‹ Leur beau physiqueChapitre 3 sur 4 · IN ET LL · texte numérisé non relu

IN ET LL

Ions que de ça. Oq ne sait pas les faire. On f.ii des espèces d^ordures en peau, des étais du lesquels nous entrons nos doigts, desinXamic , quoi! Mais des gants? Jamais.

Des Irizes. — Pourtant, tu es toijgours a mirablement ganté. Gomment t y prendst

MonDORAY. — Aiil voilà. Je veux Jbie:.

dire, mais tu ne le répéteras pas.

Des Irizbs. — Je te promets.

MoRDORAY. — J'ai un petit gantier très 11 très capable, une âme d'artiste, que j'ai d terré boulevard Ornano. Il n'a pas dema.tr î'^* il travaille en chambre. C e>t lui nui i:. toutes mes mains droites.

Des Irizbs. — Seulement les droites. Poi. quoi pas aussi les gauches T

MoRDORAY. — Parce qu'il les rate. Il ne I sent pas. Il n'a jamais pu me faire rmt ma gauche. Alors, de guerre lasse, il y a renon^ le premier. Il m'a dit : « Monsieur le comte, est inutile que je me heurte plus longU»'^:

Je vois que je ne suis pas le plus fort. Donnez votre gauche ailleurs. »

Des Irizes. — Et où l'as-tu donnée?

MoRDORAY. — Dans le Tyrol, à un tanneur montagnard de Mayrhofen, au fond du ZlUerthaï. Il y aura deux ans, en octobre, qu'il me fait mes mains gauches.

Des Irizes. — Bien?

MoRDOP.AY. — Comme un ange.

Des Irizes. — Tu as de la veine.

MoRDORAY. — Oui. Mais remarque comme c'est singulier. Mon petit du boulevard d'Ornano et puis mon homme du Tyrol, voilà deux êtres étonnants qui ont le sens du gant... jusqu'au bout des ongles, c'est le cas de le dire! Eh bien, personne ne les connaît, mon cher ! Totalement ignorés !

Des Irizes. — Oui, il y a comme ça des talents qui demeurent obscurs.

MoRDORAY. — Et, par là-dessus, il m'arrive une vraie catastrophe !

Des Irizes. — Quoi donc?

CoNCHEs. — Si el amor en el mundo... e

MoRDORAY. — J'ai été informé la semaine dernière que mon Tyrolien est malade et hors d'état de travailler pendant deux ou trois me Voilà 1

Des Irizes. — Troulalaïtou ! Zut ! Qu'es qu'il a, ton peaussier ?

MoRDORAY. — Il est tombé d'un rov i,^ une chasse à l'aigle, et il s'est cassé I-

Des Irizes. — Lequel?

MoRDORAv. — J - ne sais pas, mais c'est un des deux.

Des Irizes. ~ Oui. Eh bien, il ne peut donc pas te tanner du bras qui lui reste ?

MoR DORAT. — Parait que non. Aroue au qu'il est stupide, ce garçon ? Quand on < chargé d*exécuter les gants du comte de U( doray, on ne chasse pas l'aigle, que diable !

Des Irizes. — Parbleu ! on chasse auchose de moins casuel, le petit lapin.

MoRDORAY. — Non plus. Rien du tout. On se tient tranquille. On est à sa paume, à ses doigts, bien appliqué à son affaire.

Des Irizes. — Et on laisse les rois de l'air en repos,

MoRDORAY. — Enfin, je n'y peux rien, n'en parlons plus. (A Des Irizes.) Combien pointes-tu ?

Des Irizes. — Sept et demi.

MoRDORAY. — Une pointure de tonnelier.

Moi, six et quart.

Des Irizes. — C'est pas assez pour un homme. Moi, j'aime qu'un homme ait de grandes mains. Je trouve ça brave, généreux.

MoRDORAY. — Bon à savoir. Quand tu viendras me voir, à la campagne, je te ferai connaître M. Lermitaine, le brigadier de gendarmerie.

Des Irizes. — Volontiers. Il en a de grandes?

MoRDORAY. — Plutôt. Il pointe quatorze.

D£â luiZES. — Tu ne confondâ pâ« avec pointure de ses bottes ?

