit, je les embrassais dans mon lit. C'est comme mes muscles 1 Mais, pour moi, ce sont des amis I Et tous, sans préférence, les adducteurs, les rotateurs... Toute la bande I Je les connais par leur nom, je sais où ils sont nichés, il me

semble que je les vois à Tœil du. Là, jesai que c'est mon vieux deltoïde, là mon sus-épineux, ici mon grand-rond... Ça n'est rien, n'est-ce pas? eh bien, cela me fait plaisir tout de même!

FiTOu. — C'est bon. As-tu fluide nous raser avec tes aponévroses ?

Barbotan. — J*ai fini. Et d'ailleurs, je ne te raserai plus bien longtemps ! Je pars samedi prochain.

Brigantin. — Vous partez ?

Fwroc. — Tu t'en vas et tu nous quittes?

Barbotan. — Oui, mes poulets. Et bien loin, bien loin !

FiTou. — Où ça?

Barbotan. — A Chicago.

Brigantin. — Pour TExposition T

Barbotan. — Oui et non. Pour un coocour de biceps qui a lieu en juin.

Brigantin. — Bravo! Vous étescapnble d'à voir le prix.

FiTou. — Ah bieni II ne te manquait plus que ça î

Brigantin. — Et qu'est-ce que c'est que le prix ?

Barbotan. — Deux choses. D'abord un ballon à électricité avec un ingénieux mécanisme ; le tout se démonte et peut tenir dans un sac de nuit.

Brigantin. — Ça, c'est inouï !

FiTOu. — Voilà une machine, si par hasard tu la gagnes, dans laquelle je n'irai jamais me ballader!

Barbotan. — Oapon.

FiTOU. — Et l'autre objet?

Barbotan. — Un revolver en or qui sonne l'heure chaque fois qu'on en tire un coup.

FiTOu. — C'est plus gentil. Pour un peu, j'irais aussi à Chicago. Tu es sûr qu'il n'y a pas de concours de mollets?

Barbotan. — Non.

FiTOu. — Tant pis. Je me serais mis sur les

106 LE MU8CLB

rangs. Mais cane peut pas tarder... Et ce jourlà, je fais ma malle.

Barbotan. — N'y a qu'un point noir pour moi dans ce voyage.

FiTOu. — Quel?

Barbotan. — La traversée. J ai peur pour mes bras. Si le bateau allait me les abimer.

FiTOU. — Bon ! Voilà une autre affaire, .i présent I Tu crains qu'ils n'aient le mal de mer?

Barbotan. — 1' aisante. Mais l'air et le changement de régime peuvent très bien h influencer.

FiTOU. — Tra i t'arrangeras. Tu h

déposeras à fond ac caie en les recommaodau i bien au capitaine.

Brigantin. — El voua resterei lonctemi . en Amérique ?

Barbotan. — Un mois environ.

FiTOu. — QsL ne dure pas un moii», Um coi cours ?

LE MUSCLE i07

Barbotan. — Non, mais pendant que je serai là, j*en profiterai pour voir à droite et à gauche, m'instruire, boxer un peu.

FiTOu. — Tu m'écriras?

Barbotan. — Situes bien raisonnable.

FiTOu. — C'est vexant qu'il n'y ait pas moyen d'aller là-bas en bicyclette ; sans ça, je t'aurais rejoint.

Brigantin. — Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Fitou? il faut vous consoler.

FiTOu. — Oui.

Brigantin, à Barbotan. — Et maintenant, monsieur Barbotan, reprenons.

Barbotan. — Avecivresse. {Ils&e mettent tous deux en garde . )

Brigantin. — Garde à gauche. Tirez-moi au creux de l'estomac, je pare du droit, je riposte du gauche au visage, vous parez, feinte à l'est tomac et en pleine figure. Partez. {Barbotan exécute le mouvement.) Pan, pan, pan! Pif, paf et panî C'est joli, mais ça manque de colère.

Sacrelottel ragez, mangez-moi, n*ayez pas peur!

Barbotan. — Attendez un peu.

Brigantin. — Là, sautez-moi dessus. Pan, pan I Bravo I Envoyez-moi ça comme un paquet de sottises. Pif, paf pan î Touché I Cette fois, c'est boxé comme le bon Dieu.

Barbotan. — Pas fait de mal ?

Brigantin — Non. Avec le gant, c'est une caresse. Mais, sans le gant, vous assommeriez votre monsieur en grande largeur I

Barbotan. —Vraiment ?

Brigantin. — Je vous le garantis.

Barbotan. — Si vous saviei le plaisir que vous me faites! J*aime tant çal Je suis si heureux ! Je voudrais que mes biceps f ussen t encor ~ grossis du double, du triple, énormes, qu'i.. ne s'arrêtent jamais... pour être rhomme le plus fort de France et de Navarre !

Brigantin, à Barbotan, -^ Oui... oui, ma prenez garde pourtant, monsieur Jacques, cl

ne Yous exaltez pas tant, parce que, avec des idées pareilles, la tête s'échauffe, et puis, on peut devenir foui

Barbotan. — Allons donc?

FiTOu. — En plein, mon petit I Et toi, ç.i serait la folie des grosseursl

Le petit Gancale- 20 ans.

Baron Boterneau. qui avoue 59.

Alphonse valet de chambre de Gancale.

(Chez Gancale, vers les 2 heures de l'après-midi. — Un salon où sont déposés sur les dossiers des sièges, des pourpoints, hauts-de-chausses, petits manteaux, collerettes, toquets, etc., à se croire chez un costumier. Gancale va et vient, très affairé, Boterneau, dans un fauteuil, fume un cigare.)

Boterneau. — Alors, vous dites que c'est jeudi, ce bal chez les Berthevin?

Gancale. — Oui, mon bon.

BOTERNBAU. — Et VOUS ôtCS CD duC dc

Joyeuse?

Cancale. — Oui, mon bon.

BoTERNEAu. — Jc VOUS féUcitc. Etant données vos jambes...

Cancale. — N'est-ce pas? il m'était difficile de choisir, en dehors du maillotet du Henri III '

BoTERNEAU. — Absolument.

Cancale. — Elles sont bien, pas vrai? mes jambes.

BoTERNEAU. — Oharmautes.

Cancalb. — C'est ce qu'on me dit de tous les côtés. Et j'en parle sans fausse modestie parce qu'après tout, je n'y ai aucun mérite. C'est le Créateur qui les a faites comme ça! Bénissons-le, mon bon.

BoTERNEAU. — Je sais ce que c esi. «1 ai o: ' comme vous, quand j'avais TOtre âge. Vou êtes trop jeune pour...

Cancalb. — Mais non. Mais non. Je me rappelle avoir entendu dire bien des fois

mon oncle, et aussi à mon père : « Tu vois bien, ce vieux daim de Boterneau? Il a eu des jambes étonnantes! »

Boterneau. — Oui. Où qu'a sont à présent?

Cancale. — A sont là, parbleu I dans votre pantalon. Elles ne sont pas envolées.

Boterneau. — Sans doute. Elles sont toujours là. Mais c'en est d'autres. Plus les mêmes.

Cancale. — Allons, allons. N'attristez pas mes vingt ans.

Boterneau. — Vous avez raison, ça n'avance à rien.

Cancale. — A rien du tout, mon bon. Et puis, ce n'est pas pour ça que je vous ai prié de venir. Non. Précisément parce que vous avez eu de la jambe et que vous n'êtes pas un profane, je tiens à avoir votre avis, et pour ce bal Berthevin, je ne remuerai pas un doigt sans vous consulter.

Boterneau. — Vous êtes trop gentil I

Cancale. — Je ne 8uis pas gentil, je suiégoïste. Je blague, mais soyez persuadé que je sais à qui je parle.

BOTERNEAU. — Jc VOUS éCOUtC.

Cancale. — Voilà, mon bon. Ah 1 d'abord (//sonne, levaletde chambre parait,) KX^hout apportez-moi les copies.

Alphonse. — Avec la boite à maillots?

Cancale. — Bien entendu. (Alphorue sort .) — C'est une idée que j*ai eue, très ingénieuse, et très pratique. Sur soi-même, on ne voit rien. Aussi, pour mieux me rendre compte u Teffet des maillots, des reflets, du jeu des nuances, de tout en&n, j*ai fait mouler m jambes, les deux... il y a de ça six mois.

BoTBRNBAU. — Une seule aurait suffi.

Cancale. — Non pas. La droite n'est pas gauche, et réciproquement. C'est comme 1 feuilles des arbres... Vous savex qu'il n'y ei pas deux, dans toutes les forêts de la ten ; qui se ressemblent? \

BoTERNEAU. — Oq le prétend, mais ça n'a jamais été vérifié.

Oancale. — Enfin, les savants l'affirment. J'ai donc fait mouler mes deux jambes...

BoTERNEAU. — Par qui?

Cancale. — Par un habile praticien.

BoTERNEAU. — Je m'imagine que ça doit être très désagréable, cette maçonnerie?

Oancale. — Faut pas être chatouilleux. Et puis ça fait du mal quand on retire les moules, parce que ça colle et que ça vous arrache votre gentil duvet.

BOTERNEAU. — Bah! Il repousse après.

(Alphonse réparait, apportant deux grandes boîtes, Vune longue, Vautre courte et carrée. Il les dépose à terre. De la boîte longue, il sort deux jambes grandeur nature en plâtre, coupées en haut de la cuisse.)

Cancale, à Alphonse, — Posez-les là, sur le piano. C'est parfait.

Alphonse. — Etlaboit'3 aux maillots?

lis LES JAUBBS

Cancale. — Mettez-la sur le fauteuil (Alphonse sort.)

BOTERNBAUi qui s'est levé et s'est approché des plâtres, — Nom d'un bonhomme! Il me semble que je passe devant un magasin d'orthopédie î

Cancale. — Soyons sérieux. Vous voye?

voici donc la répétition exacte de mes jambes. Elles sont toutes les deux très bien ven^ie-

BoTBRNEAD. — La droite surtout.

Canxalb. — Je ne déteste pas la gauche.

BoTERNBAD. — Ofoyez-moi, la droite est meilleure. Elle est plus complète.

