G CAN.^^ ... .^..H.^^IB
Pierre. — C'est très grave.
Paul. — Tu peux toujours me le dire.
Pierre. —Je pense — je suis comme César moi, tu sais? — je peuse à plusieurs choses la fois.
Paul. — Eûumère.
PiBRRB. — Primo. Pleuvra-t-il I Fera-l-.. beau temps ?
Paul. — Ce n'est pas à moi qu'il faut d« mander ça, c'est à l'abbé Fortin.
Pierre. — Dois-je prendre une canne ou un parapluie ?
Paul. — Jeteui» ; i^umandeàcetabbé, ile^ infaillible. S'il te dit : « 11 pleuvra t » Tu peu y aller hardiment, c'est qu'il fera beau temp.et tu prends ta canne la plus souriante. Si, au contraire, il te dit : « Mon petit Monsieur, nous aurons du soleil », c'est qu'alors il pleuvra à seaux, et tu saisis le joyeux pépin. As-tu cod prih ?
l^Liuib. — Oui. M<u» jt; uc 1 cu ^iod »uu» ia
a in, cel abbé; par conséquent, ce que tu me dis ou rien, c'est kif-kif. Et puis, secundo, je pense : A supposer que je prenne une canne, quelle canne faut-il prendre ? A supposer que ce soit un parapluie, quel parapluie?
Paul. — Fais ce que tu voudras. Tu es d'un long ! Il faut vraiment avoir du temps à perdre pour te tenir compagnie.
Pierre. — Le temps te paraît long parce que tu me tiens compagnie animalement, comme une brute, rien que de corps. Tu ne cherches pas à pénétrer dans ma pensée, à te l'assimiler.
Paul. — Je ne peux pas t*écouter comme si t'étais Bossuet ?
Pierre. — Non. Mais sois à moi avec ton cerveau, sois attentif. Eh bien, ce que je te disais à la minute est très compliqué, beaucoup plus que tu ne le crois. En effet, quand je m'interroge comme tu me vois le faire, il ne s'agit pas pour moi de me demander si
258 CANNE BT PARAPLUIE
c*e8t telle ou telle canne entre toutes me« cannes, ou tel parapluie entre tous mes para pluies que je vais prendre. Non, cela ne wu frirait aucune difficulté, c'est très simple ce dont il s'agit, c'est de savoir si je prendrai au hasard dans le tas, ou bien si je déparei lerai un ménage. Y es-tu, à présent?
Paul. — Non. Je te demande pardon.
Qu'est-ce que c'est que ce ménage que tu a=^ peur de dépareiller?
PiBRRB. — Mais rappelle tes souvenirs, sacré nom I Rappelle-les I
Paul. —Je m'égosille ; ils ne viennent pas.
PiBRRB. — C'est bien la peine que je me sois donné un mal de chien, Tannée dernier^ à t'expliquer tout le mécanisme de mescann* et de mes parapluies I
Paul. — Ah 1 oui. Maintenant, ça me revient vaguement.
PuRRi. ' Je t'ai expliqué que j*avais un escadron volant de cannes do toutes sorte-
CANNE ET PARAPLUIR 259
une cinquantaine environ, et puis un petit peloton de parapluies.
Paul. — Volants aussi ?
Pierre. — Volants.
Paul. — Combien?
Pierre. — Une douzaine?
Paul. — Seulement ?
Pierre. — Oui. Je n'ai pas voulu m'encombrer. Et puis alors, en dehors de ça, je t'ai dit tout au long que j'avais des ménages.
Paul. — Ah I oui I
Pierre. — J'appelle un ménage une canne et un parapluie assortis, qui vont ensemble, qui ont même manche, même pommeau, même bois. Un ménage. Eh bien! j'ai douze ménages. Naturellement, les ménages sont beaucoup plus jolis, plus riches que les volants I Seulement, je ne saurais pas te dire pourquoi ça me cause une petite impression pénible de prendre une canne ou un parapluie qui fait partie d'un ménage.
?C0 CANNE ET PARAPLCIt
Paul. — Cependant, il faut bien ! Tu ue peux jamais prendre à la fois le ménage complet, la canne et le parapluie?
Pierre. — Si.
Paul. — Mais alors on te regarde dans la rue. T'as Tair d'un marchand,
Pierre. — Tu n'attends pas la fin de ma phrase. Je prends toujours le ménage en voiture I
Paul. — Fermée t
Pierre. — Fermée ou ouverte. Tai des anneaux pour les passer. De cette façon, je les vois tous les deux.
Paul. — Elle et lui.
Pierre. — Je suis content. Il peut tomber ce qu'il voudra : de Teau ou du soleil, je suis armé, j'ai mon ménage.
Paul. — Pardon? Comment sortons-oous à rinstant? A pied ou en voiture?
PiBBRB. — Voilà encore ce que je suis en train de me demander.
CANNE ET PABAPLUIE 261
Paul. — Oh ! ami ! bon ami 1 Si tu savais comme tu es bassin I Tu ne peux pas t'en faire une idée.
Pierre. — A quoi bon ? Tu t'en rends compte mieux que moi.
Paul. — Prends un parti, le t'en conjure. Ou je te lâche.
Pierre. — Eh bien, je te laisse le soin de décider, parce que moi, je ne suis plus maître de ma pensée.
Paul. — Quel bonheur 1 Ça ne va pas traîner, tu vas voir. Nous allons sortir en voiture.
Pierre. — Quelle?
Paul. — Victoria. Tu prendras un ménage.