MoRDORAY. — Pas du tout. (A Conches.) :.. toi, Pepe, combien pointes-tu?

Conches, qui ne t'interrompt pas de jouer,^ — Cinq trois-quarts... Al pensar en cl due-. de mis a-mo-res... etc.

Des Irizes. — Mais tu n'arrêteras donc pa

MoRDORAY. — Tu es donc monté à la cXti, garanti deux ans? Qu'est-ce que c*esi que encore que tu nous verses ?

Conches. — Las Uijas del Zebedeo. ^.^ zuela. Tré ioli.

Des Irizbs. — Vas-y. On est tout de même bien, chez toi, tu sais?

MoRDORAY. — Oui, vraiment, c*66t ag:

d'avoir un ami millionnaire.

CoNCHBi. ~ Yo me mue-ro de go-co coaudo me mi-ra...

Des Irizbs, ateoupi^ répétam u mm éteinte, — Me mi-ra...

MoRDORAY, de même, — Me mi-ra...

Des Irizes, pâmé. — Cristi ! Y a des heures, dans la vie, agréables.

MoRDORAY. — ... gréables... Oui. Ne parlons plus. Ecoutons.

Des Irizes. — ... coûtons.

CoNCHES. — Y me dicen ay I lucero..., etc..

Baron d'Esplanade 26 ans.

Gilbert son valet de chambre, 40 ans.

André de Bois-Pompain. 20 ans.

M. Bedroth chapelier, 50.

(Chez d'Esplanade, la veille d'un déménagement. Plus de vingt cartons à chapeau rangés par terre, dans le salon. Assis en face, le baron d'Esplanade e1 M. Bedrolh. Debout près d'eux, Gilbert. Bois-Porapain fume dans un fauteuil, à l'autre bout de la pièce.)

D'Esplanade. — Alors, vous entendez bien, Monsieur Bedroth ? Je vous charge exclusivement, avec Gilbert, du transport et de l'emménagement de mes chapeaux.

Dbdroth. — Air right.

D'E&PLANADB, à son domestique, — Gilbert TOUS obéirez à M. Bedroth mieux encore qu moi-même, et vous ferez tout ce qu'il vor. dira.

Gilbert. — Oui, monsieur.

D'Esplanade, désignant les cnrtoyis, — L*^ dix, là, à gauche, c sont mes soies, m« après-midi. Les cinq à droite, mes soirs, me claques. Les dix au milieu, mes pailles < mes melons. A côté mes mous. Plus loin, mes montagnes, mes bords de la mer. C'est bien compris?

Gilbert. — Oui, monsieur.

D'Esplanade. — J'ai commandé au chemi:

de fer un petit omnibus.

Bois-PoyPAiN. — Un petit omnibus cc famille ?

D'Esplanade. — Oui. Dans un quart d*heurc au plus tard, il sera là. Vous y mettrez le chapeaux par ordre ; c'est Gilbert qui fera .

travail manuel, et M. Bedroth surveillera.

Bedroth. — Air right.

D'Esplanade. — Quand les chapeaux seront assis, vous monterez tous deux avec eux dans la voiture. Je vous supplie de ne pas les laisser seuls un instant. Enfin, comme j'en ai fait à l'avance la recommandation, vous veillerez à ce qu'on aille au pas, durant tout le trajet.

Bois-PoMPAiN. — Pourquoi ?

D'Esplanade. — Parce que de cette manière j'évite pour eux les cahots, et les contusions qui en résultent. {A Bedroth.) Ainsi, n'est-ce pas? sous aucun prétexte je ne veux qu'on trotte.

Bedroth. — AU' right.

D'Esplanade. — Je ne vous dis plus rien. {A son domestique,) Je vous recommande surtout mes claques, Gilbert. J'ai toute confiance en vous.

Gilbert. — Que monsieur le baron soit en repos. Avec moi il ne peut rien leur arriver.

226 LE CHAPBAU

(On entend un roulement de voiture.) Voil

romnibus.

D'Esplanade. — Eh bien, je vous laisse tou

deux à votre besogue (A Bois-Pompain qui

emmène.) Laissoos-Ies tous deux à leur b*

sogne.

