‹ Leur républiqueChapitre 2 sur 14 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

64, RUE CLAUDE-BERISTARD, 64

Et dans toutes les bonnes Librairies

Leal da Camara.

M. Clemenceau, dans la Justice, écrivait un jour : « Le sentiment dominant des républicains au pouvoir est la peur des idées qui les y ont portés. »

Au mois d^ avril 1906, les « meneurs » de la Confédération du Travail se rendirent auprès de M. Clemenceau pour protester contre le régime russe appliqué aux ouvriers français ; ils rappelèrent au citoyen ministre ses déclarations et ses promesses d^ autrefois. Le citoyen ministre leur dit : « Que voulezvous ? Nous ne sommes plus du même coté de la barricade ; c'est moi le gouvernement. » Et il les fit arrêter.

Relisez, dans les Drames philosophiques de Renan, le monologue de Caliban, que la Révolution vient de cueillir dans un bouge pour le mettre sur le trône :

Caliban,

s«nl, étendu dans le lit da duc Prospero:

« Non, je n^ aurais pas cru qu'il fût si doux de « régner. Je n'aurais pas cru surtout qu'on mûrît

« si vite en régnant. Dans le voyage de la place com- « munale à ce palais, fai plus changé que dans « tout le reste de ma vie. Dix heures se sont écoulées « depuis que le peuple in^a porté ici sur ses bras « et je ne me reconnais pas. ,

« X étais injuste pour Prospero : F esclavage « m'avait aigri. Mais, 7naintenant que je couche « dans son lit, je le juge comme on se juge entre « confrères. Il avait du bon, et, en beaucoup de « choses, je suis disposé à Vimiter.

(( Quoi de plus odieux, par exemple, que ces « iywpportunes impatiences du peuple, ce défilé « de pétitions impossibles dont ils viennent rrCacoa- « bler ! Quelle avidité de jouir ! Quelles préten- « tions subversives !...

« Pour moi, mon parti est pris : je ne me laisserai (( pas envahir par des gens qui s"" imaginent, en se « plaint au-delà de moi, m' entraîner avec eux « dans V abîme. Un gouvernement doit résister, « je résisterai. Après tout, les gens établis et moi, « nous avons des intérêts communs. Jt suis établi « Gomme tux ; il faut que cela dure ».

La domination la plus répugnante et la plus abjecte.

A. MiLLEEAND.

Comme en Russie

Au commencement de l'année 1906, après les humiliations et les angoisses de l'affaire marocaine, les vétérans du Panama qui gouvernaient la France se trouvèrent dans une passe difficile. La dénonciation du Concordat et les inventaires paroissiaux indignaient les catholiques ; la propagande antimiHtariste et l'agitation syndicaliste épouvantaient la bourgeoisie. Le cabinet Rouvier tomba. La catastrophe de Courrières (10 mars) troubla l'esprit public : douze cents mineurs furent enterrés vifs, parce que la Compagnie, qui distribuait des dividendes annuels de 1000 pour 100, n'avait pas

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voulu faire la dépense des travaux de sécurité ; puis, ces douze cents hommes, qu'on pouvait sauver, furent sacrifiés froidement par les ingénieurs au salut de la mine (1). On craignit un instant que le peuple ne s'irritât. Le citoyen Jaurès, dans VHîirnanité, commenta « la tragique et significative coïncidence du drame de Courrières avec la crise ministérielle » : c'était le langage même du P. Ollivier, jésuite, dans la chaire de Notre-Dame, après l'incendie du Bazar de la Charité.

Le mhiistère Sarrien fut formé. Sous la présidence nominale d'un politicien-soliveau, il comprenait divers personnages qui avaient passé

(1) Les ingénieurs afiârmèrent que tous les ouvriers devaient avoir péri ; les essais de sauvetage furent abandonnés, et même interdits, pour qu'on pût éteindre le feu. Cependant, douze hommes sortirent vivants au bout de vingt jours ; un treizième au bout de vingt-cinq jours. Le 18 mai, on trouva des morts qui avaient expiré depuis quelques jours seulement : c'est-à-dire que leur agonie avait duré deux moiSy sans qu'on tentât rien de l'extériem- !

Dans la semaine qui suivit la catastrophe, le pubhc donna plus de six millions pour les veuves et les orpheUns ; trois mois après, ces malheureux n'avaient presque rien reçu. La commission prétendait verser les fonds à la caisse d'épargne... pour soutenir le cours de la rente.