Pierre. — Quel?
Paul. — Tu dis que tu en as douze?
Pierre. — Oui.
Paul. — Tu prendras le dernier en date.
Pierre. — C'est qu'il ne va pas avec ce vêtement.
262 CANNB ET PARAPLUIE
Paul. — Quel est celui qui irait?
Pierre. — Le ménage couleur puce.
Paul. — Prends le ménage puce. E«t-c<:
fini? As-tu Tesprit en repos ?
Pierre. — Davantage, oui. Je te remercie
Paul. — Alors, dis qu'on attelle.
Pierre. — Les bais marrons?
Paul. — Si tu veux.
Pierre. — C'est parce qu'ils vont mieux aussi avec ce vêtement.
Paul. — Zul ! Tu me rases. Et moi, est-ce que je vais avec ton vêtement?
Pierre. — Ne te fâche pas.
Paul. — Si. Assez ! Trotte chercher ton mt nage.
Pierre. — J'y vais. Tu les connais, mes r ' teliers de cannes et de parapluies ? J'ai di merveilles.
Paul. — Oui, oui.
Pierre. -- Il n'y a qu'une chose 4111 n ^ manque pour être heureux : c'est d'avoir ul.
canne qui m'ait été donnée par le prince de Galles.
Paul. — C'est impossible. Tu sais bien qu'il n'en donne qu'à Febvre. Allons, fichons le camp I
Marquis DE RÉaiN AT. 30 ans.
JuuEM DES Glaïeuls. 50 ans.
Un reporter de V Instantané, 28 ans.
DÉSIRÉ — valet de chambre du marquis,
50 ans.
(Chez le marquis de Régiaat, le soir, après minuit. Dans un petit salon. Réginat et des Glaïeuls sont en frac.)
RÉGINAT, à son valet de cham hre qui se tient à la porte. — Eh biea, quoi? Vous dite s que c'est un reporter? du journal l'Instantané? Qu'est-ce qu'il veut?
S68 LR LINOB
DÉSIRÉ. — Je ne sais pas, monsieur. Je bi ai demandé, il m'a répondu que ça ne me regardait pas.
RÉGiNAT. — Qu'il entre. {D'^siré sort,)
Des Glaïeuls. — C'est épatant tout de mém^ de se présenter chez toi, à minuit passé, «'t 1 . veille d'un pareil jour.
DÉSIRÉ, introduisant le reporter, — Entrez, monsieur.
Le Reporter, nullement embarrassé. — Je vous demande pardon, monsieur le marquid'avoir un peu insisté...
RÉoiNAT. — Soyez très rapide, monsieur Soyez la flèche. Qu'est-ce qui vous amène f
Le Reporter. — Voilh, monsieur. Vous vous mariez demain.
RÉOINAT. ~ Jusqu'à présent c'est mou iniei. tion.
Le Reporter. — Vous épouset mademoiselle Piwitt.
RÉOINAT. — Elle-même.
LE LINGB 269
Le Reporter. — Qui vous apporte vingt millions.
RÉGiNAT. — Vingt et un. Ne m'ôtez pas le pain de la bouche.
Le Reporter. — Gagnés par sa mère avec... Puis-je achever?
RÉGiNAT. — Qu'est-ce à dire, monsieur?
Sans doute, je vous prie d'achever, et à l'instant même. Gagnés avec quoi, s'il vous plaît?
Le Reporter. — Oh! monsieur le marquis, loin de moi... gagnés avec la vente d'un médicament, comment dirai- je?.. .préservatif.
RÉGINAT. — C'est cela même, monsieur, je n'en rougis pas. D'ailleurs, je ne peux pas le cacher. Les pilules Piwitt ont fait le tour du monde.
Le Reporter. — On dit même que c'est très dangereux.
RÉGINAT. — Stupide. En avez-vous pris?
Le Reporter. — Jamais 1
270 LB LINOB
Dbs Olaïbuls. — Je voudrais bien pouvc en diro autant.
RÉoiNAT, à des Glaïeuls, — Ne sois pa^»» ingrat, elles t'ont fait du bien.
Des GlaIbdlb. — Oui, mais cruellement.
RÉOINAT. — Ne mêlons pas les choses. iA reporter,) En somme, que désires- vous?
Le Reporter. — Monsieur, moi je ne suis pas comme tous mes camarades, qui font •: l'interview vieux genre ; je cherche à innove : L'autre jour, en songeant à vous, il m'est vet: une très bonne pensée.
RÉGiNAT. — Ça ne m*étonne pas.
Lb Reporter. — Je me suis dit : Vo.. . marquis de Réginat, d'abord possesseur luimême d'une très belle fortune.
RÉGINAT. — Très belle, monsieur. A trois ans j'avais perdu tous mes parents, proche et reculés, avant même d'avoir eu le temps d* m'attacher à eux. Continuel.
Le Reportbr. — II épouse une jeun*
tf
colossalement riche aussi. Que vont faire mes camarades, tous mes bons camarades? Ils ont aller trouver mademoiselle Piwitt pour interviewer sur son trousseau.
RÉGiNAT. — Et ils ne s'en sont pas privés. Rien que dans la journée d'aujourd'hui, ma fiancée a dû donner dix-sept consultations sur sa corbeille. Oe soir, elle était un peu lasse.
Des Glaïeuls, à 'part. — Qu'est-ce que ça sera demain I
Le Reporter. — Eh bien, moi, je vais faire autre chose, qui n'a encore jamais été fait I
RÉGiNAT. — Dites vite, vous m'effrayez.