(Ils sont à présent dans la pièce TOisine, dont d'Esplanad a refermé la porte.)

Bois-PoMPAiN. •— Je comprends qu'on ait soin de ses chapeaux. Mais à ce point-là, Traiment ! G'est pis que si t*avais des enfants poitrinaire? !

D'Esplanade. — Tu me trouve?? nuiruie?

Bois-PoMpAiN. — Non. Du moment que je m*amuse.

D'Esplanade. — Je n'ignore pas que je sui méticuleux et que j'exagère.

Bois-PoMPAm. — Oui. Plutôt un peu.

D'Esplanade. — Que veux-tu! 0*681 à ce conditions que je suis le premier chapeau ù Paris !

Bois-PoMPAiN. — Je sais bien !

D'Esplanade. — Talleyrand blâmait le zèle, il avait tort. On n'arrive à rien sans zèle.

Bois-PoMPAiN. — Tu en es la preuve.

D'Esplanade. — Vivante.

Bois-PoMPAiN. — Il serait confondu s'il te voyait, Talleyrand !

D'Esplanade. — Quand j'ai eu fini mes études, du jour où je me suis senti un homme, je me suis dit : « Mon cher petit, il ne s'agit pas de tomber dans Terreur commune et de vouloir tout faire à la fois. Si tu veux réussir, il faut te créer une spécialité : le pantalon, le gilet ou la chaussure... celle que tu voudras. Qu'est-ce que tu choisis ? »

Bois-PoMPAiN. — Tu as choisi le chapeau.

D'Esplanade. — Sans hésiter.

Bois-PoMPAiN. -- Pourquoi ?

D'Esplanade. — Parce que c'est ce qu'il y a de plus noble. A cause de la tête. Tout ce qui a des rapports avec la tête est noble.

Bois-PoMPAiN. — Môme le peigne ?

D'Esplanade. — Mais certainement. Dan le domaine respectif de la tête et du pied j* mets le peigne bien avant le tire-boulon. Pa toi?

Bu;.--i uMi'AiN. — Je n'ai pas de préférence.

D'EsPLANADB. — Comment I quand lu prend ton chapeau dans ta main, que tu le mets sur ta bille, que tu le retires pour saluer, que tu le poses sur un meuble... tu ne sens pas qur tu tiens quelque chose de sérieux, un objc: qui a une valeur à part, une importance morale?

Bois-PoMPAiN. — Non. Je ne \u' loin que loi. Il ne faut pas m'en vwu.uii.

D'Esplanade. — Je ne t'en veux pas, maije m*étonne !

Bois-PoMPAiN. — Etonne-loi. Pense que jt suis un crétin, je te le permets.

D'EsPLANAOB. — En tous cas, tu privé. Il y a tout uo ordre de joies qui

t'échappe. Ainsi, moi, tu n'as pas idée des satisfactions que je dois au chapeau !

Bois-PoMPAiN. — Par exemple ?

D'Esplanade. — Ah 1 je n'ai que l'embarras du choix. Tiens I quand je mets un chapeau neuf pour la première fois, un chapeau intact, et qui reluit comme une giberne, eh bien, je suis dans un état ! Je ne saurais pas te dire pourquoi, mais je touche au bonheur.

Bois-PoMPAiN. — Il ne t'en faut pas beaucoup, allons !

D'Esplanade. ~ Comme tu dis. Un rien m'amuse. Je ne suis pas blasé! Autre chose : de voir seulement mon chapeau posé sur la table, dans mon cabinet de toilette, ça ne m'est pas indifférent. Je regarde le fond, où il y a mes initiales avec ma couronne, la coiffe en satin, le cuir blanc. Je pense ; « C'est mon chapeau, pas celui d'un autre, non, le mien, à moi d'Esplanade ; on l'a fait spécialement pour moi, d'après mon conformateur, en ayant

égard à toutes mes bosses, aux caprice, mon crâDe. » Eh bien, je te répète, c'est peu être une faiblesse, mais tout ça me pari m*échauffe, me surexcite.

Bois-PoMPAiN. — Oui. Moi je ne suis p comme toi, ça ne m'empêche pas de dormir.

