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Leur patrie

Ce livre contre la Patrie n'est pas l'œuvre exclusivement personnelle d'un intellectuel que de petites mésaventures universitaires auraient aigri contre la Société, ou qui aimerait à jongler avec les idées abstraites, par goixi de la logique pure, ou pour le vain plaisir de soutenir des paradoxes.

C'est l'expression fidèle de la pensée d'un groupe important d'instituteurs, d'ouvriers d'industrie, de petits commerçants, de journaliers agricoles, de petits propriétaires ruraux, rencontrés au cours de trois ans de propagande dans le département de l'Yonne.

Tous, ont été des patriotes : il fut un temps où nous aurions donné notre vie pour la patrie, où nous nous serions fait tuer presque joyeusement pour reprendre l'Alsace-Lorraine.

Et aujourd'hui, 7îous sommes antipatriotes.

Qu'on nous entende bien, d'ailleurs.

Nous ne prétendons nullement que l'amour du village natal, que le patriotisme de clocher — qui

n'est nullertient le patriotisme national — ne soit pas un sentiment naturel, très vivace che^ beaucoup : nous qui détestons les patries actuelles, 7Î0US avons conservé pour le coin de terre où nous sommes nés une sorte de piété filiale.

Nous n'avons jamais soutenu non plus qu'il n'y a pas, entre les nations actuelles, telles que la race et l'histoire les ont faites, des différences de caractères et de tempéraments asse^ notables.

Nous sommes convaincus, autant que n'importe quel patriote, que les patries ont eu, un temps, leur raison d'être; et la meilleure preuve, c'est qu'elles sont nées et qu'elles ont vécu; nous pensons même que leur existence a pu, à certaines époques et dans certaines circonstances, contribuer au perfectionnement général de notre espèce.

Enfin, nous comprenons parfaitement que nos pères, les révolutionnaires de 8g et de q3 aient été patriotes, et à leur place, nous l'aurions été tout comme eux.

Ces considérations ne nous empêchent pas de nous proclamer antipatriotes.

C'est l'adhésion pleine et entière au socialisme qui nous a conduits à cet état d'esprit.

Le patriotisîne groupe les hommes d'après leur pays d'origine, tel que les vicissitudes de l'histoire l'ont délimité; au sein de chaque patrie, riches et

pauvres, grâce au lien patriotique, forment bloc' contre l'étranger.

Le socialisme groupe les hommes, pauvres contre riches, classe contre classe, sans tenir compte des différences de race et de layigage, par dessus les frontières tracées par l'histoire.

Même entre les patriotes républicains, antimilitaristes et pacifistes tels que M. Clemenceau, et les socialistes internationalistes que nous sommes, le socialisme creuse un véritable abîme : les patriotes de la bourgeoisie républicaine attachent une importance capitale aux formes politiques ; nous, au contraire, sans nier la supériorité de la forme politique républicaine sur la forme politique monarchique, nous considérons les différences politiques comme secojidaires quand elles recouvrent des formes économiques semblables.

Des républicains comme M. Clemenceau, considèrent la forme politique de la France actuelle comme tellement supérieure à la Jorme politique anglaise ou allemande, qu'ils combattraient les armes à la main pour la défendre et, avec cette forme politique, le génie français qu'elle abrite et dont elle est comme l'expression concrète.

Nous, au contraire, itous ne nous battrons que pour réaliser ou pour défendre, quand nous l'aurons réalisée, une organisation sociale supérieure aux

autres non seulement par la forme politique, mais par le mode de production et de répartition des richesses.

Nous ne nous battrons donc pas pour défendre les patries actuelles: mais nous nous battrons quand il le faudra pour réaliser le régime socialiste, ou pour le défendre dès que nous aurons réussi à l'établir.

Il suit de là que les patriotes républicaifis, admettent la guerre étrangère, comme un pis-aller il est vrai, pour défendre la patrie actuelle ; tandis que nous; nous n'admettons qu'une seule guerre, la guerre civile, la guerre sociale, la guerre de classe, la seule qui, à l'heure actuelle, dans l'Europe du XX^ siècle, puisse rapporter quelque profit véritable aux exploités de tous pays.

Ces déclarations, nous n'éprouvons pas, comme on nous en accuse, un malin plaisir à les formuler brutalement.

Nous sentons trop qu'elles heurtent des préjugés respectables.

Il 710US en coûte peu, à la vérité j que nos déclarations antipatriotiques soient exploitées à la prochaine période électorale contre les candidats socialistes et leur fassent perdre çà et là quelques voix : si le socialisme veut progresser et pénétrer profondément dans les masses, il faut qu'il se résigne à n'être pas exclusivement , ni principalement un parti électoral et parlementaire ; en

tout cas, les considérations électorales ne doivent pas gêner la propagande du socialisme intégral.

Ce qui nous contrisie davantage, c'est défroisser les sentiments intimes d'une foule d'honnêtes gens, pour qui le patriotisme a été comme une religion, et un principe de moralité.

Après tout, pour fonder la société laïque, il a bien fallu, et il faut encore chaque jour heurter des préjugés religieux aussi respectables que le patriotisme.

Ce n'est point notre faute si une société nouvelle qui veut naître ne sort des entrailles de celle qui va mourir que par un pénible et douloureux enfantement.

Gustave Hervé.

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