Le Reporter. — C'est le marquis que je vais interviev^er, sur son propre trousseau! Un homme comme lui, qui mène la mode, et qui donne le ton au linge depuis plusieurs années, a évidemment un trousseau de premier ordre. Il faut que je le voie, ce trousseau, et que je le décrive. Alors, je suis venu.
272 LE LINOl
RÉGiNAT. — Un peu tard, avonez-le.
Le Reporter. — C'est vrai. Mais je savai que c'est seulement à cette heure-ci que je vous trouverais libre.
RÉGINAT. — J'allais me coucher. Dix li.inutes plus tard, vous me trouviez couché. Mou ami des Glaïeuls, qui était sur le point de h< retirer quand vous êtes arrivé, peut vous le dire. 1
Lb Reporter. — Je connais bien aussi monsieur des Glaïeuls.
Des GlaIbuls. — Allons donc !
Lb Reporter, à de» Glaïeul», — > imi deux ans que je vous suis de l'œil, monsieur. C'c^^t tous qui avet inventé la petite pince en or pour tenir le caleçon à la chemise.
Db8 Glaïbulb. ^ Gomment I vous savez ça?
Lb Repobtrr. — Il le faut. Et bien d'autres choses encore 1 Maia, chut! Rcvenousau trous seau du marquis.
RÉGINAT, préoccupé^ un peu indécis, — Oui.
t'entends. Alors, vous voulez que je vous le
lontre?
Le Reporter. — Ou que vous me permettiez de m'en approcher quelques instants.
RÉGINAT. — Vous ne toucherez à rien?
Le Reporter. — Je vous le promets.
RÉGINAT. — Parce que tout ça est aligné sur des tables dans mon appartement de toilette. J'en avais fait faire une exposition ces jours-ci pour que mes intimes pussent venir jeter un coup d'œil, prendre une idée. L'exposition a été fermée ce soir; elle a eu un gros succès, je dois le dire. N'est-ce pas, Glaïeuls?
Des Glaïeuls. — Etourdissant!
RÉGINAT. — Ah! dame! je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui à Paris, et même en France...
Des Glaïeuls. -- Tu peux dire en Europe! tu peux aller jusqu'à l'Europe.
RÉGINAT. — Beaucoup de gens qui soient linges comme moil
274 LE LINOB
Des Glaïeuls. — Y en a pas. Tu es le seul.
Le Reporter. — Voyons vite ces belles choses, monsieur le marquis.
RÉoiNAT. — Soit, j'y consens.
Le Reporter. — Merci.
RÉGiNAT. — Mais, par exemple, nous n'ailons faire qu*entrer et sortir, parce qu*il e:^. très tard et que je suis éreinté.
Le Reporter. — - Soyez sans inquiétude, ]♦ vous ménagerai.
Réoinat. — Glaïeuls, prends la lampe.
[Ils sortent tous trois.)
(Dans rRppartement de toilett*. Dm tablât tt dti frtdio» leodut de tdoon Tieux bien féiê, tl dv Uoge, du
liDge, du linge.)
Héginat. — Voilà,
Ls RipoBTBA. — Que ae iingel
RÉGiNAT. — Voulez- VOUS que je vous explique les grandes lignes?
Le Reporter.— C'est ça, les grandes lignes seulement.
RÉGINAT. — Après, j'irai me coucher, et si vous voulez avoir le détail, alors je vous laisserai avec des Glaïeuls. Il est au courant de mon trousseau aussi bien que moi. N'est-ce pas, des Glaïeuls?
Des Glaïeuls. — Avec plaisir.
Le Reporter. — Monsieur des Glaïeuls est vraiment bien bon.
Des Glaïeuls. <— Non. Mais j'ai un esprit avide, je m'intéresse aux choses d'art.
RÉGINAT. — Je commence. D'abord deux classes : la lingerie dure et la lingerie molle. Qu'est-ce que c'est? Les mots le disent. La lingerie dure, ce sont mes chemises de jour, mes plastrons, faux-cols, manchettes, etc. La lingerie molle, ce sont mes chemises de nuit, caleçons, mouchoirs, etc.
Lb Rbportbr, qui a tiré son calepin. — N*allez pas trop vite, 8*11 vous plait, parce que j*ai peine à vous suivre.
Réoinat. — Tant pis. Attrapez ce que vous pouvez. Pour mon liuge de corps, ce que j'ap<* pellerai le linge habité, je n*ai jamais rien voii i >< d'efféminé. Pas de fanfreluches. Des toi. anglaises un peu rudes, et du piqué, tout temps du piqué. Ma lingerie molle compreu 1 deux séries : la série de couleur et U sériof blanche. Pour la couleur, je n'emploie que uà batiste. Pour le blanc, je n'emploie que le nansouk. J'aime ce qui est sobre et mile.
Lb Reporter. — Vous avei bien raison I
RéoiNAT. —Mais, par exemple, pour tout le linge étranger, le linge que je ne porte p.tel que les fonds de bain« les draps, les taies d'oreiller, les descentes de bais, oh I alors ! toul ce qu'on veut, je ne suis pas eooemi des tissiui câlins et même frivoles. Maintenant...
Dm Olaïbuls. — La lampe me ùUi^e.
LE LINGB 277
Réginat. — Pose-la, imbécile. Maintenant, je veux bien être gentil pour vous, je vais vous faire quelques demi-confidences.
Le Reporter. — Ah?