LEUR REPUBLIQUE à

leur vie à s'entre-déchirer : des réacteurs déterminés, des épaves de la bande gambettiste, le fuyant Léon Bourgeois, et deux hommes qui attirèrent à eux toute l'attention : l' ex-anarchiste Aristide Briand, socialiste collectiviste révolutionnaire, propagandiste de la grève générale et de l'insurrection, et le « vieux débutant » Georges Clemenceau, qui chassait le portefeuille depuis trente-cinq ans.

On attendait à l'œuvre ces amateurs de démolition sociale. Ils prirent à tâche d'étonner les badauds par la violence de leur zèle conservateur. A l'approche des élections générales et du 1^^ mai, que le Bloc judéo-maçonnique appréhendait au même degré, une sorte de dictature fut établie. La nation française, dressée à l'arbitraire par un siècle de régime césarien, subit Clemenceau comme elle avait subi Pietri et Fouché.

La République a conservé soigneusement les armes du despotisme et elle en a forgé de nouvelles : avec l'article 10 du Code d'instruction criminelle, le loi du 7 juin 1848 sur les attroupements et manifestations, les Lois scélérates de 1893 et 1894, il n'est pas besoin de proclamer l'état de siège

pour étouffer toute opposition. La liberté dont les citoyens croient jouir en temps normal n'est réellement qu'une faveur précaire. Les ministres de l'Intérieur et de la Justice, le Parquet et la Police, . d'accord ou pour se combattre, peuvent pratiquer autant de perquisitions, soustractions de correspondances, confiscations de biens, violations de domiciles, arrestations, suppressions de personnes et de documents qu'il leur plaît, en se couvrant de textes légaux.

M. Clemenceau, qui vivait depuis un demi-siècle en marge du code pénal, se trouva dans l'enivrante position d'un brigand qu'on aurait tiré du maquis pour le préposer au commandement de la force pubKque. Sa première pensée fut de jeter la moitié de ses sujets en prison. Déjà le ministère Rouvier avait fait arrêter les apôtres de l'Antimilitarisme, qui voulaient sauver le peuple du massacre, et les militants catholiques, qui prétendaient exiger le respect de leurs sanctuaires. Le nouveau Président Fallières, dès son avènement, avait rendu à la liberté plusieurs centaines de malfaiteurs de droit commun, nécessaires à la campagne électorale. M. Clemenceau se hâta de

lancer des lettres de cachet contre les chefs des partis extrêmes, tant de gauche que de droite.

L'idée n'était pas de lui. En 1898, au plus fort de l'Affaire Dreyfus, M. Cavaignac, membre du ministère Brisson, avait proposé à ses collègues d'arrêter net l'agitation révisionniste par l'enlèvement des principaux dreyfusards. Comme il s'était contenté d'une velléité et qu'il n'avait pas eu le courage de passer à l'exécution, M. Cavaignac ruina sa carrière politique ; il fut flétri par ses adversaires, abandonné par ses amis, et mourut oubhé.

M. Clemenceau, qui avait figuré sur la liste noire de M. Cavaignac, profita de la leçon. Il résolut de faire ce que son ennemi n'avait pas fait, et d'en tirer gloire. Il mit sous les verrous les meneurs du Parti sjnidicaliste, les secrétaires et trésoriers de la Confédération générale du Travail, quelques personnages subalternes du parti bonapartiste et du parti royaliste, et il inventa un complot pour compromettre ensemble ces deux catégories d'opposants. Toute la presse républicaine, docile au Ministère de l'Intérieur qui lui octroie des subsides mensuels, insinua que les

ouvriers grévistes du Nord, du Pas-de-Calais, de Brest, de Toulon, de Paris, et généralement toutes les organisations ouvrières soustraites au joug des politiciens, se laissaient soudoyer par le- conspirateurs réactionnaires : « la réaction relevait la tête » ; la République était menacée ; tous les attentats devenaient légitimes.

Cette manœuvre grossière avait déjà beaucoup servi. Mais la grande force du syndicat gouvernant consiste dans sa connaissance exacte de Fimbécillité publique. Tous les quatre ans, la nécessité de sauver la République à tout prix est démontrée par les mêmes arguments, avec le même succès. L'accusation de trahison se répète infatigablement.

