AUX INTERNATIONALISTES PATRIOTES
Pour une fois que je prends la parole à Paris devant un nombreux auditoire, je n'ai pas de chance.
Non seulement toute la presse nationaliste relève vertement mes propos impies, mais la grande presse socialiste ou à étiquette socialiste me malmène durement.
Gérault-Richard, du haut de son fromage de la Petite République, m'accuse, avec quelques précautions oratoires, de puffisme grossier et de cabotinage écœurant, ce qui met en liesse le journal de M. Merlou.
Viviani, plus délicatement, me fait savoir, dans l'Humanité, journal de Jaurès, que mon opinion sur la patrie n'est qu'une opinion exceptionnelle, presque monstrueuse, et que le Parti a de tout temps professé sur cette matière une opinion diamétralement opposée.
Toute cette grande colère, pourquoi ?
Parce que, au meeting de Tivoli-Vaux-Hall qui a clôturé le Congrès d'Unité socialiste, j'ai dit ce que je répète depuis trois ans dans les moindres
communes de l'Yonne, aux applaudissements non seulement de tous nos militants, mais de simples républicains démocrates paysans; j'ai dit qu'en cas de guerre avec l'Allemagne — comme en cas de conflit on ne sait jamais sur le moment qui est vraiment l'agresseur — nous, dans l'Yonne, nous répondrions à l'ordre de mobilisation par la grève générale des réservistes, d'abord, par l'insurrection ensuite ; que nous étions bien décidés à ne pas donner une goutte de sang, un centimètre carré de notre peau, pour les patries actuelles ; et que nous entrions dans l'Unité avec l'idée de propager cette conception de l'internationalisme dans l'ensemble du Parti et^ en particulier, chez les socialistes allemands qui, jusqu'ici, ont été d'une timidité excessive en matière d'internationalisme.
Gérault-Richard, Viviani et une bonne partie des parlementaires de notre Parti unifié répudient hautement cette conception de l'internationalisme.
C'est leur droit. Viviani a raison : l'Unité socialiste serait, en eff"et, une des formes de l'inertie de la pensée et notre Parti une congrégation si nous n'avions pas le droit, au regard des membres de notre Parti, de défendre notre propre opinion.
C'est aussi leur intérêt de parlementaires ; il ne faut pas eff'aroucher le troupeau électoral par des déclarations subversives.
C'est môme peut-être aussi un devoir de reconnaissance envers une Patrie qui semble à Viviani
« la patrie la plus libre, la plus douce qui soit au
soleil ».
Ils sont là, à la tête de l'ancienne fraction réformiste du Parti, quelques camarades qui peuvent la trouver libre et douce, eux qui se font, par leur travail et leur talent, je ne le conteste pas, des revenus de 25 à 30.000 francs par an, c'est-à-dire des revenus de capitalistes millionnaires ; je ne les leur reproche, ni les leur envie, ayant fort peu de besoins personnels ; mais je suis obligé de le constater pour m'expliquer avec quelle piété filiale, avec quelle reconnaissance attendrie, ils parlent de la patrie. La patrie bourgeoise actuelle est pour eux une mère: qu'ils la défendent donc jusqu'à la
mort.
Mais ils s'abusent étrangement s'ils se figurent que le prolétariat besogneux, surmené et meurtri qui forme le gros du Parti, le prolétariat misérable pour qui la patrie française reste, sous l'étiquette républicaine, une aussi dure marâtre que l'empire allemand lui-même, est disposé à se faire tuer pour
elle.
Viviani, après Gérault-Richard, affirme que tout le Parti socialiste répudie ma conception de l'internationalisme.
Et les socialistes de l'Yonne, au nom de qui je la propage depuis trois ans dans les moindres communes de l'Yonne, est-ce qu'ils ne sont pas du Parti socialiste?
Et les socialistes du Loiret, de la Nièvre, du
Rhône, de la Loire, de la Somme, de Meurtheet-Moselle qui ont applaudi mes déclarations antipatriotiques les plus brutaleSj est-ce qu'ils ne sont pas du Parti socialiste?
Et les milliers de socialistes qui, au Tivoli-Vaux- Hall, hachaient mes déclarations de leurs tonnerres d'applaudissements, eii-ce qu'ils ne sont pas du Parti socialiste, eux non plus?
Ah ! le Parti socialiste tout entier répudie l'antipatriotisme !
Nous verrons cela au prochain Congrès du Parti unifié, nous verrons, en janvier prochain, si le Parti socialiste^, fraction française de l'Internationale ouvrière, est patriote ou antipatriote.
J'en avertis les candidats qui aiment, en période
électorale^ à ménager la chèvre patriotique et le
chou internationaliste, la question sera posée :
n'est-ce pas, les sans-patrie de la Fédération de
l'Yonne?