RÉGiNAT. — Tous mes napperons de toilette sont exécutés et brodés par une maison anglaise d'après des dessins dont j'ai la propriété, qui m'appartiennent.
Le Reporter. — Où est cette maison?
RÉGINAT. — Je ne peux pas vous la nommer. Sachez seulement qu'elle est à Londres.
Le Reporter. — C'est à Londres, aussi, sans doute, que vous vous blanchissez?
Réginat. — Non, c'est devenu trop banal. Je me fais blanchir en Dauphiné, près de la Grande-Chartreuse. Je vous parlais tout à l'heure de mes chemises de nuit. Je les ai voulues d'une simplicité enfantine: les batistes de couleur, avec les entre-deux en dentelle d'Irlande, tout bonnement. Et les blanches, avec un ourlet plat à la paysanne, et un seul
278 LE LINOB
jour à môme le fil, avaul l'ourlet. La cbeiui du pauvre, quoi?
Le UePORTIR. — J .mais ic une.
RÉGiNAT. — J'ajoute deux délailb .,^. lèvent intéresser tos lecteurs et que je vo livre.
Le Reporter. — Vous nous gâtez I
RÉQiNAT. — Pour ma liogerie molle, 1 poignets, les empiècements et les ourlets êo. faits au couvent de Notre-Dame-du-Bou-S cours, à Chàteaulin. Quant aux piqûres aux jours, ils sout faits également en province, dans un ouvroir. Il n'y a encore que les Congrégations pour fournir un travail inii soit consciencieux.
Lb Reporter. — 0*est inouï! Jamais je ne me serais douté de tout ça.
RÉGINAT. — Vous ignores bien d'autri choses. Mon linge de ptire fantaisie, [loi ▼oyage, caoot, bicycle, etc., derinei où on lu TétabUtr
Le Reporter. — Je ne devinerai pas.
RÉGiNAT. — Dans une maison de détention pour femmes. Et vous me croirez si vous voulez, mon cher monsieur, je trouve que ça vous a un petit ragoût... Ça m'excite.
Le Reporter. — C'est ce que je vois.
RÉGINAT. — Enfin, ce que j'ai peut-être de plus merveilleux, regardez... Ce sont mes mouchoirs. Ça, c'est de toute beauté.
Le Reporter, qui regarde. — Oh! Et vous vous mouchez là-dedans?
RÉGINAT. — Vous vous moqucz de moi. Jamais de la vie.
Le Reporter. — A la bonne heure. Ce sont des mouchoirs pour la galerie, pour la gloire. Vous en avez d'autres moins bien pour le côté pratique.
RÉGINAT. — Non plus.
Le Reporter. — Mais alors?
RÉGINAT. — Je ne me mouche jamais, je trouve ça vulgaire. Ou du moins, si ça m'ar
rive, c'est comme si je ne me mouchais pa parce que je me suis habitué à ne le faire qu' de certains moments.
Le Reporter. — Peut-on savoir?
RÉGiNAT. — En dormant, la nuii. J..m . dans le jour. Là, je me sens fatigué. Je vo» laisse avec des Glaïeuls. ( A des Olaïeuh. Prenais la lampe et éclaire monsieur.
Le Reporter. — Monsieur le marquisl...
RéoiNAT. — Bonsoir, monsieur. A la pr chaîne. Chaque fois que je me marierai, ; serai heureux de vous recevoir. (// tV en tif fiant,)
Lb vicomte de GiROFLAY. 28 Ens.
Paul Mandolin ., 23 ans.
Le coiffeur Bernard.... 45 ans.
ïhez Giroflay. Après déjeuner. Giroflay et Mandolin, seuls, turaant des cigares.)
Giroflay, qui tire sa montre. — Deux heures I Ce sacré coiffeur ne viendra plus. Il devait être ici à une heure ei demie.
Mandolin. — Tu ne peux donc pas te faire
ta raie tout seul? Je te la tracerai, moi, veux?
GiROFLAY. — Ça serait du propre! Et puid*ailleurs, il 8*agit de tout autre chose. Le coiffeur dont je te parle ne vient pas pour mes cheveux.
Mandolim. — Pour quoi, en ce cas? Pour te sonder?
GiROFLAY. — Non, mon vieux, non. Il vient pour m*acheter des bijoux.
Mandolin. — Tu as des bijoux à lui vendr*
GiROFLAY. —Oui, Mandolin.
Mandolin. ~ Et il te les achètera?
GiROFLAY. —Oui, Mandolin.
Mandolin. — Cher?
GiROFLAY. — Le plus que je pourrai, Iian« dolin.
Mandolin. — Tu as donc besoin d*argentM
GiROFLAY. — Probable.
Mandolin. — Et alors, tu vends tat bijoux? tes beaux bijoux 1
GiROFLAY. — Non, pas mes bijoux. D'autres, jes miens, je les garde. Ceux que je lessive, ie sont des bijoux ignobles qu'un excellent isurier, moyennant une assez forte rétribufion, a consenti à me céder. Alors, comme je le peux pas, bien entendu, garder ces horreurs, je les repasse à un petit perruquier )0ur dames, qu'on m'a indiqué, un petit perruquier qui coiffe des grues.
Mandolin. — Et qu'est-ce qu'il en fait de tes bijoux?
GiROFLAY. — Il les revend aux grues tout m leur nettoyant la tète au quinquina.
Mandolin. — Très roublard I
GiROFLAY. — De cette façon, tout le monde ^st à peu près content.