D'Esplanade. — Aussi, une chose que je déteste, tiens, et que je n'ai jamais pu tolère: ce sont les farces avec les chapeaux, les gei qui n'ont qu'une pensée, dès qu'ils vous voie un chapeau propre, c'est de chercher cou ment ils pourraient vous l'abîmer.

Bois-PoMPAiN. — J'avoue que je trouTe «; assez amusant, moi. Démolir un beau tuy^t bien lustré, bien pommadé, et qui n'est pa^ soi. Très drôle I Qsl m'a toujours paru excc> sivement drôle.

D'Esplanade. ~ Eh bien, mon bon gai^.^ i si j'ai un conseil à te donner, ne me fais jama cette blague, parce que je serais capable c te Ûche un mauvais coup*

BOIS-POMPAIN. — Oh !

D'Esplanade. — Quand on touche à mon cha peau, je vois rouge. Je ne me possède plus.

Bois-PoMPAiN. — Cependant...

D'Esplanade. — Y a pas de cependant.

Celui qui manque à mon chapeau, c'est comme s'il me manquait à moi-même. Je crois que j'aimerais mieux recevoir une gifle.

Bois-Pompain. — Une gifle ?

D'Esplanade. — Non, pas une gifle, mais un coup de poing, plutôt qu'une tape à mon tube.

Bois-PoMPAiN . — Mâtin I Eh bien, moi, je n'ai pas tes susceptibilités. Au cas où tu aurais jamais une claque à m*envoyer, je t'autorise... je te prie avec instance de me l'appliquer sur mon Pinaud et Amour. L'intention malveillante de ta part sera évidemment la même, mais enfin ma joue demeurera vierge. Et dame, c'est une considération qui a son prix.

D'Esplanade. — C'est entendu. Tu peux y compter.

Bois-PoMPAiN. — Merci, ami. (On fait toctoc à la porte.) Ouvre donc, on frappe.

D'Esplanade, qui ouvre et qui te trouve e face de son domestique, — O'est vous, Gilbert Ah ça, vous n'êtes donc pas encore parti ?

Gilbert. — Si, monsieur.

D'Esplanade. — Alors, vous êtes deja revenu? Ça n'est pas possible.

Gilbert. — En effet, monsieur. Seulement, voilà...

D'Esplanade. — Quoi?

Gilbert. — C'est qu'il y a eu un accidcn:

D'Esplanade. —Ah! mon Dieu! Pariez!

Gilbert. — Les chapeaux, monsieur...

D'Esplanade.— Je m'en doutais. Eh bien?...

Gilbert. — Eh bien, monsieur, les cba peaux, ils ont eu du malheur. C'est au tournant d'une petite rue dont je ne sais pas !< nom, monsieur. Notre omnibus était bien sage* ' elle allait au pas, elle était tranquille, quaii elle a été charriée de biais par une voiture d

tonneaux, monsieur, qui nous a culbutés et qui a bien échappé de nous tuer.

D'Esplanade. — Les chapeaux?

Gilbert. — Sont roulés et tombés avec nous, naturellement.

D'Esplanade. — Et alors ?

GiLBEBT. — Et alors, dame, monsieur, ils ne sont plus mettables.

D'Esplanade. — Mes après-midi? mes...

Gilbert. — Les après-midi, les soirs, la montagne et le bord de la mer, tout ça est aplati, monsieur. Bon à jeter.

D'Esplanade. — Nom d'un petit...

Gilbert. — Oui, c'est contrariant.

D'Esplanade. — En somme, qu'est-ce qu'il reste ?

Gilbert. — Rien, monsieur. A part les mous, tout a souffert.

D'Esplanade. — C'est charmant.

Gilbert. — Et puis, c'est pas tout, monsieur. J*ai aussi un doigt cassé l

234 LE CHAPSAU

D^EsPLANADB. — Eh bien, ça Q*e8t pas une affaire.

Gilbert. — Monsieur trouve?

D'Esplanade. — Qu"est-ce que vousdinVdonc si vous étiez à ma place ?

Gilbert. — Je dirais : t Gilbert, vous venez de risquer le coup de la mort pour mes bosselards, voilà vingt francs. »

D'Esplanade. — Ah ça, vous vous moquez de moi. Sortez, et un peu plus vite.