Oancalb. — Vous trouves? Moi, je serais très embarrassé de dire celle que je préfère. C'est mes deux fiU es. On les aime autant l'une que l'autre.

BOTBRNBAU. —Et à quolçafous sert-il, deux postiches?

Cancale. — Vous le demandes!

BoTBRNEAU. ^ A cor et à cris. Expliquez

leur usage, faites-les manœuvrer devant moi.

Ca^ca.le, désignant la seconde hotte apportée

r Alphonse. — Ouvrez cette boîte. [Boterneau V ouvre.) Qu'est-ce qu'il y a dedans?

BoTERNEAU. — Dcs paircs de bas roulées.

Oancale. — Non, Monsieur, ce ne sont pas des bas, ce sont des maillots de toutes couleurs et de toutes nuances.

BoTERNEAU. — Ça a dù vous coûter très cher?

C AN CALE. — Très... Depuis le noir le plus sombre, le plus espagnol, jusqu'au chair, fleurde-pôcher. Eh bien, dès que j'ai un bal costumé sur la planche — et je suis invariablement invité à tous ceux qui se donnent — je m'enferme avec Rosa et Josepha.

BoTERNEAU. — Pardon, que dites-vous?

Oancale. — Mes jambes mobiles... ce sont les noms que je leur ai trouvés pour les désigner.

BOTERNEAU. — Très amusant.

Cancale. — C'est Rosa la droite.

BoTERNEAU. — Et Joscpha la gauche, alori-

Cancale. — 11 y a des probabilités. Je m'enferme donc avec elles, et je leur mets successivement tous mes maillots.

Boterneau. — Les vingt paire '

Cancale. — Les vingt. Ça me prend deux bonnes heures.

Boterneau. — Ce n'est pas encore trop.

Cancale. — Et puis, quand même, on ne peut pas dire que ça soit du temps perdu.

Boterneau. — Ça, non.

Cancale. — Et alors je vois, je réfléchis, je médite. J'essaie d'une couleur, je la prends, je la quitte, je la reprends. Ah I il est bic rare que je me décide du premier coup, par< que j'ai le travail très lent. Une fois que j' bien vu au jour, je tire les rideaux, je fais nuit, et j'allume, pour juger aux lumière Presque toujours, j'obtiens alors des effet ~ imprévus qui viennent changer mes idée

qui me font repartir sur une nouvelle piste. Voilà le grand service que me rendent mes plâtres; ça me permet de tourner autour de mes jambes et de les examiner sous tous leurs aspects.

BoTERNEAU. — Evidemment, c'est un avantage.

Oancale. — Inappréciable! Je sais bien que la plupart de mes amis se moquent de moi et me prennent pour un grotesque.

BoTERNEAU. — Après? Est-ce que ça vous atteint?

Cancale. — Non. Je suis trop haut. Une des grandes forces de ma vie, Boterneau, c'est que je n'ai jamais craint de braver le ridicule. Je fais ce que j'ai à faire. Droit au but. Le reste, ça m'est égal.

Boterneau. — « Bien faire et laisser dire, » Vous êtes dans le vrai!

Cancale. — Ça vous ennuierait-il que nous passions ensemble en revue la série?

t22 LES JAMBB8

DoTERNEAU. — Dôs maillols?

Gancalb. — Oui.

BoTERNBAD. — Pas lo moÎDS du monde.

Cancale. — Merci, vous êtes un camarade. Vous me direz votre pensée, pour ce Joyeuse. Je suis perplexe. J*hésite entre un gris-perle et un citron.

BoTERNEAU. — Oh ! ça ne tous semble pas UD peu verjus, le citron ?

Cancale . — Il n*est pas criard, mon citron, Doterneau. C'est un citron très sage, très repenti.

BoTERNBAo. — Moi, jo VOUS Conseillerai plutôt le gris-perle.

Cancale. —Je n'y suis pas hostile, parbleu I Mais c*est que les femmes préfèrent le citron. Et damel comme c^est à elles qu'il faut songer avant tout, dès qu'on se décolleté...

BoTBRNBAD. — Vous le preudrex?

Cancalb. — J*y incline.

DoTBRNBAU. — Mou cher, c'est bien impru-

dent, ce que vous faites là ! Oli ! que c'est imprudent, mon cher I

Cancale . — - Je ne vous dis pas. Mais qui ne risque rien n'a rien. Et si vous saviez, sous le maillot citron, comme la jambe est craquante et belle ! Rien n'est perdu, ni sacrifié ; d'abord les parties rondes y gagnent ; ça leur donne une espèce de luisant argenté ; et puis les muscles, le jarret, les jolis détails du genou, prennent une importance I... Vous n'avez pas idée.

BoTERNEAu. — Si ! J'en ai porté un dans le temps chez la marquise de Coulance, eh bien, ces deux jambes citron, clairettes et satinées, on a trouvé que j'avais l'air d'un berlingot I Alors, pour le duc de Joyeuse, ça ne serait peutêtre pas le cas de risquer cette comparaison.

Cancale. — Avec moi, elle est inadmissible. D'autant que, — je vous en demande pardon, — mais berlingot n'avait peut-être pas été suggéré parla couleur de vos jambes.

124 LB8 JAUBCS

DoTERNBAU. — Par quoi alors î

Cancale. — Par leur forme.

BoTERNEAU. — Leur forme I Qu*est-ce que ça veut dire, ça? Qu'elles auraient été tournées, mal faites... Ah I mou pauvre eufaot, vous oubliez que j*ai eu les plus belles jaiubet. de Paris, peodaut vingt ans. Vous eu conveniez vous-même tout à l'heure.

Cancale. — Après tout, je n'en sais rien, je ne les ai pas vues.

Boternbau. — A votre bal, chez les Derthevin, demandez à toutes les mères. Elles les ont vues, elles.

Cancale. — Et vous, avez- vous vulesleorar

BoTBRNBAU. — Souveut, jeuue homme. Et je vous souhaite que les jambes de leurs filles ne vous soient pas plus cruelles qu'à moi. Làdessus, je vous quitte. Vous êtes on gentil petit garçon, mais vous venez de me manquer de respect, à moi, votre alaé; oe vous étonnez donc pas si je m'en vais.

Cancale. — Fâché?

BOTERNEAU. — Fâcllé.

Cancale. — Comme vous voudrez. Prenezles à voire cou. Je ne vous retiens pas. Mais là, vrai, y a une chose que vous avez, en tous cas, plus mal faite que les quilles.

BOTERNEAU. — C'est ?

Cancale. — Le caractère, mon bon.

BoTERNEAU. — J'aime mieux ne pas répondre. Bonsoir. [En se retournant pour s'en aller, il accroche du coude une desja7nbes posées sur lepianOf qui tombe avec fracas.) Ça y est. C'est Rosa I

Cancale, se précipitant — Non, mais en voilà un animal ! Il me casse la jambe, à présent !

Boterneau. — Ça n'est pas un grand malheur, mon Dieu ! Vous avez dû garder le moule.

Cancale, — Vous-même 1 Sortez. Filez.

Mathias RuFiN 30 ans, brun magnifique, moustache et barbe, lête à la Rembrandt.

Pascal de Bigorre. 28 ans, blond exquis, genre officier autrichien.

Glaire Anémone ... Un Tanagra, de 20 à 22 ans. Appartient à Mathias Rufin.

(En mai, chez Claire, dans la galerie pompéienne, après déjeuner. Ils sont tous trois couchés sur des divans.)

Claire, qui se regarde dans un miroir à main en vieil argent. — Ce matin, mes bons petits canards, je me suis trouvé deux cheveux blancs.

Rlfin. — Douloureux. Qu'est-ce que tu en as fait?

Claire. — Je les ai arrachés, tiens, et puis j'ai soufflé dessus.

BiGORRE. — A cette heure, ils Ooltent daus Paris.

RuFiN. — Et y a des naïfs qui les prennen pour des ûls de la Vierge. Ils ne se trompent pas à moitié !

Claire. — C'est une insolence?

RuFiN. — Une constatation, mon petit. Passe-moi donc le miroir .

Claire. — Pourquoi?

RuFiN. — Que je voie quelque chose.

Claire. — Qu'est-ce que lu désires voir?

Ru FIN. — Passe-le toujours. Je le il irai après.

Olaibb. — C'est pour te contempler ? #

RuriN. — Tu as mis le oes dessus.

Clairi. — Tu ne fais que ça toute Is journée. Tuu*en as donc i as plein le dos, de t*adiuii'.r?

RuFiN. — Je ne m'en lasse pas. Plus cet enfant se voit, plus il s'aime I

Claire. — Ah bien! franchement I...

RuFiN. — Ose dire que ma tête n'est pas belle?

Claire. — Si, mais c'est pas une vraie belle tête nature, c'est une tête obtenue. Et au prix de quels efforts I

RuFiN. — C'est là que je t'attendais. Certainement, elle est obtenue.

Claire. — Tu en conviens !

RiFiN. — Je m'en vante.

Bigorre. — La mienne aussi et j'en suis fier. Superbus!

RuFiN. — Eh bien, et toi, ma pauvre petite bijoute , est-ce que tu te figures qu e tu as la grâce inculte et naturelle d'une fille des champs?

Bigorre. — Oui, tu ne t'imagines pas, j'espère, que t'es venue au monde comme tu es, avec cinq mètres de galon d'argent dans les cheveux et im coup de fer de Marcel? C'est

très travaillé, ta petite binette de camée. Ça sent rhuile à trente pas, mon chéri.

Claire. — Tu mens. Je ne me r^'^fc înr,.'.;c de ces horreurs-là...

BiGORRE. — Tu ne comprends pas. Je le parle au moral.

Claire. — Ah bon 1... Du moment que c'est M du moral...

RuFiN. — Tu es moins ouverte, nous savons. Mais il faut tâcher de t*y mettre un .peu. Fais le premier pas.

BiGORRBjà Claire. — Ton reproche à Malhia? de ne pas avoir une belle tôle nature, c'eï-. idiot, soit dit sans te froisser.

Claibb. — Parce que?

BiGORRB. — Parce qu'il n'y a pas de belh balles nature, ça n*exi8te pas.

Claire. — Avec ça 1 J*ai connu, qui j'étais gamine, une gardeuse de dindons avait un visage magniû*iue.

nir.v.— Où as-tu rencontré celle mcrvcllli

Claire. — A la campagne.