Mandolin. — Ça m'étonnait bien aussi que tu vendes tes bijoux! Après tous les sacriices que tu t'es imposés pour eux !
GiROFLAY. — Faudrait que j'aie perdu le ford!
286 LB8 BUOUZ
Mandolin. — T'en as pour de l'argent. T'en as bien pour cinquante mille francs.
OiROFLAY. — Tout ce que je peux dire, c'est qu'ils sont assurés pour cent mille.
Mandolin. — Y a bien des femmes, et de femmes très chic, qui n'ont pas ce que ta as
GiROPLAY. — Y en a quelques-unes, oui.
Manoolin. — Des boutons de manchettes oh ! que tu en as de jolis! Ceux avec des brillants entourés d'émeraudes I
GiROFLAY. — Ils sont pas laids, ceux-iÀ. Ils sont amusants.
Mandoun. —TU rcux qui sont en saphirs cabochons !
GiROPLAT. — Ile ne eont pas dod plus . vomir dessus, ceux-là. Je les ai achetés à Vienne, chez un juif, près du Grabeo.
Mandolin. — Une chose que j'adore, tiens, et qui est une merreille, c'est ton gros bouton de chemise dans lequel il y a une petite pendule qui sonne.
GiROFLAY. — Oui. Je peux dire que je suis le seul à avoir ça. Il a appartenu au khédive. Maintenant, tu sais, n'y a rien de plus difficile à porter que ces grosses pièces-là. Faut que ça soit moi pour ne pas avoir l'air d'un rasta. C'est comme mes bagues.
Mandolin. — Ah dame I Le fait est que je n'ai jamais vu personne avoir des bagues comparables aux tiennes I Quand tes mains sont garnies, il y a des jours où on ne voit plus la chair de tes deux petits doigts, tellement tu as de Vov et des pierres dessus. On dirait des manches d'ombrelle. C'est même un peu trop, entre nous.
GiROFLAY. — Jamais on n'a trop de bagues.
Mandolin. — Cependant, combien en astu?
GiROFLAY. — De présentables ? Vingtquatre.
Mandolin. — Tu ne les portes pas toutes les vingt-quatre à la fois, voyons?
288 LBS BIJOUX
OiROFLAY. — Ça m'est difficile. Mais je le regrette.
MaNDOLIN. — Ce tciail auicull
GiROFLAY. — Nou. J'aime les bijoux. Saistu pourquoi je tiens aujourd'hui à me faire de l'argent ? Pourquoi j'attends le coiffeur comme le Messie? C'est pour me payer une hagu qui m'a tapé la rôtiue avaal-hler, rue de I Paix.
Mandolin. — Encore une nouvelle ?
GiROFLAY. — Trois serpents entrelace?, le serpent du milieu en argent mat, les deux autres en or ; et tous les trois avec un rubis surlatéie...àbaverljenetedisqueçaIEtpui> lourde. J'adore les bagues lourdes, qui tirent à la main. Ça vous pèse au doigt, ça fait qu'on y pense tout le temps. Et puis, ça donne du joli, du fatigué aux gestes. Moi, qu'est-ce que tu veuxlf les bagues, ça me tient compagnie. Si je suis seul, n'importe où, et que jaie mes bagues, je no m'ennuie pas. Excepté la
»it pourtant, parce que je les retire toujours ant de me coucher. Y en a qui les gardent pour dormir; je ne suis pas de cette école-là. D'abord, j'aime bien, le soir, quand je les ôte tout le long de mes doigts, et puis que je les verse dans ma petite coupe en bronze où elles font du bruit. Minute agréable! Enfin, j'ai idée que les bijoux et surtout les bagues, c'est un peu comme nous, que ça a besoin de se reposer, et que le lendemain matin ça reprend son service avec plus de cœur. Ça brille mieux et c'est plus chic, après avoir passé une bonne nuit. Je te jure — on sent ça au toucher, à des riens — que bien des fois il m'est arrivé de quitter à minuit des bagues vannées, claquées, des bagues en beurre, qui n'étaient plus fichues de faire un pas, et le lendemain matin je les retrouvais gentilles, éveillées, ne demandant qu'à partir I C'était la nuit. Elles avaient fait un bon dodo, comme leur patron. Mandolin. — Tu m'émeus. {Coup de timbre.)
290 LES BIJOCX
GiROFLAY. — On sonne. C'est le coiffeur. MiUiDOLiN. — Tu les «as là, tes bijoux à lave ^ GiROFLAT, ouvrant un petit meuble, — P...bleu ! (Sortant un paquet enveloppé dans u i morceau de journal.) Voilà le trdsorl (0 frappe,) Enlrea.
Bernard. — Excuser-moi, monsieur le comte, si je suis un peu en retard. J*ai 6té tenu par une cliente.
GiROPLAT. — Je vous pardonne. Arrives vi ; J*ai des bijoux à vous vendre, des bijoux d» famille. Pas de la mienne. Mais ils sont toul de môme de famille.
DcRNARD. — Qa m>st égal, ça. Sontbeaux?
GiROPLAT. — Magnifiques! Vous ailes to: . (// dêpHê tr j.anuftA Tencx. Tout ça» c'est nour vousl
SERNARD. — Mais ils sont très laids!
iROFLAY. — Je VOUS crois I C'est bien pour ça que je vous les repasse.
Bernard. — C'est de la tout à fait basse marchandise. Vous avez reçu ça d'un usurier?
^^—^GiROFLAY. — En plein.