En 1887, au moment ^de constituer le cabinet Rouvier-Fallières, le Président Grévy avait mandé à l'Elysée M. le baron de Mackau, président de l'Union des Droites, qui promit son concours moyennant des engagements précis. Dans une lettre à la Gazette de France, M. le duc de La Rochefoucauld confirma que le ministère en question serait un gouvernement de droite.

Tant que MM. Fallières et Rouvier restèrent

au pouvoir, M. Clemenceau, dans son journal la Justice, avec MM. Camille Pelletan, Millerand, S. Pichon, dénonça sans relâche ces ministres comme les agents de la réaction ; la Justice insérait chaque jour, en tête de ses colonnes, un filet stéréotypé sur la trahison de Fallières et de Rouvier. Mais, en 1906, touchés de certaines grâces, les mêmes politiciens soutinrent le nouveau cabinet Rouvier et présentèrent M. Fallières à la Présidence de la République. Ils dénoncèrent comme agents de Rome, du Roy, de la réaction, quiconque ne suivrait pas l'ex-traître Rouvier ou ne voterait pas pour l'ex-traître Fallières.

Il est juste de dire que, dans l'intervalle, des liens mystérieux mais solides s'étaient noués, pendant l'affaire de Panama, entre M. Rouvier, agent du baron de Reinach, et M. Clemenceau serviteur de Cornélius Herz : le public sut que MM. Clemenceau et Rouvier avaient jdué, de concert, un rôle actif dans la nuit tragique où Cornélius Herz imposa le « suicide » de l'autre forban.

En 1899, lors de la grande grève des terrassiers qui préparaient l'Exposition, la bande Jaurès accusa formellement, dans la Petite République

socialiste, les ouvriers de se mettre aux gages du parti royaliste : la manœuvre était d'autant plus audacieuse que l'un des principaux rédacteurs du journal accusateur, le citoyen Turot, était un affidé de la famille d'Orléans, et un collaborateur masqué de feuilles monarchistes.

En 1902, durant la période électorale, la Petite République du citoyen Jaurès dénonça chaque jour les citoyens Guesde, Lafargue, Vaillant et tout le parti socialiste de France comme les stipendiés de la caisse nationaliste. A ce moment même la rédaction de la Petite République était en partie payée par la caisse nationaliste de V Eclair,

A la fin de 1903, lors de l'agitation contre les Bureaux de Placement, les mesures les plus violentes furent décrétées par le mmistère Combes contre la Confédération du Travail ; la Bourse du Travail fut prise d'assaut (29 octobre), mise à sac par la police, et ses administrateurs emprisonnés. Le citoyen Jaurès justifia ces attentats en accusant les syndicats ouvriers de recevoir l'argent de la réaction. La Voix du Peuple établit par une enquête l'origine de la calomnie.

La même manœuvre, renouvelée en 1906 par

MM. Briand et Clemenceau, avec le concours de toute la presse fonds-secrétière, tirait un intérêt particulier du passé de ses auteurs. Le citoyen Briand, comme on le verra plus loin, est l'homme de paille d'un puissant tripoteur juif, ancien député officiel de l'Empire ; parmi ses commanditaires de la Lanterne, il comptait un administrateur des Ecoles chrétiennes ; il prépara son rapport sur la Séparation en collaboration avec le capitaliste juif Gruenbaum et l'évêque Fuzet. De son côté, M. Clemenceau avait vécu vingt ans sur le pied de trois à quatre cent mille francs de dépenses (pour la Justice et son train personnel) sans posséder un rouge Uard ; dans cette opulente période, il renversait les cabinets républicains comme des capucins de cartes, en compagnie de MM. de Mun, de Mackau, Freppel, de Cassagnac et Piou. L'Angleterre, évidemment, lui servait une magnifique pension pour l'abandon de l'Egypte et pour divers autres services ; mais il est permis de supposer, d'après le système d'induction dû citoyen Jaurès et de M. Clemenceau lui-même, que la réaction faisait l'appoint.

Le complot de 1906, organisé par le ministre

Clemenceau, le préfet de police Lépine et le Procure-or général de Douai, consistait soi-disant dans l'entente des meneurs syndicalistes, des Bourses du Travail de Paris, de Brest, de Lorient, et des grévistes mineurs ou métallurgistes du Nord et du Pas-de-Calais, avec divers « hommes du monde », agents du duc d'Orléans ou du prince Victor. Les policiers Durin et Rollin suscitèrent à Versailles, une « Avant-Garde Royaliste » que présidait un collégien de dix-sept ans, Audouard; ils payèrent eux-mêmes les cachets et le papier qui servii^ent à fabriquer des « fiches » ou des lettres compromettantes ; et ces « documents », au fur et à mesure des perquisitions, furent communiqués à la presse officieuse qui en publiait chaque ma;tin le fac simile.