BiGORRE. — A la campagne!... A la campagne... c'est tout autre chose. Je ne te parle pas de la campagne, moi!

RuFiN. — Nous te parlons de Paris.

Claire. — Ça n'empêche pas que...

BiGORRE. — Et puis, ne répète jamais devant le monde ce que tu viens de dire, parce qu'il pourrait se trouver de mauvaises gens, des rossards, qui croiraient que la gardeuse de dindons, c'est toi.

Claire. — Surtout si vous êtes là.

BiGORRE. — Très gentil. Mais tu m'as coupé. Qu'est-ce que je disais? Ah I oui, je te disais qu'il n'y a pas de belles têtes nature. Il y a des têtes qui sont des bases, des points de départ, des données, des indications, mais pas davantage. On ne fera quelque chose de propre avec elles que si on en prend sérieusement la direction. Autrement, rien ; la beauté n'est plus qu'une machine grossière, sans éclat

134 inP. UNE TÉTB

ni parfum, comme cette rose ratée, — lu sais bien, Rufln, comment t'appelles "^ nom dans le genre d'Ernestinn...

Claire. — L'églantine.

BiGORBE. — Oui.

Claire. — C'est ravissant 1

BiGORRB. — C'est infect. Je ne peui pas te trouver de meilleur exemple. On nous i dans les livres, avec la nature, et qu'on doit la laisser faire, et qu'il ne faut pas y toucher, un tas d'escarpolettes, quoi l et puis, elle, alors, elle nous fiche Téglautine, v'ian, qui a l'air stupide et qui ne sent rien I Après l'églantine, la nature s'assoit sur les talc elle n'en peut plus, elle est au bout de > rouleau. Tandis que l'homme, il triture, p fectionne, greffe, potasse tout ça enfin, et 1 il fait la rose, la rose bien parisienne, la vraie rose, grosse comme mon chapeau et qui me colle une migraine, tellement aile embaume !

UiFiN. — La Niel, la baronne de Rotl

child, la SomiDreuil, la Beauté d'Europe, la...

Glaire. — Assez. Tu nous embêtes.

BiGORRE. — Enfin, tu ne trouves rien à répondre.

RuFiN. — Tu es collée.

Claire, à part, avec un soupir. — Hélas I

RuFiN. — Oui, la nature a besoin d'être aidée ; elle ne fait rien de complet. J'ai compris ça dès que j'ai eu mes grosses dents. Je savais qu'une des premières conditions, pour réussir en ce bas monde, c'est d'avoir un boulet spécial, d'être le monsieur dont on dit : « Comme il a une jolie tête I » Alors, je m'y suis mis pour de bon. C'était pas facile. Sans doute, j'avais en main les éléments; une brillante arcade sourcilière, un nez potable et des yeux qui allaient, le tout dans la note tableau d'histoire... Mais le menton! mais le front, mais la plantation des cheveux... atroce ! archilaid I eh bien, à force d'adresse et de volonté, j'ai neutralisé par-ci, corrigé par-là, je suis

arrivé à me façonner un autre menton, un autre front... A présent, j*ai une tête à la Rembrandt, c'est acquis, on ne peut plus me l'enlever. Parce que j*ai travaillé. Si je n'y avais pas mis du mien, si j'avais laissé i tête vagabonder à sa guise, au jour le jon comme-je-te-pousse, aujourd'hui j'aurais i'. d'un bonnetier, mes chers enfants, du premier venu. Est-ce vrai, Bigorre ?

BiGORRK. — C'est criant. Moi, les gens qui ne me connaissent pas, pourquoi est-ce qu'ils me prennent invariablement pour un officier autrichien? Ce n'est pas l'effet du hasar c'est parce que tout, chez moi, concourt donner cette impression : l'arrangement vit nois de la moustache, la coupe du visage, uu petit chic Andrassy, quoil

RuFiN, à Claire. — Et c'est comme ça, n seulement pour la tête, mais pour tout ce <; concerne la personnalité. Dans n'impor quelle matière, il y a un coup de pouce à do: -

ner. La preuve, tiens {montrant Digorre), tu vois l'ami Pascal ?

Claire. — Oui.

RuFiN. — Eh bien, demande-lui ce qu'il a fait, pour son nom?

BiGORRE. — Oh! je n'en rougis pas. Mes pauvres parents s'appelaient Bagnères, pas un sou de plus. J'ai coupé court à ça pour le remplacer par vicomte de Bigorre. Ça revient au même mais c'est pas comparable !

RuFiN. — Quand je te dis que tout a besoin d'être arrangé?

Claire. — Le coup de pouce.

RuFiN. — Et on a bien raison de le donner, le coup de pouce. Tous les gens qui ont été quelqu'un se sont fait une tête. Ils sentaient qu'ils ne pouvaient pas ressembler à leur concierge.

BiGOiiRE. — Henri IV.

RuFiN. — Napoléon. Tous les camarades. Chacun une tête.

Claire. — Oui, mais au fond de leur lé ils avaient quelque chose dans le ventre ! Taii disque vousl...

RuFiN. — Quoi? Qu'est-ce que lu nous ûc mandes?

BiGORRE. — D'avoir du génie?

RuFiN. — Donne-nous le temps.

Claire. — J'en perdrais trop.

RuFiN. — Et puis, ma chérie, comme te riusinuait doucement Bigorre tout à l'heure, tu proches contre toi-même. S'il y aqaelqu'i. qui ait une tête machinée et préparée, c*e bien toi, Claire Anémone, dite : le Tanagra de la plaine Monceau.

Claire. — Une femme, c'est tout différer' Elle est faite pour plaire aux hommes et suivre le goût. La mode est à Tantique, aux bandelettes, je me plie à la mode. Cette saison, j'ai une tète pompéienne; l'hiver prochain, j'en aurai une autre. Tout ce qui a rapport k la bea utô : les fards, les pâles, les crayons, les

teintures, tout le plâtre et son train, chez nous, ça n'est pas choquant, c'est professionnel, c'est le fait d'être née petite fille qui veut ça ! Mais les hommes I les messieurs I Ah non! non! Zut!

RuFiN. — Dis tout ce que tu voudras, mais je ne vois pas pourquoi, nous autres, parce que nous sommes nés petits garçons, nous serions condamnés à rester laids...

Claire. — Mais vous l'êtes dix fois plus, iiiibéciles, en cherchant à le devenir moias.

BiGORRE, à Rufin. — Laissons-la, tiens.

Los femmes n'ont jamais rien entendu à l'art.

Claire. — Eh bien, c'est ça, laissezrmoi. F 'chez-moi la paix. Vous m'aga^-ez.

Rufin. — Claire.

Claire. — ...

BiGORRE. — Claire.

Claire. — ...

Rufin. — Allons ? une risette au Rembrandt.

Claire. — ...

BiGOKRE. — Uq regard à l'officier aul chien. Non? La grande dignité ?

RuFiN. — En plein. Une dame du faubourg outragée.

BiGORRE. — Tant pis alors.

RuFiN. — Tant pis.

BiGORRE. — Et puis, consolons-nous, va.

Nous sommes beaux.

Paul Brulon^ 24 ans.

La Membrolle 21 ans.

Baron Néant-du-Bois.. . de 50 à 79.

(Chez Brûlon, vers les cinq heures du soir. On prend du porto.)

La Membrolle. — Vous allez peut-être croire que je me vante? Moi, vous m'entendez? comme on veut, quand on veut, autant qu'on veut.

Brulon. — Tu exagères?

La Membrolle. — Non pas.

Brulon. — C'est une façon déparier.

La Membrolle. — Nullement. Et pour moi vouloir c'est pouvoir.

Brulon. — Pauvre ami! Alors je te plain.-

La Membrolle. — Tu as bien tort. Pourquoi?

Brulon. — Parce que tu es malade. Quand on en arrive à cette déplorable facilite, gare!

La Membrolle. — Oare quoi?

Brulon. — Tout. La moelle épinière, comn. petite voiture percée.

La Mbmbrollb. — Allons donc 1

Brulon. — Tu verras. {Montrant Néant-du Bois, plongé dans un fauteuil.) Demande à Néanl.

La Membrolle, à Séant. — Qu'est-ce que vous en dites, baron ?

NÉANT. — Moi? Faites donc chacun comme vous Tentendez, mes enfants. On se aent. Si La Membrolle a le moyen d*étre toujours pré;

semper paratus^ qu'il se laisse aller, tiens, qu'il ne se retienne pas. Sans compter que, le jour où la recette baissera, naturellement il sera le pre mier à s'en apercevoir ; alors il réfléchira, il verra s'il y a lieu d'arrêter les frais.

Brulon. — Ou d'espacer.

NÉANT. — Oui. Et, de son côté, si Brûlon est un sage, qui trouve que le jeu n'en vaut pas si souvent la chandelle, eh bien, mais il n'est pas non plus dans son tort, ce garçon. Sans compter que plus tard, le jour où ses camarades de promotion seront réformés, il sera encore bon pour le service, lui...

La Membrolle. — Oh ! un bien petit service, en tout cas I

Néant. — Assez grand pour qu'on l'envie. Et on l'enviera.

La Membrolle. — Vous, Néant, quel était

votre système ?

Néant. — Vous êtes bien curieux.

146 VANTAUDISES

Brulon. » Dites tout de môme. £tiez-TOus un prodigue ?

La Membrolle. — Ou un avare?

NÉANT. — Les deux.

Brulon. — Comment ça?

NÉANT. — O'est-à-dire que je faisais comn. BrûloQ et que je pariais comme La Mei. brolle.

La Mbiibrolli. — Mais vous meniies ?

NÉANT. — Je vous eu réponds !

La Membrolle. — Je n^aurais jamais c. de vous. Ça n'est pas très joii, mon bon Né«ii.

NÉANT. — Je sais bien. Mais qu'est-ce qi. TOUS vouiez I Je m'enrepens.

Brdlon, à Néant — Et maintenant, où ^ êtes- vous?

NÉANT. — A... à ce pouiL de vue-ia?

Brulon. — Oui.

NÉANT. — Je jouis du repos. Fruorotio.