Gustave Hervé.
Ceux-ci ne tardèrent pas à faire connaître leur sentiment; si l'on s'en rapporte à la déclaration suivante qui parut dans l'organe officiel des travailleurs socialistes de l'Yonne, ce sentiment est exactement celui de l'orateur du Tivoli-Vaux-Hall.
« Les délégués des deux Fédérations de l'Yonne, réunis à Laroche le 14 mai en vue de l'unification des forces socialistes du département,
« Félicitent le camarade Hervé d'avoir exposé au
Tivoli-Vaux-Hall les idées aniîpatriotiques qui sont l'expression exacte des sentiments du Parti socialiste de l'Yonne.
« Blâment énergiquement le citoyen Gérault- Richard d'avoir pris prétexte des paroles d'Hervé pour lui adresser dans la Petite République de grossières injures qui nécessairement atteignent tous les socialistes qui pensent comme Hervé.
« Regrettent que le citoyen Viviani se soit arrogé le droit de présenter son opinion personnelle comme étant celle du Parti socialiste tout entier.
« Et considérant que peu importe aux prolétaires l'étiquette nationale et gouvernementale des capitalistes qui les subjuguent.
« Que l'intérêt de classe des travailleurs est, sans diversion possible, la lutte contre le capitalisme international.
« Répudient le patriotisme bourgeois et gouvernemental qui affirme mensongèrement l'existence d'une communauté d'intérêts entre tous les habitants d'un même pays.
« Et, devant les faits diplomatiques qui, de divers côtés, menacent de troubler la paix européenne, invitent tous les militants à répondre à toute déclaration de guerre, de quelque côté qu'elle vienne, par la grève des réservistes et l'insurrection. »
BÉNARD. BOULLÉ, ClÉMENDOT^ DuPORC,
Flogny, Rolland, Foltz^ Jalmain, MiLLERAT^ Millet.
Si le Parti socialiste place avant tout la conquête électorale et parlementaire des pouvoirs publics, s'il n'est, malgré son affirmation révolutionnaire, qu'un Parti de réforme, un Parti de lente et paisible évolution, s'il ne se déclare Parti de révolution que pour la vaine gloriole de s'afifubler d'un panache révolutionnaire, comme les ancêtres qui pour avoir l'air plus terrible se mettaient sur la tête des dépouilles d'animaux féroces, alors mis au pied du mur, il faudra qu'il dise qu'il est patriote.
Mais si au contraire le Parti socialiste est vraiment un Parti de révolution^ qui ne sacrifie pas l'idéal ni l'avenir aux mesquines préoccupations électorales du moment, alors il répondra carrément qu'il est antipatriote.
En attendant que le Congrès international tout entier en soit saisi, le prochain Congrès du Parti socialiste, section française de l'Internationale ouvrière, va être mis en demeure de se prononcer sur cette grave question de principe et de tactique.
La question en tout cas sera posée.
Nous saurons bien alors ce que le Parti socialiste, qui se proclame Parti de lutte de classe et de révolution, pense de la patrie et de l'attitude à prendre en cas de guerre internationale; nous saurons bien ce qu'il a dans le ventre, et s'il a quelque chose dans le ventre.
— 2Sl —
Si contrairement à toutes les espérances il n'avait rien dans le ventre, les socialistes antipatriotes ne se tiendraient pas pour battus.
Le Parti socialiste n'est pas la seule organisation prolétarienne.
A côté de lui, il existe dans tous les pays des organisations syndicales puissantes.
En France^ l'ensemble de ces organisations porte le nom de Confédération générale du travail.
Tandis que le Parti socialiste groupe les socialistes révolutionnaires sans distinction de professions, la Confédération générale du Travail groupe les travailleurs par corps de métiers.
Chaque centre ouvrier est le siège d'une Bourse du Travail qui groupe les différents Syndicats d'une même localité ou d'une même région; et toutes les Bourses du Travail réunies forment la Fédération des Bourses.
D'autre part, d'un bout à l'autre de la France, les Syndicats d'une même corporation sont réunis en Fédérations nationales de métiers, et les différentes Fédérations de métiers sont unies entre elles.
Bourses du Travail régionales et Fédérations nationales de métiers réunies forment la Confédération générale du Travail, qui a un Congrès annuel.
Si le Parti socialiste hésitait, pour des raisons électorales, à résoudre dans un sens révolutionnaire
la question de l'altitude des socialistes en cas de guerre, la Confédération générale du Ti-avail, qui, elle, ne se pique point de modérantisme ni de parlementarisme, saurait, sans aucun doute, prendre les viriles résolutions qu'ont déjà prises, chacun pour leur propre compte, tous les socialistes antipatriotes.