CHAPITRE VIII
Les préjugés patriotiques français :
Les Français sont les premiers soldats
du monde.
On réussit à faire croire à la masse misérable du peuple, dans chaque patrie, que la patrie est une
mère.
Comment ne serait-on pas arrive a leur taire croire que leur patrie est la plus belle de toutes les patries, que cette mère est la meilleure des mères?
Dans chaque patrie les classes dirigeantes ont tellement bien su exploiter le vieux fond de bêtise humaine qui est dans tous les individus, chatouiller si habilement la vanité nationale de toutes les agglomérations humaines réunies par les hasards de l'histoire, que dans toutes les patries les patriotes sont fiers d'appartenir à la patrie où le hasard les a
fait naître.
Le patriote français est fier d'être français; le patriote allemand est fier d'être allemand; il n'est pas jusqu'au pauvre moujik russe qui- ne soit fier d'être né au pavs du knout.
Chaque patriote croit bonnement que sa patrie est supérieure par quelques côtés, et non des moindres, aux autres patries.
Chaque pays a sa dose de préjugés patriotiques.
Le peuple français en a sa forte part.
Il croit par exemple que les soldats français sont les premiers soldats du monde.
Or, il suffit de connaître l'histoire militaire du peuple français pour constater qu'il n'en est peutêtre pas un seul en Europe qui compte à son actif tant de défaites mémorables, anciennes ou récentes.
Avec une poignée de soldats romains, Jules César vient à bout d'innombrables armées de ces terribles Gaulois, qui craignaient bien autre chose, malgré leur vantardise, que la chute du ciel ; et une garnison romaine dérisoire suffit pour tenir en respect ces foudres de guerre.
Quatre siècles après la conquête romaine, des bandes de Barbares, encore peu nombreuses, à ce qu'il semble, font irruption dans la Gaule romaine et s'installent comme chez elles au milieu de la douce et paisible population gallo-romaine.
Quatre autres siècles après que ces brutes d'origine germanique eurent infusé un sang nouveau à la masse de la population gallo-romaine, des bandes de pillards, les Normands, — ■ encore des Germains! — plus braves que les Français parce que plus brutes, remontent le cours de la Seine, de la Loire, de la Garonne, sur leurs barques : les envahisseurs ne sont qu'une poignée, mais les ancêtres des « premiers soldats du monde » se sauvent à toutes jambes devant eux ou s'enferment derrière d'épaisses murailles de châteaux forts ; pour avoir la paix, il fallut que le chef des Galloromains francisés accordât à leur principale bande le droit de s'établir en maîtresse dans la province qui s'appelle depuis la Normandie,
Pendant la guerre de Cent Ans, la terre des braves fut, un siècle durant, ravagée par des bandes anglaises; à Crécy en 1346^, une poignée d'Anglais met en déroute une armée de 40,000 Français; à Poitiers, 10 ans après, 10,000 Anglais battent 5o,ooo Français dont 20,000 restent entre leurs mains comme prisonniers; à Azincourt, un demisiècle après, 20,000 Anglais battent à plate couture un nombre double de Français ; il s'en fallut de peu que la France ne devint tout entière anglaise.
Pendant les xvi'^, xvii° et xviii^ siècles, les rois de France, dont les sujets étaient les premiers soldats du monde, ont bien soin d'appeler dans leur armée des corps entiers d'étrangers, Hongrois, Suisses, Allemands, Irlandais, troupes d'élite, celles qu'on fait donner quand le reste faiblit ou quand il faut faire un effort décisif.
Les guerres de la Révolution et les premières guerres de l'Empire mirent en relief pendant quelques années des qualités militaires qu'on ne connaissait pas aux Français; sont-ce bien d'ailleurs des vertus spécifiquement militaires? c'est-à-dire le courage aveugle de la brute inconsciente qui fonce sur tous les obstacles, de la bête féroce chez qui l'instinct de chasseur se surexcite jusqu'au paroxysme, le courage de la bête humaine affolée par la peur ou grisée par l'alcool et la poudre, la résistance passive et résignée du troupeau qui n'ose pas fuir par peur des foudres de la discipline?
Ce qui les animait, n'était-ce pas, pour une fois,
la conscience très nette qu'ils luttaient pour réaliser une forme de société nouvelle, supérieure à celle qui existait alors dans tous les pays voisins, l'enthousiasme de révolutionnaires défendant un idéal qui n'avait pas encore fait faillite?
En tout cas, ce fut un feu de paille !
L'élan et l'enthousiasme furent vite tombés et de nouveaux désastres vinrent s'ajouter à la liste déjà si longue des grandes défaites nationales.
L'épopée napoléonienne, comme disent les patriotes français, se termina par l'invasion ; les premiers soldats du monde furent ramenés à coups de botte de tous les pays qu'ils avaient envahis.
La guerre d'Espagne commença par la capitulation, à Baylen, en rase campagne, d'un corps d'armée des premiers soldats du monde, qui, de proche en proche, se firent refouler du sud de l'Espagne jusqu'à Toulouse.
La campagne de Russie se termina par une débandade.
Pendant la campagne de i8i3, un jour c'est un corps d'armée entier qui capitule avec le général Vandamme ; un autre jour, à la Katzbach, c'est Farmée du maréchal Macdonald qui abandonne toute son artillerie aux mains de l'ennemi, et le grand empereur se sauve à grande peine de Leipzig.
A Waterloo, les premiers soldats du monde furent pris d'une telle panique, qu'on ne put les rassembler qu'à i5o kilomètres de l'endroit où
Cambronne sauva ce que les Chinois appellent la face, et ce que nous appelons l'honneur.
Sébastopol, Magenta et Solférino avaient déjà fait oublier le souvenir de la double invasion de 1814 et i8i5, de la double entrée des Prussiens et. de"^ Anglais à Paris, quand les premiers soldats du monde dépassèrent toutes les prouesses de leurs aînés.
Capitulation de 80.000 hommes à Sedan, presque en rase campagne.
Capitulation de 180.000 à Metz, dans une citadelle imprenable, devant une armée à peine plus nombreuse.
Capitulation à Paris de Soo.ooo hommes, devant une armée assiégeante beaucoup moins nombreuse.
Fuite éperdue et désarmement de l'armée de l'Est en Suisse!
De mémoire d'homme, aucune nation n'avait subi de telles catastrophes militaires.
Les Français ont beau, depuis 1870, tenir le record des capitulations, ils n'en continuent pas moins à se croire des foudres de guerre comme leurs fameux ancêtres gaulois.
Quand ils seront revenus à une plus juste appréciation de leur supériorité militaire, et à une plus saine connaissance de leui histoire guerrière, il leur restera d'ailleurs une consolation : celle de constater que tous les peuples ont dans leurs annales une longue liste de raclées semblables, qui semblent témoigner qu'aucun peuple n'a le monopole de la valeur militaire, pas plus que des autres vertus.