^^^Kernard. — Pour combien vous a-t-il cédé ^Hs vieux débris ?
^■GiROFLAY. — Pas pour mes beaux yeux, ^^pur six mille francs.
* Bernard. — Six mille francs 1 Ça n'en vaut pas quinze cents I
GiROFLAY. — Ça n'empêche que vous allez m'en donner trois mille.
Bernard. — Trois mille! Ahl monsieur le vicomte, vous n'y pensez pasl GiROFLAY. — J'y pense très sérieusement. Bernard. — Non, non. J'aimerais mieux friser des chauves toute ma vie.
GiROFLAY. — Ça vous rapporterait encore
202 LES DIJOOX
moiuâ que de me donuer mes trois mille. Ainsi, n'hésitez pas.
Bernard. — Je n'hésite pas. Je tous oiïrc mille francs du tout.
GiROFLAY. — Monsieur badine ?
Bernard. — Oh 1 monsieur le vicomte, ]• ne me permettrais pas. Mais, franchement, je vous assure que ça ne vaut pas davauloge. Et encore, à mille francs, je ne sais pas comment je ferai pour en sortir.
GmoFLAT. —Vos clientes sont là. Lesgruci que vous ondulez.
Bernard, froissé. — D'abord, monsieur le vicomte, les grues que j*ondule ne sont pas les premières venues. Et puis, saufle respect que je dois à monsieur le vicomte, elles ne por raient pas des infamies pareille .<.
GiROPLAT. —Je ne tiens pas k ce que les portent. Elles feront comme mo! '^'^'^ revendront.
Dbrnard. — A qui ?
LES BfJOUX 293
ËUroflay. — Je ne sais pas. A leurs mères, st des vrais bijoux de mères, tout ça. dERNARD. — On voit bien que vous n'êtes pas au courant. Aujourd'hui, monsieur, les mères de ces dames sont plus difficiles que leurs demoiselles.
GiROFLAY. — Allons donc?
Bernard. — Il est passé, monsieur, le temps où on les rendait heureuses avec une chaîne à coulants ou un camée. A présent, il leur faut du Boucheron, du Vever. Ou sans ça, elles brament. J'ai affaire à elles tous les jours ; ça n'est pas drôle. De l'instant où leurs filles ont pris une particule, elles se croient tout permis, elles ont la folie des richesses.
GiROFLAY. — Quinze cents francs, et je no vous embête plus?
Bernard. — Mille, monsieur le vicomte.
GiROFLAY. — Treize cents, là?
Bernard. — Mille, monsieur le vicomte.
294 LBS BIJOUX
OiROPLAY. — Douze cent cinquante?
Bernard. — Non. Inutile.
GiROPLAY. — Douze cents?
Bernard. — Je tous en prie.
GiROFLAY. — Eh bien, alors, mille. Pout moi la paix !
Bernard. — A la bonne heure, monsieur le Ticomte est raisonnable.
GiROFLAT. — Vous avci Tangent f
Bernard. — Le voilà. Je vous le donne i de suite. J'y perds, tous saTet? J*y perds. lut remet un billet de mille /Va net.)
GiROFLAT. — Eh bien, et moi, donc ? Qn'» ce que tous diriez si tous étiei à mit pU Six mille francs de billets 1 O'ett roid<v
Bernard. — Monsieur est jeune. Monsieur a encore sa mère.
GiROFLAT. — Heureusement. Smof ça I
Bernard, prtfFianf eonsfé, — Je sols le TÔtre^ monsieur le vicomte. (// MortJ)
GiROFLAT, à Mandolin, — Je suis tout de
môa
ôme content. J'aurai ma bague. Viens l'a-
Iheter avec moi.
Mandolin. — Je veux bien. Mais, dis donc, irie chose?
GlROFLAY. — Va.
Mandolin. — Tu ne te fâcheras pas ?
GlROFLAY. — Mais non.
Mandolin. — Moi qui n'ai pas le sou... quelquefois, quand j'aurai un rendez-vous pour chauffer une femme, tu voudras bien m'en prêter une ?Une de tes bagues?
GlROFLAY. — Tu ne t'embêtes pas 1 Mandolin. — Une laide.
GlROFLAY. — J'en ai pas de laides, monsieur.
Mandolin. — Enfin, une moins bien?
GlROFLAY. — Oui, là.
Mandolin. — Tu es gentil, tu es un frère. GlROFLAY. — Je suis comme ça, j'ai bon cœur. {Ils prennent leurs chapeaux et sortent.)
Arthur de Coutances .... 32 ans .
ROCHETATLLON 28anS.
(Dans un compartiment de première classe. Ligne de Bretagne. Ils sont seuls tous deux, en tenue accomplie de voyage.)
Coutances. — Qu'est-ce que tu as à me regarder de cette façon ? Ça te choque de me voir allongé sur la banquette?
RocHETAiLLON. — Maîs non. Au contraire, je Vadmire. J'admire surtout tes gestes. Je les trouve étonnamment réussis. Souvent, je
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t*observe; tu n'en as pas uo de faui. Le moindre des mouvements que tu fais, c'est d'une justesse, d'une élégance, d*une harmonie... Comment diable t'y prends-tu?
CouTANcES. — Ahl voilà. Crois bien, vieil ami, que ce n*est pas l'efTet du hasard, que ça vient de très loin, que c'est le résultat do longues et patientes études.
RocHETAiLLON. — Je m'en doute.