En cas de crime véritable, cette pratique eût été abominable, puisqu'elle livrait au public, sans contre-partie, les pièces d'une instruction judiciaire, et créait amsi un préjugé contre des accusés mis « au secret ». Mais la divulgation de pareilles pièces suffit à dévoiler la grossièreté de l'expédient policier. Les inculpés « hommes du monde » comme M. de Bellegarde, et les inculpés,

« ouvriers », comme MM. Griffuelhes, Lévy (Paris), Conches, Le Tréhudic, (Brest), Monatte (Lens), n'en furent pas moins écroués dans les geôles. La plupart d'entre eux furent relâchés sans avoir subi d'interrogatoire, le jour des élections générales : l'effet était produit.

Le 16 mars 1904, le sénateur Clemenceau avait présenté au Sénat une proposition de loi pour donner quelques garanties à la liberté individuelle, à la sécurité du domicile, et pour prévenir l'abus des perquisitions. Il voulait interdire les violations de domicile et les recherches lorsqu'il n'y avait pas déjà des présomptions graves ou un commencement de preuves ; il prétendait protéger les tiers contre les irruptions arbitraires des policiers ; il réprouvait la divulgation des pièces saisies par le magistrat ; il exigeait la présence des intéressés et de leurs défenseurs ; il dénommait « actes de pillage » les pratiques courantes de la police. Il y appliquait de dures sanctions.

Au ministère, « de l'autre côté de la barricade », le même homme ordonna cyniquement tous les attentats qu'il condamnait un an plus tôt. Les domiciles de plusieurs centaines de personnes furent

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livrés au « pillage », non parce qu'il existait des preuves ou des présomptions, mais parce qu'on faisait semblant de vouloir en découvrir. Toutes les pièces saisies, ou frauduleusement introduites dans les dossiers, étaient communiquées en photographie aux journaux. L'impunité absolue était natm'eilement assurée aux magistrats et policiers prévaricateurs, la République ayant consolidé l'arbitraire de Brumaire et de Décembre.

Les Lois scélérates, dont V Aurore avait poursuivi l'abrogation pendant la campagne dreyfusarde, fm'ent appliquées dans tous les tribunaux correctionnels sur l'ordre de l'ex-directeur de V Aurore. Ce ministre journaliste nt saisir les journaux (Voix du Peuple) sur les presses, arrêter à la frontières les satiriques illustrés (Rire, Vie illustrée) qu'une grève obligeait de recourir aux imprimeurs belges, détruire toutes les affiches, même timbrées, même juridiquement correctes, même électorales, qui contenaient un mot de blâme à l'adresse du gouvernement. Il suffisait que « les termes fussent jugés trop violents par les agents de police ». L'agent de police se trouvait promu censeur.

Les lettres de toutes les personnes qui s'intéressent à la politique étaient retenues, ouvertes, ou volées à la poste. Les télégrammes étaient « caviardés » : les fonctioiinaires des Postes et Télégraphes informaient administrativement les expéditeurs que « tant de mots de telle dépêche seraient supprimés par l'Autorité compétente ! »

La Russie, la Turquie et le Venezuela connaissaient seuls un tel régime. La République française en fit docilement l'essai. Les citoyens Clemenceau et Briand, gouailleurs, se piquèrent d'y associer l'armée.

Dans leur Déclaration du 14 mars, ils avaient gravement annoncé « qu'ils ne toléreraient pas la provocation adressée à des militaires pour les détourner de leurs devoirs envers la patrie ou de l'obéissance à leurs chefs ; » et ce langage avait paru réjouissant sous la plume de deux anarchistes insulteurs des généraux. Le citoyen Briand avait prêché par tout le pays le meurtre des officiers ; le citoyen Clemenceau avait joué ses plus grands airs dans la campagne antimilitariste de V Aurore. De moins hardis compères eussent redouté que le personnel miHtaire ne leur fît payer leurs outrages.

Mais ceux-là connaissaient le tempérament national.

