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CHAPITRE IX

Les préjugés patriotiques français :

La France est le pays de la générosité

chevaleresque.

Les patriotes français ont fait une autre découverte, non moins flatteuse pour leur amour-propre \ national ; ils ont cru remarquer que leur patrie était

\ le refuge de la générosité, de l'esprit chevale-

resque.

Il faut dire que les patriotes anglais accordent la palme de ces mêmes vertus à la perfide Albion, et les patriotes allemands à la vertueuse, généreuse et modeste Allemagne.

Si les patries allemande et anglaise méritent ces palmes autant que la patrie française — et elles le méritent à peu près autant — en vérité c'est que ces palmes ne sont pas difficiles à mériter.

La France soldat du droit !

M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères de la République française, a trouvé une formule pittoresque pour exprimer cette vérité « nationale ».

C'était lors d'une interpellation sur les démêlés

entre la France et le Sultan.

Un député socialiste, Marcel Sembat, lui tenait à peu près ce langage :

« Depuis 5 ans, aux portes de l'Europe, les Turcs, par fanatisme religieux, massacrent une population inoffensive et laborieuse, la population arménienne, dont le grand crime est d'être réfractaire à la religion de Mahomet.

« Ces malheureux, dont on viole les femmes et les filles, dont on pille les maisons, que l'on soumet à toutes sortes de vexations, tendent vers l'Europe civilisée des mains suppliantes : l'Arménie en deuil invoque votre protection.

« Aucun gouvernement européen n'oserait s'opposer à l'intervention désintéressée de la France, si elle faisait une démonstration énergique contre la Bête Rouge de Constantinople qui a\itorise et encourage ces massacres.

« Vous le savez, et vous n'agissez pas.

« Sur ces entrefaites, des mercantis récemment naturalisés français, Lorando et Tubini, présentent au sultan des comptes d'apothicaires, des créances augmentées d'intérêts à lo^, 20 et 3o 0/0. Le sultan conteste le chiffre de la créance^ et refuse de payer ces usuriers : Tubini et Lorando se plaignent à vous et aussitôt vous mobilisez votre flotte et vous l'envoyez faire l'ofiîce d'huissier auprès du sultan.

« 3oo,ooo Arméniens massacrés ne vous émeuvent pas; mais pour 3oo,ooo livres turques, dues à deux rastaquouères de la finance, vous partez en guerre.

« C'est une politique extérieure indigne de la République! »

La réponse du ministre peut se résumer en une phrase, qui est une perle : « Nous en avons assez de jouer le rôle de Don Quichotte ! »

Evidemment M. Delcassé, comme la majorité de ses concitoyens d'ailleurs, s'imagine que la France a vraiment joué jadis le rôle du bon Don Quichotte, le brave chevalier prêt à mettre flamberge au vent, même contre les moulins à vent, pour défendre les faibles et les opprimés. On lui a appris cela à l'école que la France a été la protectrice des petites nations; on le lui a dit : il l'a cru; c'est pour lui, maintenant, une vérité établie et incontestable, et pour tous les Français c'est parole d'Evangile.

La France, soldat du droit! On nous l'a conté à l'école et nous, en bons et crédules patriotes, nous étions fiers qu'elle eût en 1792 appelé tous les peuples à la liberté, qu'elle eût afïVanchi la jeune Amérique insurgée contre l'Angleterre^ la Grèce opprimée par le Turc, qu'elle eût essayé de sauver la Pologne; qu'elle eût donné l'indépendance à la jeune nation Italienne.

En étudiant de plus près son rôle dans ces événements, qu'il faut en rabattre ! ô patriotes. La vérité, c'est que s'il y a toujours eu en France, comme dans tous les pays d'ailleurs, des Don Quichotte capables de se dévouer à une cause généreuse, le gouvernement français, à l'exemple des gouvernements étrangers, n'a jamais pratiqué le

don quichottisme, dans ce qu'il peut avoir de grand et de désintéressé.

S'il a soutenu les Américains insurgés, c'était pour se venger de l'Angleterre qui venait de lui enlever le Canada, s'il a soutenu les Grecs contre les Turcs, c'était par passion cléricale, en haine de l'islamisme, pour faire une croisade contre l'infidèle; il a eu un moment dans ses mains, sous le premier Empire, le sort de la Pologne, et il a refusé brutalement de lui rendre la vie et l'indépendance; enfin, s'il a fait l'unité italienne, c'est après s'être fait promettre un bon pourboire, qu'on lui a donné : Nice et la Savoie. Ainsi, même quand elle luttait pour les petits^ la France n'a jamais rien eu de commun avec Don Quichotte.

Et même en 1792, si les révolutionnaires français ont parlé d'aller porter la liberté à tous les peuples voisins, s'ils les ont appelés aux armes contre leurs tyrans, c'était non dans un accès de prosélytisme désintéressé, mais poussés par l'instinct de la conservation personnelle^ qui les obligeait à chercher dans les peuples des alliés pour pouvoir résister à la coalition des souverains.

Quand un pays a sur la conscience les guerres de conquête d'un Louis XIV ou d'un Napoléon, l'incendie du Palatinat, l'invasion de la Hollande, les visites à main armée faites à toutes les capitales de l'Europe par le bandit Corse et ses soudards; quand il a volé aux Arabes leur pays, après avoir enfumé des tribus entières, dans les grottes de Dahra ; quand,

pendant cinquante ans, il. a toléré, au Soudan, des atrocités dans le genre de celles qu'on a reprochées à Voulet et à Chanoine; quand il a fait l'expédition du Mexique; quand deux fois en quarante ans il a ensanglanté et dévalisé Pékin avec Cousin de Montauban et le général Frey, ses hommes d'État, ses journalistes, ses historiens et ses maîtres d'école devraient avoir la pudeur de ne pas le comparer à Don Quichotte, car c'est la figure sinistre de Cartouche qu'évoque presque toute son histoire.

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