CouTANCEs. — Faudrait pas se figurer que c'est inné, les jolis gestes, qu'on les a du premier coup, en prenant le sein de sa mère. Grave erreur. C'est par le travail, rien que par le travail.
ROCHETAILLON. — Tout demande du travail.
Coûtantes. — Ce qui fait ma force dans la vie, vois-tu, et depuis déjà pas mal d'années, c'est que j'ai trouvé un point de départ Tout est là ; trouver an bon point de départ. Une fois que ça y est, on peut filer tranquille, dtoit devant soi.
RocHETAiLLON. — Qu'est-ce que c'est que ton point de départ? Tu ne me l'as jamais dit.
CouTANCEs. — Si je te le dis, tu en sauras aussi long que moi. Tu me feras de la concurrence.
RocHETAiLLON. — As pas peur. Le sens de l'émulation m'a toujours échappé. Depuis ma huitième préparatoire jusqu'à ma philosophie, je n'ai jamais cessé d'être le dernier. Tu n'as rien à craindre, va. Rochetaillon n*ira pas sur tes brisées.
CouTANCES. — Soit. Mais jure-moi le secret
Rochetaillon. — Je te le jure.
CouTANCES. — Parce qu'il ne faut pas plaisanter; c'est le programme de ma vie que je te livre là.
Rochetaillon. — Sois donc en repos ! Je t'ai juré 1
COUTANCES. — Bon. Voilà comment ça m'est arrivé. Un jour, à propos de rien, j'ai fait une
remarque géniale. Oh I géniale t tout simple* ment.
RonHETAiLLON*. — Ça n'a rien frexlmr rt^înair^ .
CoDTANCFS. — J'ai découvert qu'ici-bas, dans l'existence, on n'écoutait pat. Comprendstu? Qu'on n'écoutait pas ce que tous disiez. Même si c'était... surtout si c'était des chose? intéressantes, belles, dignes d'être écoutées. Et en même temps je faisais cette seconde découverte qu'on regardait toujours, et très attentivement, les gens qu'on n'écoutait pas. A dater de cette minute, j'avais mon point de départ, je possédais la clef des problèmes.
RocHBTAiLLON. — C'cst très curieux. Continue.
CoDTANCBS. — Du momeut qu'on regarde et qu'on n'écoute pas, je me suis dit : ça n'est plus la peine de se casser la cervelle, il n'y a qu'à parler le moins possible avec la bouche El c'est avec ses gestes, avec ses atUtade^
avec ses jeux de physionomie et de corps qu'on parlera, qu'on se fera écouter.
RocHETAiLLON. — Au foud, ça revient au même. Ce n'est qu'un déplacement de transmission.
CouTANCEs. — Tu l'as dit. Alors, à partir de ce jour, j'ai travaillé mes gestes, je les ai cherchés, modifiés, perfectionnés. Et, petit à petit, au fur et à mesure que je faisais des progrès, je ne me servais pas d'autre chose dans la conversation. Eh bien, mon cher, je m'en tire si bien, que j'ai absolument l'air de parler, comme dans le temps. Je suis sûr qu'il n'y a pas, pour tous ceux que je fréquente, deux personnes qui se soient aperçues du changement. C'est à présent que je me tais, que je suis écouté! Nom d'un petit bonhomme! Pourquoi? Parce que je parle aux gens avec mes gestes.
RocHETAiLLON. — Tu disbicu aussi quelques mots
OouTANCKs. — Quand nous sommes comme ici, entre camarades, en déboutonné. Mais dehors, dans le monde, je ne dis presque rien. Et, sais-tu ce qui arrive? 0*est quejo dame le pion à de brillants causeurs qui n*arrétent pas de conféreacer. Quand ils sout à bout d'haleine, et qu'on me demande monavi^ sur la question, je n'ai qu'à sourire, spirituellement, et à bouger la main d'une certaine façon... je les mets dans ma poche. Et on se pâme comme si j'avais (ait un mol. D'ailleurs, tu sais qu*on peut très bien ôlre étincelant et faire des mots par gestes T
RocHETAiLLON. — Qa uo me paraît pas très facile. Pourtant, je te crois.
CouTANCBS. — J*ai bien réfléchi, va. Tout est là, dans les gestes. Pour plaire et réussir, çasufflt. C'est avec eux que tu acquerras la plus haute réputation d'esprit, d'élégaoce et de chic. Une phrasebicntournée, une expression pittoresque, ah! que c'cât vile oublié!
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Mais un joli geste ! la mémoire ne le perd pas de sitôt. Ça se grave dans l'esprit de la personne qui l'a vu, qui en a tressailli.
RocHETAiLLON. — Au cas OÙ elle l'aurait remarqué? Car enfin, on peut très bien se trouver avec des gens pour lesquels tout ça est lettre close.
CouTANCES. —Non. Ou du moins c'est très rare. Une pensée profonde peut n'être pas comprise. Jamais un geste heureux ne passe inaperçu. Et j'ai encore plus raison dès qu'il s'agit des rapports avec les femmes. La femme ne se laisse prendre qu'aux gestes. Exclusivement. Une parole très sobre, très rare, quelques mots de loin en loin, mais accompagnés de regards, de toutes les nuances de regards possibles (car les regards ne sont pas autre chose que les gestes des yeux !), et puis alors des poses de jambes et de mains séduisantes, des abandons de corps, des nonchaloirs de bras, des ports de tête variés selon les
sentiments qu'on vent rendre ou les él. is d*âme qii*on tient à indiquer, une alteniion soutenue de tout l'être en présence de la personne dont on a entrepris la conquête, voilà tout le secret pour se faire bienvenir !