Le citoyen Clemenceau répondait des militaires : il les avait vus, alors que V Aurore outrageait tous les jours leur uniforme, leur caractère, leur profession, se glisser dans les bureaux du journal pour y quêter des recommandations, pour y apporter des délations. Le citoyen Briand répondait des ouvriers : il les avait observés, sous le ministère Millerand-Gallifïet, avalant toutes les couleuvres et satisfaits d'être dupés, f ouailles, traqués, par un socialiste devenu millionnaire et baron.

Dans ces pauvres cerveaux, la Réaction est inséparable de la formule monarchiste et cléricale. Le gouvernement républicain peut être le plus réactionnaire du monde ; il peut affamer les travailleurs, les mener à coups de botte et à coups de trique, jeter en prison leurs meilleurs camarades, exécuter les besognes policières du tsar et du sultan, expédier les fils du peuple aux abattoirs coloniaux ou les employer à mitrailler leurs pères et leurs frères, vendre aux écumeurs de la haute finance tous les éléments de la richesse commune, mentir à toutes les promesses, déshonorer le nom

même du pays : cela ne sera jamais la Réaction, puisque cela s'appelle République. Le ventre creux, roués de coups, bafoués par leurs exploiteurs, les ouvriers français continuent de croire que « c'est la faute à l'Inquisition, la faute aux Dragonnades, la faute aux curés, la faute à Badinguet. » Ils n'ont jamais vu que les Dragonnades, c'est précisément l'occupation et la dévastation des corons de mineurs par les dragons de Clemenceau-Briand en avril 1906. Ils lèchent la main qui les frappe. Troupeau idéal pour les mauvais bergers.

Donc, l'armée de la République fut mobilisée tout entière ; trente mille soldats envahirent les charbonnages du Nord et du Pas-de-Calais ; cinquante mille fantassins et cavaliers occupèrent Paris, avec les forces régulières de la police; Brest, Lorient, Lyon, Toulon, Marseille, reçurent des renforts. Il s'agissait, d'une part, d'empêcher les travailleurs de « manifester » pour la journée de huit heures, qui est appliquée depuis longtemps en Angleterre, en Amérique, et qui était appliquée en France même, au Moyen Age. Il s'agissait, d'autre part, d'impressionner les électeurs et de

diriger le suffrage universel, pour les scrutins des 6-20 mai.

En 1870, aux heures tragiques de la guerre franco-allemande, le citoyen Clemenceau, âgé de trente ans, s'était soigneusement tenu à Fabri des coups ; il ignorait la Patrie et se chauffait les pieds à la mairie de Montmartre. En 1905, à propos de la farce marocaine, il s'était senti tout à coup devenir patriote ; il avait endossé les vieilles redingotes de M. Déroulède et déclaré personnellement la guerre au Kaiser. Il s'improvisa général de l'Armée de l'Ordre et, parce qu'il avait pris quelques leçons de cheval de l'écuyer Fillis, résolut de jouer les GaUiffet.

Dans toute la France, les militants ouvriers furent arrêtés ; à Lens, le 23 avril, on en ramassa trente-huit d'un coup de filet ; à Liévin, 4 escadrons de cavalerie, 2 bataillons d'infanterie, 100 gendarmes arrivèrent au petit jour, et saisirent dans leur ht huit femmes de grévistes ; on leur donna cinq minutes pour passer une jupe ; leurs enfants au berceau restèrent abandonnés. Parmi ces criminels, expUqua le Matin « on remarquait un enfant de quatorze ans qui, blessé, portait le bras en

écharpe : on avait eu quelque peine à lui mettre les menottes. »

Les bons républicains de France, qui fulminaient dans les meetings contre les excès de la répression absolutiste en Russie, et qui continuaient de déclamer les fantaisies de Victor Hugo sur le Deux Décembre, applaudirent à l'énergie des citoyens Clemenceau et Briand. Les journaux officieux désignaient les « meneurs » que la police avait oubliés ; des arrestations étaient opérées, comme en mai 1871, sur la simple désignation d'un officier qui déposait « avoir aperçu tel individu dans un groupe ». Le ministre de la guerre Etienne octroya aux troupes « deux sous et deux rations de vin par jour » tant que durerait la campagne. Nul doute que, pour cette haute paye, le soldat français sorti de l'atelier ne dût mitrailler allègrement ses camarades ouvriers. Il importait qu'à Courrières, notamment, les veuves et les orphelins respectassent l'Ordre de choses ; sinon, ceux qui avaient échappé à la mine devaient tomber sous le fusil.