La Mbudrollb. — \uLàb uci'avcz mëuic i gagné 1

NÉANT. — Quand on l'a trop gagné, il arrive souvent qu'on ne le trouve plus 1 Ça s'est vu.

La Membrolle. — Tra la la ! Moi, je ne peux pas taire la vérité. Je serais à sec que je le dirais. Oh ! ma parole I Pensez donc de moi ce qu'il vous plaira, c'est comme j'avais l'honneur^ à l'instant, de vous le faire assavoir. Comme on veut...

Brulon, impatienté. — Quand on veut, autant qu'on veut l Ça suffit. Tu cries ça à hras tendus, comme une machine des Croisadesl

La Membrolle. — Parfaitement. C'est ma devise.

Brulon. — Ne la rabâche pas à toute minute.

La Membrolle, fat. — L'habitude de me répéter! .

Brulon. — Tu vois où elle te mène ? Tu parles déjà sous toi.

La Membrolle. — J'aime mieux ça que d'être aphone.

Brulon. — Je ne suis pas aphone.

La Membrolle. — Un fllel de voix.

NÉANT, à Brûlon, — Ne lui répondez pas, mon cher, vous êtes dans le vrai. Tous leî gens sensés sont avec vous.

La Membrolle. — Je m'en moque un peu, des gens sensés ! Je no connais qu'une chose, moi, c'est qu'il faut employer ce qu'on a. Les yeux sont faits pour voir, la bouche pom manger, les oreilles pour entendre.

Beulon. — Bravo! Oouliuue.

La Membrolle. — Non, mon ami. Tu von drais me faire dire des inconvenances, i. tu n'y arriveras pas, je t'en préviens.

Brulon. — Tu es si chaste 1

La Membrolle. — Mais certainement. J suis ardent, passionné, mais sain, chaste. Mes excès sont beaucoup moiu:i in moraux que ta réserve. J'écoute la voix d^ ' nature ; tant mieux pour moi si elle me p.: souvent. Qu'est-ce que je fais de mal? Yeui

VANT.ABDTSES 140

tu me le dire? Tu blagues mes moyens! en somme, ils sont une ijreuve de force, de supériorité...

Brulon. — Physique, peut-être ! Et encore !

La. Membrolle. — Physique et intellectuelle ! Et cérébrale !

Bbulon. — Tu vas un peu loin.

La Membrolle. — Pas du tout. Si mon cerveau résiste à toutes mes dépenses, tu juges s'il faut qu'il soit de première qualité !

Brulon. — Oui, mais y résiste-t-il? That is the question.

La Membrolle. — Tu vas insinuer que je suis ramolli?

Brulon. — Pas encore. Mais tes idées, par instants, sont beaucoup moins nettes, moins vives. Ça m'a frappé.

La Membrolle. — Je ne trouve pas. Au contraire, je sens que je me dégrossis, que je m'affine.

DiiL'i \)ui perd gagne?

La McMbrollb. — Ta l'as dit, bouffi. 1 j'achève ce que j'avais commencé : mon tei pérament est l indice d'une supériorité gén raie. A preuve, le lion.

Brolon. — Hein? quoi?

La Mbmbrolle. — Le lion. Ta n'as jamais entendu parler du lion ?

Dbulon. — L'î roi des animaux?

La Membrolue. — En personne. EU bisais-tu ce qu'il fait, le lion ?

Brulon. — Il rugit, tiens I

La MtMBROL.B. — Ne dis pas de sottis' Tu me comprends très bien. Je te demande tu sais ce qu'il fait... au point du vue am reux?

BauLON. — Je n'en ai pas idée. Il ne m'a il vite à le voir opérer.

ÎKMIJROLLE. — Mol nOU p'.US, Cl r 'j

u.tm jcTai vu.

Bhulon. — "i

La Membrolle, — Oui, monsieur.

Brulon. — Où donc, que j'y coure?

La Membrolle. — Dans une ménagerie.

Brulon. — Parbleu. Je pense bien que ce n'est pas dans un aquarium.

La Membrolle. — Une ménagerie en province.

Brulon. — Raconte.

La Membrolle. — Non, monsieur,

Brulon. — Alors, pourquoi nous mets-tu l'eau à la bouche, avec ton histoire? Où veuxtu en venir ?

La Membrolle. — Patientez. Savez-vous...

— c'est fabuleux, et vous allez encore vous écrier que je vous monte un bateau! — savezvous combien de fois de suite le lion est susceptible de...

Brulon. — Rugir?

La Membrolle. — Oui.

NÉANT. — Non. Renseignez-nous, bon vieillard.

La 2^iEMBH0LLE. — Soixantc-dix-neuf fois.

Brulon. — Oh ! la la I

NÉANT. — C'est un chiffre.

La Mbmbrollb. — Et c'est pour ça, pour cette puissance, qu'il est le roi des animaux Pas pour autre chose. Sa noblesse morale lui vient de sa vigueur physique. Par conséquent...

Néant, l* interrompant. — Permettei, il ne faudrait cependant pas s*embalier. Revenons à ce brillant animal. Etes- vous bien sûr...

La Membrollb. — Absohiment sûr. Xétai là, j'ai vu.

Brulon. — Tu as vu les soixante-dix-neuf ?

La Meiibrolle. — Ah, nonl bien entendu.

Pas toutes les soixante-dix-neaf.

NÉANT. ~ Combien en avez- vous vu?

La Mbmbrollb. — Une. Je n'en ai vu qu'une seule.

Brulon. — Eh, bi^" •'^'^''«, comment peuxtu affirmer...

VANTAT^DTSES 153

La Membrolle. — Parce que le dompteur, au moment où j'arrivais, m'a certifié que c'était la soixante-dix-neuvième.

Brulon. — Ah I

Néant. — Ah!

Brulon. —Ça change les choses, mon petit,

NÉANT. — Il y a une nuance.

La Membrolle, vexé. — Pas du tout. Et puis, je l'ai beaucoup connu, ce dompteur. C'était un très brave homme qui avait été mordu très souvent ; il était incapable de mentir.

Brulon. — Ça me fait cet effet-là. {A La Membrolle.) Comment, tu n'as pas honte de nous supposer assez bêtes pour avaler de pareilles vessies?

La Membrolle. — Libre à vous de ne pas me croire.

Brulon. — Laisse donc. Toi et ton lion, superbe...

Néant. — ... Et généreux! surtout.

Brulon. — ... Voas faites la paire. Les

l.j'i VANT*n DISES

soixaiite-dix-neuf, quand ou gralte un peu, se réduit à une.

hk Membrolle. — Je n'insis:>. ^...^, . . mettez en doute ma parole, à propos du lio: à propos de tout. Je me tais. Je n'ajoute! qu'an détail personnel à l'appui de mon dir et ceci très discrètement, tout à fait entre noi {IJaissantlavoix.) Chaque fois que je qui'i une femme, je la laisse morte. Elle en a pour trois jours à rester sur sa chaise-longue.

Brulon. — Encore.

La Membuolle. — Que voulex-vous? Je suis comme ça. Maintenant, c'est fini. Du moment vous agace, je ne tous en parler imais plus.

liHULON. — Et tu feras aussi bien. D^auta: que ça n'est pas un si joli sujet de conver>a-

r >!;.•< pudeurs. On peut très bien parler de ^t un plumet comme un autre, une

coquetterie patriotique et nationale. Au fond, n'y a rien de plus français. {Devenant paternel,) Seulement, croyez-moi, La MembroUe, pas de surmenage ! Un soir viendra où vous le regretterez. Ecoutez un doyen qui a eu de belles heures; car fai été magnifique, moi aussi, et je me souviens que dans ma jeunesse, aux bains de mer, une charmante femme m'avait surnommé le petit SchafTouse.

Brulon. — ?...

La. Membrolle. — ?...

Néant. — Parce que j'avais une belle chute du rein. Là. Je vais vous quitter. Vous êtes de bons petits enfants. Je ne veux pas vous voir fâchés pour une chose si gentille. Vous, La Membrolle, vous en faites peut-être un peu moins que vous n'en dites, et vous, Brùlon, vous affectez d'en dire beaucoup moins que vous n'en faites. Vite, garçons, donnez-vous la main, comme deux frères i vous êtes les Marseillais de l'oreiller.

Mauquis de Cheminée. 20 ans, en grand deu'i.

Paul Tkuffieux 31 ans.

Raoul de PLAiNTEr 28 ans.

(Une plage de sable, déserte, en Bretagne, au coucher du soleil. Il n'y a qu'eux trois en face de la mer. Ils sont assis tous les trois par terre, chacun sur son mouchoir déplié. Truffieux a les jambes nues, avec son paiilalon retroussé jusqu'aux genoux.)

Truffieux, qui rabat son pantalon, — Bête d'idée que vous m*avez donnée de chercher des poissons dans les flaques ! J'ai mon pantalon et mon caleçon trempés. Mon pantalon,

ICO

je m'en fiche, mais mou caleçon, ça ra'embôte.

Plaintel. — Oui. Ne commence pas, Nous savons que tu as un grand soin de tes dessous.

CHEMiNéE. — Il a raison.

Plaintel. — Je ne dis pas qu'il ait tort. Moi aussi, je soigne mes dessous, toi aussi, tous les gens qui se respectent. Seulement, lui, il en parle trop.

Trupfiedx. — Parce que je ne pense qu'à ça. Et puis, il faut bien parler de quelque chose. De quoi veux- tu qu'on parle?

Plaintel. — Moi ? mais de rien. Le soleil se couche, l'air est salé, je respire... j'en demande pas davantage. Tu peux te taire si tu veux, je ne t'interromprai pas.

TRurriBOX, çut a continué à z" examiner, ^ C'est bien ça, il a déteint, il est perdu. Des étuis que je paye cinquante francs pièce I

CuEMiNéB. — Ça D'est pas encore trop cher.

LES DESSOUS IGl

L'un dans l'autre, les miens me reviennent à quatre louis chacun.

Plaintel. — En quoi donc sont-ils, mon Dieu? Y a de l'or après?

Cheminée. — Ils sont en soie noire, tout bêtement.

Truffiedx. — Noire?

Cheminée. — Sans doute.

Truffieux. — A propos de quoi?