BoiS-PoifPAiN, prenant un louU dan* u poche, — Tenez, Gilbert, les voilà, les vin( francs.

Gilbert, confondu. — Oh I monsieur I

Bois-PoMPAiN, à Gilbert. — Et chaque foi que vous démolirez les galurins de mon ai je vous en donnerai autant. Allez, fidèle ser< viteur. (Gilbert sort.)

D'Esplanade. — Non, vraiment! vr.ûmeQt

Bois-PoMPAiN. — Dis qu'elle est drôle. ^'^' j c la trouve excessivement drôle. (/' «» rt^î'

Vicomte de Safran... 29 ans.

Gratien son valet de chambre, 58 ans.

Paul des Soupirs 20 ans.

Le valet de chambre

DU PRINCE de Capri. 40 ans.

(Trois heures de l'après-midi. Chez Safran. Une chambre Louis XIII. Couché dans un grand lit à colonnes et à baldaquin, le vicomte dort, très pâle, très maigre, avec de longs bras qui n'en finissent plus, posés sur les draps, de chaque côté de son corps, comme deux bâtons. Sa respiration fait un bruit de petit soufflet. Gratien est assis près du lit, tenant un livre : « Les Mystères du Sérail. » Le baron des Soupirs vient d'entrer sur la pointe du pied; il regarde avec gravité son

238 ^. BAVATES

ami, et les paroles saivantes ft*écbaDgent eotre lai Oratien, à voix très basse :)

Des Sodpirs. — Pas de untux/

Gratien. — Non, monsieur.

Des Soupirs. — Pauvre vieux I Est-il changé I II est efirayant 1

Gratien. — Ah ! pour ça, oui, M. le viconi: : a bien rétréci.

Des Soupirs. — En somme , voilà dix-nc mois qu'il est comme ça ?

Gratien. — Dix-neuf mois, oui, monsieu

Des Soupibs. — Pauvre vieux! Est-ce q les médecins disent qu'il est tout à fait?...

Gratikn. — Oui, monsieur. Plus rien à epérer. L'épuisement.

Des Soupirs. — Question de temps ?

Gratien. — Comme dit monsieur. Pu:

question de temps.

Des SouPiBB. ^ Pauvre vieux ! Est-ce qu s© voit î

Gratien. — Oui, quelquefois, il me demande une glace pour se regarder, mais...

Des Soupirs. — Non, je veux dire : Est-ce qu'il voit son état?

Gratien. — Non, monsieur.

Des Soupirs. — Tant mieux. D'ailleurs, les malades ne voient jamais leur état. Ainsi, moi, quand j'avais quatre ans, ma bonne m'a laissé tomber sur la tête, d'une hauteur de trois mètres. Pendant quinze jours, Gratien, ça n'est pas pour me vanter, mais j'ai été entre la vie et la mort ; eh bien ! je ne m'en doutais pas.

Gratien. — A cet âge-là, aussi, ça n'a rien d'étonnant.

Des Soupirs. — L'âge n'y fait rien. A quatre ans, moi, j'avais déjà toute ma raison. {Montrant Safran,) Faut-il le réveiller? Non, il faut le laisser dormir.

Gratien. — C'est peut-être préférable.

Des Soupirs. — Pauvre vieux ! Dors, va. Ça te fait plus de bien. {L'écoutant respirer,) Il

240 LES CRAVATFS

corne un peu, mais il a le sommeil bien pi Ça serait un meurtre de réveiller. Là, je m*' vais. {A Gratien.) Pensez-vous que ça lui fe quelque chose de m'avoir manqué ?

Gratien. — Oh ! il sera désolé. Il a beaucoup d'amitié pour vous.

Des Soupirs. — Pauvre vieux! Moi aus ça m'embête de m'en aller comme ça. Sa: compter que je viens de loin, que j*ai lâc: tantôt un rendez-vous à cause de lui. Je ne 1 en fais pas de reproche, mais enûn, c*est pas de veine de tomber juste au moment où il dort '

Gratien. — Il dort quand ça le prend, vc comprenez.