A Paris, 60 escadrons de cuirassiers, dragons, chasseurs, et 50 bataillons, n'ayant point trouvé

place dans les casernes déjà bondées, campèrent dans les parcs, sur les chantiers, envahirent les hôpitaux, les lycées. Partout des faisceaux de fusils, des chevaux au piquet. Les salles de réunions publiques étaient presque toutes réquisitionnées pour le logement de la troupe : et les meetings se trouvaient ainsi empêchés. La bourgeoisie affolée s'approvisionna comme pour un long siège. Dans les quartiers riches, les maîtres envoyaient leurs domestiques chargés de bouteilles et de victuailles pour échauffer le zèle de l'Armée en faveur du capital. Les agents de police en uniforme étaient armés jusqu'aux dents. Un millier d'agents en habit civil se mêlaient aux groupes, épiaient les visages, surprenaient les propos, empoignaient les passants au hasard. Toute personne arrêtée était incarcérée sur-lechamp, condamnée à bref délai. Des patrouilles et des estafettes sillonnaient sans cesse les rues et les boulevards. Des factionnaires gardaient les magasins, les usines, les atehers, baïonnette au canon.

Le F^ mai fut calme ; le gouvernement, pour atténuer le ridicule de cet immense déploiement

de forces, dut organiser lui-même une échauffourée autour du canal Saint-Martin ; les dragons chargèrent les promeneurs, jetèrent à l'eau deux enfants, et l'infanterie prit d'assaut un omnibus au coin du quai Valmy.

Les nationalistes et les conservateurs avaient d'abord approuvé l'occupation militaire de Paris, affectant de redouter la Révolution. Ils avaient encouragé le ministre Barthou à réprimer impitoyablement une grève de facteurs des Postes ; le Gaulois confessait que la poigne des citoyens Briand et Clemenceau méritait l'admiration de la droite, et « qu'un ministre de la monarchie n'aurait pas mieux dit, pas mieux fait ». Mais les électeurs réactionnaires, épouvantés par leurs propres journaux, désertèrent la capitale.

Us n'y revinrent pas pour le scrutin du 6 mai. Les sections de vote, surveillées chacune par un groupe de police et gardées par un piquet d'infanterie, ne reçurent que des suffrages dociles ; le ministère triompha. Le Times s'écria joyeusement que : « Un gouvernement qui est prêt à envoyer 50.000 hommes de troupes dans les rues pour assurer l'ordre, possède un titre indiscutable

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aux suffrages des conservateurs. » Les citoyens de Londres n'admettraient pas qu'on les fît voter sous les baïonnettes de 50.000 soldats ; mais l'Angleterre pontait depuis assez longtemps sur le futur ministère Clemenceau pour se réjouir de trouver son débiteur en triomphante posture.

Dans les départements, l'armée intervint de la même manière. A Car maux, où le citoyen Jaurès était battu par son concurrent, le maire refusa de clore le scrutin à six heures, le prolongea jusqu'à près de minuit et fit venir d'Albi un demi-bataillon d'infanterie avec de nombreux gendarmes. La troupe, aux ordres du chef de bataillon Marion (143® de ligne), occupa la mairie, chassa les partisans du candidat réactionnaire, et les paquets de bulletins préparés par les fraudeurs furent substitués dans l'urne aux bulletins des électeurs. L'opération était dirigée par le « commissaire spécial )) d'Albi, nommé Simon. La préfecture proclama député le politicien qu'on a surnommé « le Mirabeau des mufles », et qui volait pour la seconde fois son siège avec la même faciUté que le montant d'une souscription (1).

; (1) Ce gros homme au front bas, à la panse énorme, suant 1a

LIUR RilPUBLIQUÏ 31

Sa présence est d'ailleurs indispensable au Parlement. L'homme que la Chambre entière vit souffleter à la tribune par le comte de Bernis, qui baissa la tête sous la gifle et qui essuya sans broncher tant d'outrages sanglants, doit représenter le peuple français : le peuple qui déguerpit de Fashoda à la première injonction de l'Angleterre, et qui chassa son ministre des affaires étrangères à la première injonction de l'Allemagne, le peuple cathoUque qui laisse dépouiller et traquer ses moines et ses prêtres, le peuple sociaUste qui se laisse bâtonner jusque dans ses Bourses du Tra-

peur, la fourberie, le mensonge, séduit à première vue la populace. C'est un ventre, un amas de tripes surmonté d'une gueule : c'est la populace elle-même. Il symbolise tout ce qu'il y a de bas appétits, de rage sournoise et de couardise dans la mauvaise foule.

n a trouvé, d'un coup de génie, le vrai programme démocratique, le yanem et circenses du peuple moderne. Sa fortune et sa popularité furent établies d'abord sur cette formule triomphante : « Un paletot pour dix francs, une femme pour quararUe sous ».