Cheminée, avec dignité. — Eh bien? et mon grand-père, qu'est-ce que vous en faites ? Il me semblait que je l'avais perdu il y a six semaines?

Plaintel. — C'est vrai.

Cheminée. — Je suis en deuil, mes petits enfants, tout ce qu'il y a de plus en deuil.

Truffieux. — Je te demande pardon.

Plaintel. — Evidemment, tu obéis là à une très gentille pensée filiale, mais enfin, laissemoi te dire, c'est tout de même un peu du luxe. Au fond, ça n'était pas indispensable.

162 LES DEPSOrS

Cheminée. — On fail les choses comme on les sent. Du moment que mon grand-père m' mis en noir, je le suis de la tôle aux pieds.

Plaintel. — Ainsi, moi , je perdrais in des miens, oh! bien entendu, je porterais [> en-dessus le deuil en règle..., mais par e: dessous, je ne me ferais pas du tout de scr pules d*avoir des gilets de peau clairs et d caleçons roses. Parce qu'en somme, le de sous, c'est mon chez moi, mon buen-retiro; n'en dois compte à personne. Du moment qu l'extérieur j'observe la politesse aux morts les formes, on D*a rien à dire. Et en agissa ainsi, j'ai la conscience de n*étre pourtant p iune brute, et de rester très bien élèvecorrect. Sans compter que ça ne m'empéci. pas d'avoir du chagrin.

TRUFPinux. — Parbleu 1 (A Chemin Ecoute, c'estpas pour lui adresser un reprocha Mais une supposition que c'est toi qni sera mort à la place de ton grand-père? il n*ai

LES DESSOUS î -3

rait pas fait pour toi ce que tu fais pour lui.

Cheminée. — J'en conviens. Mais c'est pas la même chose, ne comparons pas les enfants aux grandes personnes.

TiiuFFiEux. — Nous n'insistons pas, cher ami. Est-ce toujours Honorât qui te fournit ta lingerie et tes soies?

Cheminée. — Toujours.

Plaintel. — Moi aussi.

Truffieux. — Moi aussi.

Cheminée. — Il n'y a que lui. Si cette maison-làdisparaissait, je ne sais pas ce que nous deviendrions. Nous n'aurions plus qu*à nous jeter dans la Seine.

Plaintel. — Le fait est que, pour les caleçons et les gilets de peau, Honorât est simplement extraordinaire?

Cheminée. — A ce point-là c'est de l'art, mettez-vous-le bien dans l'idée.

Truffieux. — Tiens !

Cheminée. — C'est même plus que ça, c'est

un peu de contentement au cours de la vie. Moi, si je n'avais pas à même moi, à mêm^ ma peau quelque chose d'amoureux comme tissu qui me satisfasse complètement, sans arrière-pensée aucune, eh bien I je serais très malheureux. Le dessous, c'est le principal pour moi, ça passe avant tout le reste. Je le dis comme je le pense ; je préférerais avoir un vêtement mauvais, une redingote cochonnée plutôt qu'un caleçon faible ou banal.

Truffiedx. — Je comprends ça, Cheiiinéb. — Et ne vous imaginei pas que ce soit pour le plaisir de me faire admirer aux heures d'épanchement? Non, j*aime les beaux dessous en égoïste, pour moi tout seul.

Plawtbl. — Tout ce qu'on aime, c'est généralement comme ça.

Cheminék. — Rien ne me fait plus de plaiMi quand je m'habille ou que je me déshabil! dans mon cabinet de toilette, que de m'apc: ccvoir dans les glaces avec de jolies choses

qui me collent. Ça me flatte^ quoi! came développe, je me sens meilleur.

Truffieux. — J'ai éprouvé ça souvent. On a de la joie d'être soi-même au lieu d'un autre. On ne se changerait pas avec le voisin pour un empire.

Cheminée. — J'entends quelquefois dire à des gens : toutes ces coquetteries-là, c'est ridicule. Bon pour les femmes, pas jpour les hommes.

Truffieux. — En voilà une bêtise !

Cheminée. — Puisqu'on nous appelle le sexe laid, raison de plus pour que nous ayons un peu de recherche dans notre toilette.

Truffieux. — Les femmes, quand elles ont des dessous avec des dentelles et tout le tralala, c'est très immoral, parce que c'est pour les montrer. Autrement, veux-tu me dire à quoi ça sert? Tandis que nous...

Plaintel. — C'est bien un peu aussi pour qu'on les voie, allons?

IGG LES DESSOUS

TaiJFFiBLX. — Saus doute, de temps en lmais enfin, nous, c*est plus naturel. :>(^' avons plus de droits à la licence que 1 femmes.

Plaintbl. — Oui.

Truffieux. — Ou prétend aussi que le dév loppement incroyable qu'a pris aujourd'hui '. luxe de ce côté-là est un signe caractéristiqu de corruption. Encore une ânerie t La preuv c'est qu'au dix-iiuitiôme siècle, où on n'éUi pas des saints ui des madones, les dessc n'existaient pas.

Cheminée. — On ne se privait pourtant p.. de les montrer!

TaoFPiEUZ. — Au dehors, tout était 80i( satin, brocart et velours; aussitôt la ju, tournée, on trouvait du torchon et de lagrob. luile.

Plaintbl. — lie . ne. ç.i ucviiu pcul-cu donner aux »'-'.'- us un certain ragoût, c contracte?

Truffieux, à de Plaintel. — Ne sois pas goujat, ne sois pas postillon, bon ami. Reste l'homme exquis qu'on te connaît. Moi, une femme qui n'aurait pas des pantalons de cinquante louis, ça serait-il une rare intelligence, Catherine II... elle se passera de Truffieux.

Plaintel. — Cependant, une femme peut a\oir des petits dessous très simples mais de très bon goût...

Truffieux. — Non, non, non. Ou alors qu'elle n'ait rien du tout. J'aime mieux ça. Tout ou rien. Pas de milieu.

Plaintel. — A propos de tout ou rien, ûgure-toi qu'à Paris, à l'établissement hydrothérapique, il y a, parmi les gens en traitement, un gros monsieur qui ne porte pas de caleçon.

Cheminée. — Quelle infamie I

TruPFiEux. — Pourquoi nous racontes-tu cette horreur?

Cheminée. — Comment sais-tu ça?

Plaintel. — A travers la paroi de ma r bine, j'ai entendu le monsieur qui en donna ' gravement la raison à son masseur. Tu ne devinerais jamais, la raison?

Cheminée. — Dis-la vite, et que ça finis

Plaintel. — Il disait : « Je suis ennemi des caleçons, parce que c'est trop long à rc rer. Comme ça, s'il m'arrive quelque cho dans la rue et qu'on me porte chez le pharni cien, je suis plus vite mis à nu.

Truffieux. — Quel âge a-t-il, ton mon sieur?

Plaintel. — Une trentaine d'anndes ave un bon bedon.

Cheminée. — Brave jeune homme?

Tauffiluz. — C'est à désirer qu'il soit rcQ versé par un omnibus.

CuEMiNÉB. — Jusqu'à présent, nous n'avoni parlé que de satisfaction et que d'éléganco mais il y a autre chose dans les dessous : c*es

riufluence, quand ils sont beaux, qu'ils ont sur le moral et sur la santé !

Truffiel'x. — C'est tellement vrai, qu'il y a le crêpe très connu, qu'on appelle le crêpe de santé.

Plaintel. — Y en a bien d'autres. Y en a des tas de crêpes I

Cheminée. — Moi, je les ai tous. C'est comme les jerseys, je les ai tous aussi. Tout ce qui se fait de nouveau en dessous, je l'ai dans les vingt-quatre heures.

Truffieux. — Avant de partir, as-tu vu la dernière idée d'Honorat ?

Cheminée. — Les gilets en jersey de soie dégradée avec une fleur de lis sur l'épaule, imitant la marque au fer rouge de l'ancien régime?

Tpuffieux. — Oui.

Cheminée. — Non, je ne les ai pas vus. Mais il m'en a mis de côté. Ils ne seront pas perdus, je les retrouverai après mon deuil.

Pour les caleçons, moi je préfère de la soie, de Tuni. Été comme hiver.

Plaintel. — C'est chaud Tété, la soie.

Cheminée. —Je Fendure. ( ^4 d* Plaintel.) Tu ne connais pas mes derniers T

Plaintel. — Caleçons?

Cheminée. — Oui.

Truffieox, à de Plaintel. — Il me les a f; visiter, chez lui, la veille du Grand Prix, c sont des merveille?.

Plaintel. — En quoi?

Cheminée. — En soie, toujours. Noirs av des petits détails blancs et violets.

Plaintel. — Au point de vue du deoii, c'est déjà de la fantaisie.

Chsminée. — 0*est vrai, liais c'était si j que j'ai cru que je pouvais me le permeii: En somme, ce pauvre grand-père, je manque pas pour ça à sa mémoire 7

TnUFPiKux. — Non.

CuKuisÉE. — J'en ai amené one douxaii

Tout à l'heure, avant dîner, quand nous serons rentrés à la maison, je te les ferai voir. Veuxtu?

Plaintel. — Je te crois!

Cheminée. — D'autant que voilà la mer qui remonte; elle nous embête.

Plaintel. — C'est vrai, elle fait un potin I On ne peut pas causer.

Ti^uFFiEux. — Attendez au moins que je me sois rechaussé.

Plaintel. — Nous sommes bons, nous t'attendons.

Cheminée. — Mais dépêche-toi, parce que j'aperçois Bernard, là-bas sur la route, qui nous fait signe que la voiture est attelée.

Plaintel. — Là, filons. {S' arrêtant et montrant la mer et l'horizon.) Beau, tout de même, cette affaire-là I

Cheminée. — Oui, mais c'est trop toujours la même chose.

Plaintel. — C'est vrai que ça se ressemble.

Par exemple, en voilà une qui en a, des de sous, et qui doivent être curieux I

Cheminée. — Qui ça?

Plaintel. — La mer.

Cheminée. — • Ahl z... . ..^ voir mes caleçons, tu vas les voir!

Truffieux. — Làl je suis chaussé.

Jules Chalandry 30 ans, mince et dandy.

Ba .ON DE MousQUETTK. 40 aos. Un homme superbe. Henri Bressol 28 ans, genre fils de boursier.

