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L'IDÉE DE PATRIE

L'unité socialiste serait une des formes de l'inertie de la pensée et notre parti une congrégation, si nous n'avions pas le droit, au regard des membres de notre parti, de défendre notre propre opinion. Voilà pourquoi, quoi qu'en pensent nos ennemis, nous n'éprouvons aucune gêne à répudier sans réserve aucune les théories qui furent prêtées par la presse à un socialiste et qu'il vient, paraît-il, de revendiquer, si nous en croyons le journal La Liberté. Nous n'avons d'ailleurs aucun mérite à faire entendre cette répudiation, car tout le Parti socialiste est hostile à la pensée émise au Tivoli- Vaux-Hall et qui tendrait à soutenir que « quel que soit l'agresseur, nous répondrions en cas de guerre, à l'appel aux armes, par la grève générale des réservistes ». L'orateur a parlé comme il lui a plu ; il n'engage que lui et pas d'autre. Notre Parti tout

entier a trop souvent été appelé, sous le feu des calomnies, à discerner l'internationalisme de l'antipatriotisme, pour accepter ces théories qui tirent de leur allure paradoxale, plus que de leur prétendue nouveauté, yne importance soulignée par tous les ennemis du socialisme, avec une joie qui pourrait peut-être éclairer l'orateur qui a fait entendre ces paroles.

Car, on pense bien que si la presse nationaliste relève ce discours, ce n'est pas qu'elle croie à sa portée. Elle sait bien qu'hormis celui qui le prononça, personne dans notre parti ne l'approuve. Seulement, elle trouve l'occasion de solidariser tout uotre parti avec un homme et de lier notre doctrine à ce paradoxe, d'ailleurs détestable. Cent fois, notre Parti a dit le contraire. Cent fois, il a dit qu'il était prêt au cas d'une guerre, et sans considérer l'agresseur, à défendre le sol national et avec lui les droits de la patrie la plus libre et la plus douce qui soit sous le soleil, le patrimoine de la Révolution, ce legs immortel de civilisation humaine qui a coûté à nos pères assez de larmes et assez de sang pour que des fils ingrats ne le laissent pas disperser sous les coups de la force.

Voilà ce que nous avons toujours dit pour la France, Voilà ce que les socialistes des autres pays ont toujours proclamé, en ce qui les concerne et parmi eux, Bebel, il n'y a pas encore bien longtemps. S'il y avait dans les polémiques adverses -une lueur de bonne foi, elles reconnaîtraient sur ce

point la permanence de nos doctrines, au lieu d'aller chercher dans les outrances d'un orateur isolé, maître de sa pensée et non de celle des autres, une indication. Mais pourquoi compter sur la bonne foi et sur réquité? Peu d'écrivains nationalistes pourraient tenir la plume, s'ils devaient se dispenser de les meurtrir chaque jour.

De pareilles doctrines ne sont pas seulement fausses. Elles sont funestes à notre parti, et s'il se laisse conduire par elles, ou s'il ne les désavoue pas hautement, il cherchera un jour, dans l'isolement, les traces de son influence et de son autorité. Cela est d'autant plus néfaste que le nationalisme hurlant et brouillon, prompt aux équivoques et aux mensonges, est prêt à se nourrir de ces paradoxes, dont pendant quelques jours il tirera une vie misérable. On voudrait l'armer, le justifier, rédiger par avance des manifestes, colorer par avance des discours qu'on ne pourrait pas mieux agir. Et cela d'autant plus et d'autant mieux que notre internationalisme, ignoré ou incompris ou travesti, prête aux sots et aux perfides, les interprétations les plus fausses. Nous sommes internationalistes ; nous vouions la paix entre les peuples, la paix entre les hommes, la répudiation de ce legs de barbarie sanglante attardé dans une humanité qui se vante de ses progrès. Nous voulons l'union des travailleurs et puisque l'exploitation de l'homme est univer selle, que lui corresponde l'universelle résistance. Et nous comptons, avec le temps surtout, sur ces

unions fraternelles, pour éviter la guerre, plus que sur des grèves générales devant les baïonnettes ennemies. Si quelques-uns nous raillent, nous leur pouvons répondre déjà par des résultats et qui sont présents. Croit-on que tous les incidents diplomatiques qui sont survenus auraient eu cette terminaison heureuse, si depuis tant d'années ne circulait en Europe, sous le souffle ardent du prolétariat, une vie nouvelle de fraternité et de bonté?

Voilà ce que veut notre Parti, ce qu'il a toujours voulu. Il n'a jamais dit ou voulu autre chose. C'est dans ses manifestes, ses discours, son œuvre collective qu'il faut chercher sa pensée générale et non dans la harangue d'un orateur qu'il n'a chargé d'aucun mandat. La France, certes, est à tous, mais elle est autant et plus au prolétariat qui a fait de son labeur ininterrompu sa splendeur matérielle; qui a lutté pour elle, tout seul, aux époques de remplacement militaire, quand la bourgeoisie patriote procédait « à la traite des blancs»: qui en aura demain la charge glorieuse et qui la saura garder. Et sa noblesse serait de protéger demain de ses bras nus et armés, cette patrie où sa vie est si misérable, mais qui demeure pour lui l'instrument des réparations, des réformes, des révolutions et comme le levier surhumain dont Danton voulait soulever le monde.

René Viviâni.

L'orateur du Tivoli- Vaux-Hall, dont la personne et les idées étaient ainsi houspillées, répondit aussitôt, dans le « Travailleur Socialiste », organe officiel de la Fédération socialiste de l'Yonne, par l'article suivant :

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