Il offrait lui-même le paletot dans les magasins de la Petite Bépvblique socialiste, rue Réaumur. Son coadjuteur intime, qui se battait aussi en duel pour la citoyenne Jaurès, procurait le second article chez la fill» Chevalier, rue d'Argout.

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vail. Gouvernants et gouvernés doivent être de même espèce.

Parmi les élections significatives des 6-20 mai 1906, on notera celle du citoyen Briand à Saint- Etienne, et celles des Juifs Yousouf Reinach, Théodore Reinach, L.-L. Dreyfus.

Le citoyen Briand se trouvait excommunié — pour rire — par le Parti socialiste unifié, comme détenteur d'un portefeuille dans le gouvernement « bourgeois ». Il était connu comme l'homme de paille du financier juif Péreire, ancien député officiel de l'Empire. Ministre, il était solidairement responsable des violences et des infamies commises à ce moment même contre la classe ouvrière.

Mais les ouvriers de Saint-Etienne considéraient uniquement l'Excellence, dispensatrice de petites places, de recommandations utiles et d'abondants pourboires ; ils se souciaient des révoltés russes ou des grévistes français, mineurs comme eux, autant que de leur première pipe ; ils votèrent en masse pour le renégat, oppresseur de leurs camarades.

Toute une bande de Juifs millionnaires ache-

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tèrent de nouveau les mandats nécessaires à leurs trafics. On a étudié déjà {Terreur Juive) l'élection de M. L.-L. Dreyfus, spéculateur en blés, dans la Lozère. A Digne et à Chambéry, les frères Reinach passèrent au second tour. Le nom de Reinach était le plus justement haï et méprisé de France ; les neveux du bandit Von Reinach incarnaient toute l'ignominie du régime ; mais l'or volé n'a point d'odeur pour les électeurs français. Dans les Basses- Alpes, Yousouf Reinach, celui que la bande Jaurès avait traîné chaque jour dans la fange avant de le prendre pour associé, fut préféré par le suffrage universel à Henry Maret, un des meilleurs écrivains de la presse française, vieux républicain des mauvais jours, défenseur infatigable de la liberté.

Antérieurement, la majorité nouvellement élue profitait de la vérification des pouvoirs pour casser l'élection des membres les plus gênants de la minorité. Mais cette opération causait quelque scandale. En 1906, M. Clemenceau imagina l'expédient, plus simple, de fiiire proclamer élus par la commission de recensement, à la Préfec-

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ture, les candidats officiels battus de peu. Ainsi, point d'invalidation, point d'élection nouvelle. Dans l'Indre, le préfet eut même la spirituelle idée de placer dans la commission de recensement, sur trois membres, deux candidats adversaires de l'élu q^^'il fallait évincer (MM. Parisse et Marivaux, qui proclamèrent M. Cosnier à la place de M. de Barbançois).

Le trait pittoresque des élections de 1906 fut l'intervention de l'argent russe — qui est, d'ailleurs, de l'argent français. La découverte des vols commis par le collaborateur de M. Waldeck- Rousseau dans la caisse électorale de 1902, et les scandales de l'agence électorale Mascuraud-WeiU- Cohen-Lévy, avaient découragé les commanditaires du Bloc. L'emprunt russe d'avril 1906 arrivait à propos.

Les citoyens Clemenceau et Briand avaient consacré des centaines d'articles et de discours à maudire le tsarisme, à provoquer la révolution russe, à condamner les capitalistes français qui fournissent au tsar la solde de ses cosaques. Mais la Chancellerie spéciale de la Dette extérieure russe leur offrit de bons arguments. Le

citoyen Briand considérait d'un œil d'envie la rapide et prodigieuse fortune du citoyen Millerand, décoré des Ordres impériaux de Sainte- Anne et de l'Aigle blanc. Le citoyen Clemenceau, qui disputait depuis vingt ans le revenu de ses divers trafics aux recors de créanciers innombrables, aspirait à la libération définitive.