(Tous trois assis au Jardin de Paris, dans les grands sièges de paille où on est si bien. lis regardent tourner le monde.)

Chalandry. — Voilà Louise des Epinettes. Bressol. — Un Greuze î Chalandry. — Berthe Mandarine, Bressol. — EffecLivement.

Chalandry. — Gabrielle Fontenoy.

NTS

Bressol. — Effectivement, c'est bien. Gabrielle.

Chalandry. —Jeanne des iiciperides.

Bressol. — Oui. Un Greuze.

Chalandry. — Alice de la Paume.

Bressol. — Un Greuze encore.

Chalandry. — Tu nous bassines. Tu vois des Greuze partout.

Bressol. — Effectivement. C'est un peintr que j'aime. Papa, dans sa galerie, en a une vingtaine. Il les a achetés pour un morceau de pain. Maintenant, ça vaut une fortune. Certainement, c'est papa qui a le? ^^^"^ beaux Greuze.

Chalandry, montrant les demoiteUes qui passent. ~~ II n'a pas ceux-là.

Brbssol. — Nous D'en savons rien. Un* me raconte pas ses affaires. {Se tournant vers Mousquette,) Eh bien! vieille canaille, lu n'ouvres pas ton bec ? Quoi n'y a donc, hé 7 Tu penses à des choses f

LcS DENTS ÎT7

Chalandry à Bressol. — Voilà cinq jours qu'il est comme ça, tu te rappelles?

Bressol. — Cinq jours effectivement.

Chalandry. — Il se plaint ; il dit qu'il est malade.

Bressol. — Oui? [A Mousquette,) En ce cas, soigne-toi, ma cocotte, va chez le médecin. Veux-tu que je t'en indique un bon ?

Mousquette. — [Il fait signe que non^ que ça n'est pas la peine.)

Bressol. — Des signes ! Tu ne peux donc pas parler?

Mousquette. — (Il fait signe que si.)

Chalandry. — Eh bien, alors, lance-toi.

Profère un son.

Mousquette. — Oh I que vous me fatiguez et que vous êtes embêtants !

Bressol. — Gentil! Très gentil. Tout à fait gentil !

Chalandry, à Mousquette. — Enfin, qu'estce que tu as, voyons ?

MousQDETTB, avec effort et d'une petite »' dolente. — Je ne vais pas. Vous vous souv nez, tous ces temps-ci, comme j'étais drôle.

Bressol. — Détrompe-toi. tu n''^'-''^ '^ drôle. Ah ! mais non t

MousQDBTTE. — Je vcux dire étrang< zarre. Je souffrais. Ça me tirait partout da la tête, et j'aime pas ça.

Chalandrv. — Tu nous as même déclare c Si cette plaisanterie continue, je ne la su; porterai pas longtemps, je me ficherai un coup de revolver ! »

MoDSQUETTB. — Je TauTals faiu Cependxi.

hier, je n'y tenais plus, tellement ça m*éla. çait...

Bressol. — Dana la tète?

MousQ CETTE. — Toujours dans la iéte, le front, la mâchoire, partout enfin. Ma foi, j été chez un médecin.

MoUSQUBTTE. — XûlK Cûaiiiie lu y w.s : \\ \%

il m'a dit ce que j'avais. Ces gens-là sont épatants, mon cher. Il m'a collé du premier coup mon genre de mal. Ah! il ne me l'a pas mâché.

Bressol. — Raconte vite.

Chalandry. — Nous fais pas languir.

MousQUETTE. — Il m'a dit : « Vous avez mal aux dents. Pas autre chose. »

Bressol. — Allons donc ?

MousQUETTE. — Absolument. C'était ça.

Une grosse du fond.

Chalandry. — Crois-tu, tout de mêmel

Bressol. — Te voilà tranquillisé.

MousQUETTE. — Moi, je uc m'en doutais pas, j'en étais à cent lieues. C'a été une révélation. N'y a qu'une chose qui me rend malheureux dans tout ça.

Bressol. — - Quoi encore?

MousQUETTE. — C'cst que je continue de souffrir.

Chalandry. — Même après qu'il t'a renseigné?

180 LES DBNT6

MousQUETTE. — Même après.

Bressol. — C'est curieux. Qu'est-ce que L* comptes faire?

MousQDETTE. — Je me le demande.

Chalandry. — Faut te la faire arracher. P. d*autre système.

MousQUETTE. — Pour quc j*aie ensuite un trou qui saigne! Merci.

Chalandry. — Tu le boucheras.

MousQDETTE. — Avec quoi?

Bressol. —Avec ce que tu voudi*.. . . le feras planter une dent postiche.

MousQUETTE. — Jamais de la vie. Pas de s; Lisette !

Bressol. — Tu dis que c'est une du fo

MousQUETTE. — Oui, uue grosse.

Chalandry. — Elle est gâtée?

MousQUETTE. — Je n*eD sais rien, je ne ^iu pas dedans.

Bressol. — Qu'est-ce que ta ressens?

MousQUETTE. ^ Quaud j*appuie dessus, je l

la sens longue, longue, et puis molle comme si elle était en beurre.

Chalandry. — C'est qu'elle est gâtée I

Bressol. — Pas sûr. Ça pourrait très bien être aussi un petit abcès qui s'amuse à la racine. Si elle est gâtée, elle peut encore être arrangée; mais sic*est un abcès, il n'y a rien à espérer.

Chalandry. — Rien. Tant que tu ne l'auras pas fait sauter, tu souffriras, tu te tordras.

MousQUETTE. — Vous étcs gais. Maisheurreusement qu'il y a un autre moyen.

Bressol. — Quel?

MousQUETTE. — C'est de se faire brûler lo nerf. Plus de nerf, plus de douleur.

Chalandry. — Oui. Mais si tu supprimes le nerf, le petit nerf qui nourrit la dent, qui lui communique le suc, elle dépérit, ta dent, penche la tête, fiche le camp au grand galop, et puis, un beau matin, elle devient bleue ci

elle te claque dans la bouche, comme un verre mousseline.

MoDSQUETTE. — J'aime encore mieux ça qu de soullrir.

Bressol. — Finalement, qu'est-ce que lu fais pour cette dent?

MousQUETTE. — Je vais, depuis trois joui.chez un grand dentiste.

Bressol. — Et qu'esl-ce qu'il bricole, ton grand dentiste, une fois qu« tu es seul aTc lui?

MousQUETTE. — 11 me panse.

Bressol. — Je connais. 11 trempe ^.. . ton dans une petite bouteille qui pue, et pui il te fourre ça dans la cavité. Mais eu dchoi de ça, il te renseigne sur ton mal, il te d: quelque chose?

MoosQUBTTB. » Je crois bien t

Ohalanorv. — Qu'est-ce qu'il te dit?

MousQUBTTB. — Hevcuez demain.

BabSdOL. — Et tu reviens 1

MousQUETTE. — Jc rcviens.

Bressol. — Naïf.

MousQUETTE. — O'cst tiès joli, naïf! Mais je voudrais vous voir à ma place.

Bressol. — A ta place, nous aurions plus de courage que toi.

OnALANDRY. ~ Lc fait est que, comme énergie, tu n'es pas très brillant. On prend son courage à son cou, que diable ! On vole chez le dentiste, on lui dit : « OLez-moi ça, vite! » Et puis après, c'est fini, tu es débarrassé.

Bressol. — Tu souris, tu te promènes joyeux, la canne à la bouche, en faisant des moulinets avec ton cigare.

MousQUETTE. — Oui, oui, allez, allez! Seulement, il y a la petite formalité que vous passez sous silence. Il y a le moment où on est assis dans le sacré voltaire mécanique, et où le monsieur arrive tout près de vous avec sa main derrière le dos, comme s'il vous cachait un petit Noël, sa main qui tient le davier, la

clef, le tire-bouchon entouré d'un linge. Nom d'un bonhomme I Tenez, parlons d'autre chose, parce que ça me fait froid dans le nombril.

Brbssol. — Tu n'as pas honte?

Chalandrt. — Un grand garçon comme toi, taillé en hercule I

MousQUETTB. — Eu dehors des dents, tout ce qu'on voudrai Je suis très courageux pour un tas d'affaires. Dès qu'il s'agit des dents, . t'asseoir, n'y a plus personne.

Brbssol. — Tu ne peux pourtant pas vivre sans dents. Faut t'enlendre avec elles.

MousQUETTB. — Hélas l En voilà une si i pide chose que je n'ai pas encore comprise que je ne cesserai jamais de reprocher à cei qui nous a créés. C'était si simple de no faire les dents insensibles I II n*y a pas pen.-

Chalanory. — Et quel dommage que tu i. te sois pas trouvé là I tu lui aurais dit.

MousQUETTE. — Plutôt deux fois qu'ui:

Non I Mais à quoi bon souffrir des dents? Nous ne souffrons pas des ongles, ni des cheveux... Pourquoi faut-il alors que ces petits morceaux d'os nous fassent un mal de chien? Ah 1 ils sont là une tapée de savants qui se décarcassent la cervelle à chercher le remède à de grandes maladies, le cancer, la tuberculose, est-ce que je sais? Ils feraient fichtre mieux de s'attaquer au mal de dents. Pasteur, ce qu'il a déniché rapport à la rage, évidemment c'est très gentil. On l'honore pour ça, je n'y mets pas d'obstacle. Mais, dans le fond, ça me fait un beau gras de jambe, à moi, Mousquette I A quoi ça me sert son virus rabique? Est-ce que je peux me l'appliquer sur ma dent? Non. Eh bien alors? Et puis, sacrelotte, tout le monde n'est pas mordu, tandis que tout le monde a mal aux dents, sans exception. Aussi, je répète que celui qui trouverait la guérison de ça, on devrait se mettre à genoux devant lui, et lui donner tout ce

qu'il demanderait. Ça serait aussi épatant '^•^ de nous rendre l'Alsace et la Lorraine. \ mon avis. Et puis, bon sang, que ça me fait du mail

CHAI.A.NDRY. — Pauvre vieux I Je te plains tout de même.

Bresbol, à ^lousquette. — Veux-tu que j^ t'indique une recelte excellente pour ne presque jamais souffrir des dents?