Des Soupirs. — Précisément, c'est très m sain. Vous devriez le faire dormir le matin, des heures régulières. (Un petit silence,) Te de même, Gratien...

Gratien. — Quoi, monsieur?

Des Soupirs. — Si on le réveillait?

Gratien. — Vous vonl -

Des Soupirs. — Combien y a-t-il de temps qu'il dort ?

Gratien. — Une demi-heure.

Des Soupirs. — Une bonne demi-heure?

Mais c'est pas mal, ça. S'il a dormi une bonne demi-heure, oh ! on peut hardiment le réveiller.

Gratien, le regardant, — C'est qu'il dort si bien !

Des Soupirs. — Pauvre vieux ! Oui, mais ça les affaiblit, les malades, de trop dormir. Au fond, c'est ça qui les éreinte. Réveillons-le. Et puis, ça le distraira de me voir, il sera enchanté.

Gratien. — Réveillons-le donc. [Se penchant sur le vicomte et V appelant.) Monsieur î

Des Soupibs, également penché^ luiprenant la main. — Pauvre vieux! C'est moi. Soupirail, ton ami.

Safran, ouvrant ses grands yeux, — Ah I c'est toi.

242 LES cnAVATES

Des Soupirs. — Oui. Dors, mon Tieuz ;'\ ne veux pas te réveiller ; seulement, je ne vais pas m^en aller sans te dire bonjour. Doi

Safran. — Tu es gentil. Hein, croia-ti crois-tu que ça y est ?

Des Soupirs. — Quoi?

Safran. — Le coup du lapin.

Des Soupirs. — Que tu es béte I

Gratien. — Allons donc! monsieur nous terrera tous. On ne sait ni qui vit ni q' meurt. (S'adressant à des Soupirs.) N'est-cj pan, monsieur, qu'il peut très bien arriva r que vous mouriez avant lui, tout d'an coup ?

Des Soupirs, satts entrain, — C*e8t possible.

Safram, à des Soupirs. — Qa me ùdi plai^ de te voir. Je m*ennuie tanti Tout seul. PI de famille. Personne.

Des Soupirs. — Eh bien, et la Clioute 7

Safran. ~ La Choute, elle est toujours n gnonne, parbleu! Soigne bien sou toto. Seu ment elle a'cmbtîtcicî. cette Choute. Alors. .

l'envoie se ballader; elle ne demande pas mieux, et puis ça promène les chevaux. Mes pauvres canards! Je ne les conduirai donc plus jamais?

Des Soupirs. — Mais si.

Safran. — Aujourd'hui, elle est à Auteuil, la Choute.

Des Soupirs. — Qu'est-ce qu'elle a pris?

Safran. — Je lui ai conseillé Tournebroche,

Des Soupirs. — C'est Plumeau II qui arrive. Elle a perdu d'avance.

Safran. — Tant pis pour moi. (A Gratïen,) Pourquoi riez-vous, Gratien?

Gratien. — Parce que j*ai trois louis sur Plumeau II.

Safran. — Tant mieux pour vous, Gratien. Vous boirez à ma santé ! Paraît que j'en ai un peu besoin. Là... c'est assommant. Me voilà déjà fatig... Peux plus parler.

Des Soupirs. — Ne dis rien. Ecoute-moi.

Safran. — Non. Ça me fatigue aussi.

Des Soupirs. — Pauvre vieux !

Gratien. — Monsieur a-l-il besciu de que que chose ?

Safran. — Non. Rien. Ah si! La bo!

vous savez.

Gratien. — La boîte aux cravates?

Safran. — Oui. Apportez.

Des Soupirs. — Tu veux essayer des cravates ?

Safran. — Non. Pas essayer. Regarder, tripoter. Et puis, et puis... me souvenir. N que ça qui m^amuse. Je m'ennuie tantl

Gratien, apportant un grand coffret de '.mroquin, rempli jutqu* aux bordé de cravates dtoutes sortes, qu'il dépose sur une petite table. — Voilà, monsieur.

Safran. — Non, pas là. Sur mon lit. {Oratien met la botte sur ses Jambes,) Pas la botte Came fait mal. Videz. (Oratien retourne li boite, et le flot de cravates, soie, satin^ cachemire, se répand sur Ux draus. Il y en a bien

une centaine.) Ah! que c'est joli! J'adore ça. Beau ! Magnifique !

