‹ Leur patrieChapitre 2 sur 41 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La Patrie Française.

Qu'est-ce qu'une patrie ?

Pour quiconque ne veut point se payer de mots, pour quiconque veut oublier un instant les définitions fantaisistes de la patrie qu'on lui a apprises à l'école , une patrie c'est un groupe d'hommes vivant sous les mêmes lois, parce qu'eux mêmes ou leurs ancêtres ont été amenés, de gré ou de force, de force le plus souvent, à obéir à un même souverain, à un même gouvernement.

Ainsi la patrie française a été constituée par la réunion d'un grand nombre de provinces, petites ou grandes, héritées, conquises ou escamotées par les rois d'avant la Révolution de 1789, ou par les souverains qui leur ont succédé au xix" siècle; on pourrait en dire autant de toutes les patries modernes.

Toutes les patries ont un caractère commun ; toutes, sans exception, la patrie française comme les autres, sont composées de deux classes : une minorité de privilégiés, une majorité de parias.

Le nombre des privilégiés, comme le mode d'exploitation peut différer d'un siècle à l'autre; mais dans tous les temps et dans tous les pays, une minorité a vécu aux dépens d'une majorité qui végétait dans la gêne et l'ignorance.

Sous l'ancien régime, en France, les privilégiés,

c'étaient, avec les rois, l'aristocratie foncière, laïque et ecclésiastique et avec elle déjà, sinon en droit, du moins en fait, l'aristocratie d'argent ; par les corvées, les dîmes, les impôts de toutes sortes, directs ou indirects, un million de frelons prélevaient sur le travail de vingt millions de paysans, d'ouvriers et de boutiquiers, de quoi vivre dans une fastueuse oisiveté.

La Révolution de 1789-98 balaya ces privilégiés; aussitôt une nouvelle classe s'installa à leur place, plus active, plus intelligente, plus âpre au gain aussi, en tout cas plus capable de faire rendre davantage aux masses laborieuses.

Après le gigantesque coup de filet de 1789-98 sur les biens nationaux, pour digérer en paix sa riche proie, la nouvelle classe privilégiée s'abrite derri^*e le sabre de Napoléon; elle envahit toutes les adiu/nistrations, le Corps législatif, le Conseil d'État; entre 181 5 et 1848, elle se réserve à elle seule et aux débris de l'ancienne aristocratie foncière avec qui elle s'allie par des mariages, le droit de voter : 90.000 électeurs de i8i5 à i83o, 200.000 de i83o à 1848.

Sous l'Empire, sous la Restauration, sous Louis- Philippe, elle profite de son influence ou de sa main-mise sur le gouvernement pour faire des lois à son profit, au détriment de la masse.

Elle livre les mines et les chemins de fer à des conditions onéreuses pour la nation, mais profitables pour elle, à ceux de ses membres qui ont des capitaux disponibles.

Elle institue un système fiscal dans lequel les riches ne paient pas une part proportionnelle à leur fortune, dans lequel tout le poids des impôts pèse sur les épaules des pauvres, grâce à l'inique répartition des impôts directs,- et à l'iniquité plus grande encore des impôts de consommation progressifs à rebours.

Elle autorise les capitalistes à fonder des sociétés, mais elle interdit jusqu'en 1864, sous peine de durs châtiments, aux ouvriers de se coaliser pour défendre leurs salaires.

Elle crée, au préjudice de la masse des contribuables des traitements de 6,000, 8,000, 10,000^. 5o,ooo francs aux gros fonctionnaires presque tous issus de son sein, et elle réserve des salaires de famine aux cantonniers, aux instituteurs et à tous les petits fonctionnaires sortis du peuple.

Elle imagine ou laisse subsister, devant les tribunaux, une procédure coûteuse, qui met la justice à la portée des riches seuls.

Favorisée par les lois, favorisée par le jeu normal de la concurrence qui en une Société, où les instruments de travail appartiennent, non à la collectivité, mais à des particuliers, amène infailliblement l'écrasement des petits producteurs par les moyens, des moyens par les gros, la bourgeoisie fortifie pendant tout le xix"= siècle sa domination économique sur la grande masse de la nation : mines, chemins de fer, sucreries, minoteries, tissages, gros magasins, banques, grands domaines agricoles, elle:

accapare tout, prélevant des dîmes énormes sur les petits propriétaires ruraux, sur les petits boutiquiers, sur les journaliers agricoles ou industriels. Le Bulletin de Statistique du ministère des finances a publié un tableau des successions ouvertes pendant l'année 1902; il est suggestif.

Successions (1902) Valeurs taxées

Nombres Proportions Sommes Proport.

Importance de

1 actif net

d après les déclarations

p. 1.000 millions de fr. p. 1.000

Page 1