MoDSQOETTB. — Indique. Ohl indique.

Brbssol. — C'est la vieille marquise de Vierzon qui me Ta donnée peu de temps avant de mourir. Tous les matins, elle se lavait la bouche avec de Teau dans laquelle elle avait mis un morceau de camphre.

GHALA.NORT. — Jo Vz\ conuue; le qu'elle avait des dents magniQques.

Bressol. -- Parbleu ! c'était uo râtelier.

MousQDBTTB. — Gro8 malin. Je suis bien bon, encore, de t'ccoater. Tu me vois fou... ei pui* lu te payes ma tète. O'est pas d'un ami. Non.

Bressol. — Pardonne. On voulait t'égayer. Ta souffres toujours ?

MousQUETTE. — Oh! oui. Toutes me font chanter en ce moment. Toutes.

Bressol. — Combien en as-tu?

MousQUETTE. — Vingt-ncuf .

Bressol. — Je connais quelqu*un qui en a trente-trois.

Ohalandry, à Mousquette. — Hein? qu'estce que tu dirais, si tu en avais trente-trois ?

Mousquette. — Le ciel m'en préserve ! Mais ça n'est pas possible. C'est encore une blague?

Ohalandry. — Pas du tout. Et il y a plus fort que ça. Tu as bien entendu parler des Touaregs, qui ont été amenés dernièrement en France?

Mousquette, — Oui, les Touar... Dieu que je souffre!

Ohalandry. — Eh bieni ils avaient six doigts à chaque main.

189 LES DBNT8

Bressol, à Chalandry. — Hein! TOis-tU Ic coup, si on leur apprenait le piano?

Chalandry. — Ils joueraient tout ce qu'on voudrait. Mince d'arpèges I

Bressol, à Chalandry, — Lequel préfëi rais-tu : d'avoir trente-trois dents, oa bien six doigts?

Chalandry. — Je suis bien embarrassé. Les deux sont très épatants.

Bressol. — Effectivement. Néanmoins, je pencherais peut-être pour les doigts, parce que ça, six doigts, n'y a pas à dire, c'est chic. On n'est pas tout le monde.

MousQUETTB. — Mol, j'aimcrais mieux ne plus avoir une seule dent. Rien que des gencives, et puis c'est tout.

Chalandry. — Tu n'arrêtes pas de souffrir^

MOUSQUETTB. — Oui.

Chalandry. — Regarde les femmes, ça va te distraire. Voilà Louise des Epinettea. Brbssol. •— Un Greuze.

Ohalandry. — Berthe Mandarine.

Bressol. — Effectivement.

Ohalandry. — Gabrielle Fontenoy, Bressol. — Encore un Greuze.

Et ainsi de suite.

UMMma ou CapRlC0Rn6

2o> eue €Rnest solvAy-BRuxcUei

Marquis de Saint-Etoile.... 30 ans.

GONTRAN d'ApLANY 27 àUS.

Paul Souplet 19 ans.

(Chez Saint-Etoile, vers cinq heures de l'après-midi, Saint-Etoile est en petit complet d'intérieur, flanelle blanche doublée de crêpe de Chine rose crevette. Chaussettes de soie noire à serais de myosotis. Escarpins de maroquin poli, nuance La Vallière.)

D'Aplany, à Saint- Etoile, — Alors, aujourd'hui, pas de polo?

Saint-Etoile. — Pas.

104 LA. CIIAUSSETTE

SouPLET. — Tu nous 1/lches. Peu camarade.

Saint-Etoilb. — Faute au pied.

D*Aplany. — Une atteinte?

Saint-Etoile. — Oui.

D'Aplany. — Qui t'a fait ça?

SouPLET. — Dada ?

Saint-Etoile. — Non. Chaussette.

SouPLET. —Comment?

Saint-Etoile. — Chaussette. Pli de chai sette, coupure.

D'Aplanv. — Rien de grave?

Saint-Etoilb. — Non.

Sooplbt. — Tant mieux.

D'Aplany. — Et rhomme de l'art a oxi-ré que tu gardes la chambre t

Saint-Etoilb. — En plein. F' f»'^'^ ; v . - 1er ce pied le moins possible.

Sooplbt. — Pour iongtcmji

Saint-Etoilb. — Quarante-hui i i

j*6coute Esculape.

SouPLET. — Faut l'écouter.

Saint-Etoijle. — Seulement, je m'embête.

D'Aplany. — Nous sommes là.

Saint-Etoile. — Mais vous allez vous en aller. Une fois que vous serez dehors ?...

D'Aplany. — Lis.

Saint-Etoile. — Je ne peux pas, ça me fait descendre le sang aux pieds.

SooPLET. — Généralement, c'est le contraire, la lecture fait grimper le sang à la tête.

Saint-Etoile. — Je sais bien, mais pas à moi.

D'Aplany. — Oui, tu ne peux rien faire comme tout le monde.

Saint-Etoile. — C'est de là que me vient mon charme.

D'Aplany. — En attendant, te voilà cloué à la chambre. Tu auras encore voulu innover une chaussette rare...

Souplet. — Et puis, tu t'as écorché I

Saint-Etoile. — Pas du tout. Ça m'est ar-

106 LA CHAUSSBTTC

rivé avec une chaussette ordinaire. Je ne sais pas comment j'ai fait mon compte. Toute la journée, je n'avais rien senti. Ce n*esl que le soir en me visitant, avant de me rouler dans mes toiles, que j*ai vu la plaie.

D'Aplany. — Où est-elle placée ?

Saint-Etoile. — Au talon, une rougeur qui a bien trois centimètres.

D'Aplany. — C'est une leçon pour loi. Tu ne penses qu'à la beauté de ta chaussette. Pourvu qu'elle te flatte, ça te suffit. Moi, j'en demande davantage. Non seulement je tiens à ce que la chaussette ait de la fantaisie et du brio, mais je veux qu'elle soit saine et hygiénique.

Saint-Etoile.— Oh I parbleu, loi, lu atoujours tout sacrifié à Thygiéne !

D'Aplany. — Et je m'en trouve jolimeii: bien.

Saint-Etoilb. — Tu c« un type, dans to:. genre, toi aussi.

D'Aplany. — C'est possible.

Saint-Etoile. — C'est sûr. Tu disais tout à l'heure que je ne fais rien comme tout le monde. C'est toi qui es un être à part, voilà la vérité. Tu es végétarien ; été comme hiver, tu portes des chaussettes de laine à doigts...

D'Aplany. — Mes doigts de pied veulent être chez eux.

Saint-Etoile. — Et quand tu voyages, tu trimbales avec toi ton oreiller, un oreiller spécial, en varech du Danemark. Franchement, y a tout de même un peu de quoi rire.

D'Aplany. — Ris donc, mon vieux. Pouffe à ton aise. Tu ne me changeras pas et je ne me changerai pas. Seulement, tu es forcé de convenir que moi, je n'ai jamais mal aux pieds, tandis que toi, ça t'arrive à tout bout de champ.

Saint-Etoile. — C'est un hasard.

SouPLET, à Saint-Etoile. — D'où est-ce que tu uses le plus tes chaussettes, toi?

198 L4 CHAU8BETTB

Saint-Etoile. — Du talon.

SouPLET. — Moi, des gros orteils. Surtout gauche. Pourquoi?

Saînt-Etoilb. — Tu ne te coupes pas ongles assez courts, sans doute ?

SouPLET. — C'est idiot, ton observation! T tu uses tu talon ; tu n'as pourtant pas d*ong! au talon. Alors ?

D'Aplany. — Moi, je n'use pas. Mais si j sais, j'aurais plutôt du penchant à user de cheville.

80 u PLKT, f^ptfur. — C'est déroutant! Lui du talon ; toi, de la cheville; moi, des orteil- La raison de tout ça? Oui, c'est bien carier cette différence des natures, des tempe: ments!...

Saint-Etoilk. — Feu importe qu'oo use de quelle manière! Le tout, c'est d'avoir un jolie chauseeite. Un pied d'homme iUgai ' mon pied, dane une jolie chaussette, Je ne co nais rien qui vaille ça. C'est entre le bas et :

maillot, c'est délicieux, quoi ! Et pour avoir des femmes, c'est d'une importance... capitale I

D'Aplany. — Capitale est bien le mot.

Saint-Etoile. — Comment veux-tu que je dise ? Vous me comprenez bien. Quand nous sommes près d'une femme désirée, dans un salon, que nous lui faisons la cour et que nous cherchons à nous rehausser, eh bien, la chaussette joue son rôle, son rôle muet...

SouPLET. — Je pense bien.

Saint-Etoile. — Mais son rôle. A chacun de nos mouvements quand nous croisons nos jambes, que nous les décroisons, si elle est belle, la chaussette, heureusement accompagnée d'un chic soulier verni, jamais elle ne passe inaperçue, elle accroche l'œil de la femme, elle lui procure à l'avance une très bonne impression.

Souplet. — Pour ça, il a raison.

Saint-Etoile. — Parbleu! (A d'Aplany,)

Je vais plus loin. Je suppose une noinute que tu sois quelqu'un de connu... Shakespeare!... et puis que tu aies des chaussettes de coton blanc ; eh bien, essaye de te faire aimer, je t'en défie I

D'Aplany. — Comme je ne suis pas Shakespeare, je ne peux pas essayer, pour le prouver le contraire.

Saint-Etoilb. — Quand mômel Crois-ni va. J'ai l'expérience. La chaussette estfasinatrice. Et à huis clos, doncl c'est là qu'elle est d'une ressource! A ces instants délicats où la femme est prête, pour uu rien, à se r prendre avant de se donner, il n*y a i d'exemple qu'une femme ait été choqu gênée, par la vue soudaine de deux pieds dans de fines chaussettesà fleurs. Qa les étonne, les amuse, ça ne les arrête jamais. TaD< qu*au contraire, il leur suffit quelquefois uu voir seulement Thomme en manches de chemise pour être prises de honte et de remords.

Et puis, adieu, c'est une affaire ratée. Elles ne veulent plus entendre parler de rien. Avec la chaussette, jamais ça à craindre.