Des Soupirs. — Pauvre vieux !

Safran. ^ Mes dernières cravates, compeuds-tu? ma dernière saison bien portante. Je les ai mises toutes une fois; pas davantage. Mais je me rappelle parfaitement la date, les circonstances. Un calendrier comme un autre, quoi !

Des Soupirs. — Vraiment? tu as assez de mémoire pour raccrocher à chaque cravate...

Safran. — Oh 1 je crois bien. Celles que tu vois là, je pourrais te les raconter toutes. La grenat à pointillés blancs que j'aperçois làbas, sur mon pied, et qui est trop loin pour que je l'attrape... Passe-la-moi donc.

Des Soupirs. — Voilà.

Safran. — Merci. Je l'ai mise le jour où j'ai giflé Saint-Lunaire, avenue de l'Opéra. •C'est de ce moment que nous sommes devenus paire d'amis. Comment va-t-il, ce pauvre Lune?

24rt LES CRAVATES

Des Soupirs. — Bien. Il -i grande envie c te voir.

Safran. — Qu'il vienne. On regarderait le cravates ensemble, sans cérémonie.

Des Soupirs. — Je lui dirai.

Safran. — La gros bleu avec des moli jaunes, c'est celle du déjeuner, cher Josep! à l'occasion de mon raccommodement avec la Choute.

Des Soupirs. — Quand la Choute t^ava lâché pour le grand Hongrois et puis qu'elle eu remords et qu'elle a lâché le grand Hongrois pour revenir à toi.

Safran. — Oui. C'est une brave ûlle.

étais, à cette agape?

Des Soupirs. — Je te croia! On a ri.

Safran. — C'est le temps où on riait. A prt sent!...

Dbb Soupirs. — A présent, on rit encore, v;;

Safran. — Les autres. Plus bibi. (// a envu de pleurer^ maù se relient,)

Des Soupirs, lui prenant la main, — Pauvre vieux I

Safran. — Pas me laisser abattre. Reprenons courage. Cette belle écossaise, je l'arborais le matin où j'ai empoigné près de la Cascade cette énorme tape avec Augustina..

Des Soupirs. — Augustina?

Safran. — Ma bicyclette.

Des Soupirs. — Ah I oui, ta fameuse bicy dette en argent que t'avais commandée à New-York? Qu'est-ce qu'elle devient à présent?

Gratien. — C'est moi qui la monte, monsieur.

Safran. — Elle sert pour faire les courses^ pour aller chercher mes sales drogues ! Voilà à quoi on l'emploie aujourd'hui, Augustina! A aller chez le pharmacien. Oùs qu'est mon revolver?

Des Soupirs. — Pauvre vieux I

Safran. — Cette verte, c'est un après-midi où j'ai eu au cercle une passe de dix-sept. J'ai

248 LES CR4VATB8

levé cinq mille louis. Les pontes bavaient. Cette rose, c'est quand j*ai dû vendre i: belle ferme de Brùlaville. Quel malheur!

Des Soupirs. — Je me souviens, o\ avait tant de bœufs, tant de vaches, tant ùe gibier. Quels coups de fusil, hein?

Safran. — Sur le moment, ça m'a fait le cœur comme une éponge de bazarder Brûl >ville. Aujourd'hui, je m'en contrefiche. Pc. plus bouger de mon matelas, j'ai pas besoin de ferme. Enfin, tu vois bien cette petite lilas qui n'a l'air de rien, avec un vermicelle noir? Eh bien, c'est toute une journée à Villrd'Avray, mais une journée!... oh! mon b petit Soupirail!

Dbs Soupirs. — Seul avec quelqu'un ?

Safran. — Et quelqu'un de joli! Uo amour d*enfant. Dix-huit ans. Une Espagnole tlti plus haut rang, qui vivait dans sa famill Archi-honnéte! Elle avait un truc pour chapperl Ah I la vie ! la vie ! Y a tout de méu

des moments où on trouve bien dur d'y renoncer; ah! oui! C'est égal, cette journée... OUel oUe! Oaramelol

Des Soupirs. — Je me doute qu'elle s'est bien passée?