RocHRTAiLLON. — Qucl art difficile !
CoDTANCKs. — Pas tant qu'on le croit, i. puis, quand môme I Que de précieux avantages ne retire-t-on pas d'une pareille conduite ! D'abord, neuf fois sur dii, cela permet de ne pas penser, tout en vous donnant Tair d'être bourré d^idées, que vous ne làchex pas, parce que c'est votre bon plaisir. Enfin, avec ce divin système, vous êtes sûr de ne pascommettre de gaffes, vous n'avet pas à redouter les paroles imprudentes qu'on ne peut plus rattraper. Une attitude ou un regard oe disent jamais de sottises.
ROCHETAILLON. — Ou peul aVOfr r#»nPT>,îanl
des gestes malheureux, hardis?
O00TANCB8. — En général on les pardonne
encore plus facilement qu'une parole fâcheuse. Et puis, en particulier, les femmes ont une indulgence toute spéciale pour ces écarts de la conversation manuelle. Dans tous les cas, un vilain geste est plus aisément réparable qu'un vilain mot. Mais tout ça n'est rien. Oe sont les premiers principes, rosa la rose, La grande, la suprême difficulté, t'en fais-tu une idée?
RocHETAiLLON. — Pas très nette.
CouTANCEs. — C'est, sans travail apparent, d'une façon toute naturelle, d'approprier ses gestes aux circonstances, à l'endroit où l'on se trouve, aux interlocuteurs. Voilà le hic. Tant qu'on n'a pas décroché ça, on n'a rien. Tu penses bien qu'on ne se tient pas de la même manière à un enterrement qu'à un mariage ? Eh bien , il en est de même pour tout, du petit au grand. Il y a des gestes nécessaires pour chaque circonstance, les gestes qui font bieuy et c'est ceux-là qu'il s'agit de pincer pour
éire en équilibre, pour être harmonieux. Il y a les gestes qui font bien en voilure, et rien qu'en voiture ; d'autres au théâtre, et rien qu'au théâtre. Le théâtre lui-même se subdivise. Il y a des gestes de loge et des gestes de fauteuil d'orchestre, des gestes d'Opéra et des gestes de Cirque. II y a les gestes pendant le spectacle et les gestes d*entr'actes, tous très différents les uns des autres. Et les gestes à table ! Et les gestes dans la rue quand on a son chapeau t Et la canne ! le parapluie ! tout ce qu'on en peut tirer quand on en a fouillé la manœuvre 1 Des mondes I Au fond, ça ne s*apprend pas. II faut le sentir, l'avoir dans l'âme.
RocHRTAiLLON. — Et le geste dans l'amou: .
CouTANCBs. - Oh t ne m'en parle pas. Ce. i plus fort que tout. Il est d'une imporUuce capitale. Je compte, un jour, écrire quelque chose là-dessuA. Tu adorerais une femme, lu serais disposé, le sourire aux lèvres, à te faire
couper en morceaux pour elle, — si elle no t'aime pas, tu n'arriveras tout de même à rien. Et si elle t'aime...
RocHETAiLLON. — Prcuds garde à toi I
CouTANCES. — Non, si elle t'aime, tu ne conserveras son amour que par le geste. Autrement, folie, chansons.
RocHETAiLLON. — Ghausons de geste.
CouTANCEs. — Es-tu peu sérieux! Tiens, écoute-moi. Le train se ralentit, je vais te donner une preuve de l'importance du geste sur la femme. Tu as remarqué cette ravissante blonde qui est dans le compartiment voisin?
ROCHETAILLON. — NOU.
CouTANCES. — Regarde par le petit carreau.
ROCHETAILLON, qut se précipite, — Oh I elle est délicieusel
CouTANCES. — Apaise-toi. Elle va comme nous jusqu'à Lannion. J'ai encore cinq heures. Eh bien, d'ici Lannion, je veux avoir fait
dans 600 cœur un 1res grand pas. Regardemoi bien à paitir de maintenant. Tu vas voir comment je m'y prends pour faire un grand pas dans son cœur... Et rien qu'avec des gestes. A la prochaine station... {Le train se ralentit de plus en plus,) Justement, on s'arrête. Je vais descendre, je vais aller acheter des gâteaux.
RocHBTAiLLON. — Pour les offrir à la dame T CooTANGBS. — Pas si hôte. Pour moi les manger. Mais il y a la façon de les manger I Je vais monter dans son compartiment, et j*opérerai. Toi, tu me regarderas d*ici par le jeune œil-de-bœuf. Oh! tu ne vas pas t'embôter. (// se lève.) Observe. Je commence mon travail. Et surtout ne perds pas un de mes gestes, à partir de maintenant. {Il ouvre la portière,) Là, constate comment je desce nds. {Bas,) Avant Plouaret elle sera à moi . UociiBTiLiLLON. ~ Daus le wagon? Tu vas me montrer ça ?
OouTANCES — A l'œil nu.
RocHETAiLLON. — Mals sl elle m'aperçoit à travers le carreau?
GouTANCES. — Impossible, elle sera subjuguée, elle ne verra que moi.
RocHETAiLLON. — Adicu donc. Tâche tout de même de ne pas faire de trop grands pas dans son cœur ? Ça pourrait finir mal.
CouTANCEs. — Ça finira comme ça aura commencé : par un geste.
ROCHETAILLON. — Une enjambée.