D'Aplany. — Tu vas inventer des affaires I Moi, je suis loin de posséder, comme toi, un trousseau de chaussettes suaves brodées à la main, et ça ne m*empêche pourtant pas d'avoir par-ci par-là mes petites bonnes fortunes.

Saint-Etoile. — Quoique végétarien ?

D'Aplany. — Mais oui. Et puis, c'est pas la même chose.

Saint-Etoile. — Parlons de ce qui nous intéresse. Voulez-vous avoir une primeur ?

SoupLET. — Nous y consentons.

Saint-Etoile. — Eh bien, cette nuit, dans une insomnie, il m'est débarqué une très jolie idée, que je vais mettre à exécution.

Souplet, — Toujours à ce propos ?

Saint-Etoile. — Bien entendu. J'ai trouvé une chaussette, une chaussette très drôle, que je m'apprête à lancer ; et dame, je serais

bien surpris si elle ne faisait pas son cbeoi

D'Aplant. — Tu la sais par cœur?

Saint-Etoile. — Oui.

D'Aplant. — Résume-la.

Saint-Etoile. — C'est uae trouTaille, vous allez voir. Oh I c'est bien simple, comme toutes les choses réussies. Seulement, il fall. mettre le doigt dessus.

Souplet. — Va donc. Pas de préface.

Saint-Etoile. — G*est tout bonnement chaussette du collège que je reprends, la chaussette du même bleu coton; mais je la fais eu soie; un rieu chinée, et je la marque de la même façon qu'au lycée : deux initial en rouge, avec un chiffre. Moi j'ai déjà choi-i le chiffre 22.

Souplet. — Les deux cocottes.

Saint-Etoile. — Et puis, le chiffe et 1 initiales, pour qu'on les voie, au Ueu de I< laisser, comme ils étaient, en haut de la tif: toc, je les descends et je les pique sur la ch

ville du dehors, pied droit comme pied gauche. Hein?

SouPLET. — Le fait est que c'est charmant.

Saint-Etoile, à dCAjilany. — Et toi, qu'en penses-tu?

D'Aplany. — J'attends avant de me prononcer.

Saint-Etoile. — Dis-moi toujours un mot d'encouragement.

D'Aplany. — Je me demande si elle sera hygiénique.

Saint-Etoile. — Il ne s'agit pas de ça. Trouves-tu l'idée amusante ?

D'Aplany. — Oui, c'est assez gai.

Saint-Etoile. — Ah I n'est-ce pas ? Et puis, frais, gentil, hien imberbe I Ça a sa poésie, ça rappellera le temps des études...

Souplet. — ... Quand on ne fichait rien, qu'on était le dernier à tout coup !...

D'Aplany. — ... Qu'on allait en promenade sur les quais, le jeudi I

SouPLET. — Le dortoir.

D'Aplany. — Les bains froids.

SouPLET. — Le tambour.

D'Aplany. — Classe d'allemand. Dat Pferd, le cheval.

SouPLET. — Le bon temps, n'y a pas à dire. On n'avait pas d'embêtements comme cei année. Tout petit, tout gosse. Pas de de ir Savait rien de la vie. Dormait bien.

D'Aplany. — C'est vrai.

Saint-Etoilb. — Oui. Et tout ça, ma chaussette le rappellera! Avouez que j'ai lapô dans le mille, bons amis?

SouPLET. — J'en conviens. Mais... ma c'est pas le tout que d'avoir imaginé ta cbai: sette, faut te dépêcher de la réaliser, par qu'un autre pourrait très bien te la chiper.

Saint-Etoilb. — Tu me fais peur. Tu cr< vraiment...

Souplet. — Enfin, presse-loi. parce ou'c est dans l'air.

Vicomte des Irizes 25 ans. .

Baron de Mordoray cO ans.

Pepe Conçues y Menados. ... 27 ans.

(En juin,raprès-midi, chez Conches y Menados. Un petit hôtel des Contes d'Espagne et d'Italie, caché sous la verdure, à la Muette. Dans une arrière-cour de marbre rouge et blanc, où jaillit et ruisselle de l'eau fraîche, ils font tous trois la sieste, repus de mollesse, de bienêtre et de mélancolie. Chaises-longues de paille, nattes, café noir, cigares odorants, lourdes boissons glacées. Et, tendu sur leurs têtes, un grand vélum couleur de fraise que la brise, par instants, gonfle à peine. Conches chantonne en s'aceompagnant sur la guitare .)

Conches, chantant et grattant. — Me mi-ro de arribaa-ba-jo y lue-go te mi-ro'a ti...

203 Lk MAIN ET LE GANT

Des Irizes, à Mordoray, en lui montrant Conches. — Crois-tu qu'il a une jolie maii cet animal-là?

MoRDORAY. — Oui. Et il le sait bien, v C'est pas pour autre chose qu'il aime ta: jouer de sa guitare. Prôlezte à montrer sa patte.

Des Irizes. — Ces gaillards-là, les Espagnols, quand ils se mêlent d'avoir une jolie main, ils Pont aussi réussie que leurs femm* ont le pied.

MoRDORAY. — Elle était Andalouse et co:. tesse. Nous connaissons cette balançoire.

Conches, qui n*arrétepas» — A-le-gri-a ni< da el ver-te Neua de mi co-ra-zon.

Des Irizbb. — Moi aussi, ma main n'c pas mal. As-tu remarqué?

MoRDORAY. — Oui, elle est potable.

Des Irizes. — Tu n'es pas enthousiaste.

MoRDORAY. — Ma foi non.

Des Irizes. — Je ne prétends pas que ça ;

soit une pièce de musée, parbleu, ni qu'elle ait l'air d'avoir été taillée par le ciseau d'Apelle !

MoRDORAY. — Le pinceau. Pas le ciseau.

Apelle était peintre.

Des Irizes. — Es-tu sûr?

MoRDORAY. — On le dit beaucoup. Maintenant, si tu préfères que ça soit un sculpteur, ou un pharmacien, je ne suis pas entêté pour un sou.

Des Irizes. —Non. D'ailleurs, ça n'a pas d'importance.

MoRDORAY. — Aucune. La main, pour moi, ça n'existe pas.

Des Irizes. — Oh !

MoRDORAY. — Sans doute, il vaut mieux qu'elle soit présentable. Mais il y a quelque chose que je mets bien au-dessus de la main.

Des Irizes. — Quoi?

MoRDORAY. — Le gant.

CoNCHEs. — ... Ay que se me llebaer ai-re I Ay, queerai-re se me Ue-bal

Dbs iRiZBis, à Conches, — C'est un peu rasoir ce que tu nous roucoules, mon petit Pcpo» mais c'est tout de môme rudement dans la ' couleur.

MoRDORAY, à Conches. — Comment appelles- m tu ça? I

CoNCHBS. — Rien. Ce n'a pas de nom. Aire de la Tierra... du terroir... Ce iré ioli, hein

Des Irizes. — Tré ioli, mon vieux Pep Vas-y, tant que tu voudras. On ne t'écouic pas, mais on t'entend.

MoRDORAY. — Ça fait toujours plaisir.

Dbs Irizes, à Mordoray. — Tu me parlais du gant. Vraiment, tu le mets tant que ça audessus delà main?

MoRooBAT. — Oii! à cent mille pics!

Righil

Des Irizes. — Cepcii<- a^^ii.*.^.*c-.vi

Mordoray. — La main, elle est ce qu'ell est, on ne peut pas la cbangcr.

Dbs Irizes. — Avec ça! Je te garantis qu*

main, même atroce, dès qu'on se met à la guider, à l'entourer de soins, devient, en très peu de temps...

MoRDORAY. — Un peu moins ignoble, soit.

Des Irizes. — Mais non, tout à fait bonne.

MoRDORAY. — Ne dis pas ça.

Des Irizes. — J'ai des exemples.

MoRDORAY. — Je ne veux pas les connaître. Non. Tout ce à quoi on aboutit, c'est à une très légère amélioration. Pas davantage. La main, c'est la nature qui la fait, il faut la subir telle qu'elle est. Tandis que le gant, c'est Thomme qui le fait, comprends-tu? Il est l'image de la main, l'enveloppe de la main, la protection de la main, la parure de la main, le complément de la main...

Des Irizes. — Repose-toi une seconde.

MoRDORAY, — Ne m'interromps pas. Il est tout cela à la fois, le gant, et en plus, il est l'ouvrage de l'homme, par cela même modifiable et perfectible! Enfin, c'est un objet d'art,

c*est du luxe que nous portons au bout de D'. bras et qui nous distingue du vulgaire, des marchands de boules de gomme. Il y a des quantités de gens qui ont une main honorable, ça se voit couramment ; mais le gant, ah I c'e une autre histoire. N'est pas ganté qui veut.

CoNCHES. — Todos los contrabandistas etc.

Des Irizes, — Il y a bien un peu de vr .. dans ce que tu dis.

MORDORAY. — S'il y a du vrail Mai> clair comme de Teau de roche, c'est le b sens I Seulement, avec les idées que j'ai, . soufTre bien.

Des InizBs. — Pourquoi?

MoRDORAY. — Parce que je ne trouve p que le gant soit aujourd'hui ce qu'il devr. être. Il n'occupe pas la place qu'il méri: Tout le monde a des gants, c'est une faui une grosse faute. Si c'était eo mon pouvo j'interdirais l'accès du gant aux basses claset

Des Irizes. — Même pour se marier?

MoRDORAY. — Même. On se marie très bien sans ça. Le gant devrait être réservé... être l'apanage d'une certaine élite... Enfin, je me comprends.

Des Irizes. — C'est toujours ça I

MoRDORAY. — Mais l'Histoire I Interroge l'Histoire. Tu trouveras le gant à chaque pas. On marche dessus. Il est mêlé à tout. Ohl les gants du passé, brodés, blasonnés, avec des devises, des gants qui vous permettaient de faire un tas de gestes, un tas de mouvements sans être ridicule. Par exemple, de tenir une rapière ou de poser le poing sur la hanche. Pose ton poing sur ta hanche, aujourd'hui. Je t'en défie; ça ne rime plus à rien.

Des Irizes. — Autre temps.

MoRDORAY. — Sale temps! Et puis, on ne sait pas les faire.

Des Irizes. — Quoi?

MoRDORAY. — Eux. Les gants. Nous ne par-

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