Safran. — Le ciel. {Avec une mélancolie soudaine.) C'est la dernière fois que j'ai encore pu tromper la Choute.

Des Soupirs. — Pauvre Choute!

Safran. — Oui, pauvre Choute, pauvre moi, pauvre touti [On entend un coup de timbre.)

Gratien. — Monsieur permet que j'aille voir?

Safran. — Oui. Mais soyez pas longtemps. {Gratien sort.)

Des Soupirs, ne sachant que dire. — Ah ! là ! là !

Safran, qui plonge ses longues mains pâles dans les craiiates, — Oui. En effet.

Des Soupirs. — Mon Dieul mon Dieul

Safran. — A qui le dis-tu ? {Il continue do

caresser les cravate*,) C'est agréable, c'est frais. (Oratien reparaît avec une lettre et un petit paquet.) Eh bien?

Gratien, lui tendant la lettre et le paqueU — Monsieur, c*est de la part du prince de Capri.

Safran, lui rendant la lettre. — Ouvrez et lisez. Moi, ça me fatigue.

Gratibn, décachetant et lisant :

c Mon cher Safran,

» Quand J*ai été vous Yoir la semaine (11. nière, vous m'avez fait, avec votre gentillesse habituelle, mille compliments de ma cravate» en me demandant qui me l'avait fournie. Moitié malice et moitié coquetterie, j'ai refusé de vous le dire. Aujourd'hui, j'apprends que vous êtes un peu plus souffrant, triste et d^i une mauvaise phase. Laissea-moi donc vous offrir cette modeste cravate que voua avez bien voulu me faire l'hoiiueur de remaruuêr. Pro-

mettez-moi, en outre, quand vous serez rétabli, ce qui ne tardera pas, de la porter le jour de votre première sortie.

» Je vous serre la main.

» Capri.

» P. S. — Elle vient de chez Olinch et Stanner, à Londres, en face de Burlington Arcade. »

Safran, tendant les mains. — Faites-la voir. [Gratien lui remet le petit paquet développé.) C'est elle. C'est bien elle. {A Gratien,) Est-ce qu'on attend une réponse ?

Gratien. — Le valet de chambre du prince est dans le vestibule.

Safran, à Gratien, — Vous allez lui donner un louis et vous le ferez entrer.

Gratien. — Bien, monsieur. (// sort.)

Des Soupirs. — C'est très chic.

Safran. — Mieux. C'est charmant, c'est délicat. D'un homme bon, qui a du cœur. [Le

valet de chambre du prince paraît.) Vous direz au prince que je suis louché, que je le remercie, et qu'il m'a fait un grand plaisir. Vous ajouterez que je lui promets, si jamais je me rétablis, d'aller le voir avec cette cravate à ma première sortie... {Après une seconde d'émotion dans le visage et dans la voix.) I si je meurs, je veux qu'on me la mette pour m*enterrer. Vous ferez bien ma commissio: n'est-ce pas?

Le valet. — Oui, monsieur.

Safban. — Allez, mon ami. {Le valet sor Des Soupirs et Gratien se rapprochent de lu. Il les repouue.) Et maintenant, ialssex-moi, flcbez-moi tous le camp, j'ai sommeil. Je suis triste. (// ferme les yeuœ^ et il t'endort, tenant dans sa main fermée la cravate du princvert d'eau à paillettes orange.)

liD.^AîJîîeôucapsfcoRne

20, Rue enncst solvay-BRuxelles

Pierre 20 ans.

Paul 19 aus.

(Chez Pierre, qui occupe un pelil appartement conugu à celui de ses parents, avenue des Champs-Elysées. Pierre achève de s'habiller, il est prêt à sortir. Plus rien ne lui manque. Paul, qui a assisté à sa longue toilette, laisse éclater sa joie que tout soit terminé.)

Paul. — Ouf ! ça n'est pas dommage !

Pierre, immobile, debout au milieu de l'an* tichambre. — Ne t'emballe pas. Maintenant, fini de rire. A nous les affaires d'Etat I

Paul. — A quoi penses-tu?

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