En vain les. Juifs Russes et Polonais, qui forment une fraction si importante du gouvernement occulte de la République, adjuraient l'ex-directeur de V Aurore de rester fidèle à ses «principes». En vain lui mettaient-ils sous les yeux l'appel pathétique de Maxim Gorki : « Ne donnez pas un sou au bourreau du peuple russe ! » Les citoyens Clemenceau et Briand écrivirent dans leur Déclaration : « Fidèles à une alliance dont la France et la Russie éprouvent également l'action bienfaisante... » Le citoyen Clemenceau se montra aux réceptions de l'ambassade russe. L'emprunt fut autorisé, et couvert vingt fois. La police pratiqua des arrestations en masse dans la colonie révolutionnaire russe du V^ arrondissement ; les expulsions suivirent.

En juin 1906, quand il devint manifeste que

ai LEUR RilPUBLIQUE

le Tsar et la Douma ne vivraient pas longtemps d'accord, et que chacun d'eux en appellerait au peuple contre l'autre, les partisans de l'Absolutisme déclaraient : a Si la Douma a son plan de campagne, le gouvernement a le sien ; il est prêt à la guerre. Près de six cent mille hommes ont été mis à la disposition des autorités. L'armée, sur laquelle, quoi qu'on dise, le gouvernement peut compter, a été distribuée sur tous les points du territoire où on pourrait redouter des désordres, de façon à rapidement agir. Ayant la force, le gouvernement a l'argent. «

Et cet argent, qui donne la force et promet la victoire au Tsar sur son peuple, est fourni par la République française — par les citoyens Clemenceau et Briand.

Sur les commissions énormes que le gouvernement tsarien octroie aux ministres répubhcains de France, une part notable servit à la corruption électorale. Ainsi le tsar prête à cette République, pour tenir la France dans la bourbe, le même appui que la République prête au tsar pour tenir son peuple dans la servitude. La réciprocité des

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bons oflSces fait les alliances solides : et le régime français ressemble assez au régime cosaque pour que leur concours résulte de la nature des choses (1).

(1) On ne saurait clore ce chapitre sans y ajouter quelques souvenirs personnels.

La première fois que l'auteur rit de près M. Clemenceau, ce fut dans les bureaux de la Justice, un soir de crise financière. J'étais allé prendre un ami pour dîner. Je me trouvai dans un local ténébreux, où des gens d'allures inquiètes chuchotaient mystérieusement ; d'une pièce fermée partaient des éclats de voix. Je crus être tombé dans la maison de la Bancal pendant qu'on égorgeait Fualdès ; et j'appris plus tard à quel point ma sinistre impression était juste : on avait, ce soir-là, assassiné Sautumier.

A YAurorey où je me trouvai voisin de M- Clemenceau, sa personnalité m'intéressa passionnément. Avec tous ses vices, il était très supérieur à la tourbe des tribuns de carrefour et d'arrière-boutique. Rien n'égale son orgueil, son audace, le cynisme de son égoïsme et de son ingratitude. Il faisait la besogne des Dreyius ; je tâchais d'utihser les circonstances pour hâter la révolution nécessaire ; nous aurions pu vivre côte à côte indéfiniment. L'argent vint à manquer. M. Clemenceau quitta le journal dans les vingt -quatre heures plutôt que d'accepter une réduction de son traitement ; et les autres marchands de copie s'en allèrent à sa suite.

Pour couvrir cette vilaine retraite, M. Clemenceau parla de notre incompatibihté d'humeurs. La seule occasion que j'eus de lui déplaire est expHquée dans la lettre suivante, adressée par la suite à l'un de ses collègues du Luxembourg :

2t LIUB RÉPUBLIQUE

4 La Santé >, 6 avril 1906.

€ Monsieur le Sénateur,

< Les loisirs de la prison permettent des examens de cons-

< cience : et je me souviens que je vous dois des excuses.

< Un jour, dans un article de V Aurore, j'ai rappelé le

< chèque dont vous aviez été gratifié par la Compagnie de € Panama. Je vous voyais fréquemment dans le bureau de « votre ami Clemenceau, mais j'ignorais que vous fussiez le * chéquard mondain ».

< Notre directeur Vaughan fut obligé de m' éclairer ; il « m'expliqua ma gaffe, et les liens si.,, intimes qui vous

< unissent à l'éminent homme d'Etat.

« Je tiens à vous assurer que je n'y avais pas mis de 4 malice.

< J'espère, d'ailleurs, que vous êtes aujourd'hui récom-

< pensé de votre longue attente. Si vous n'avez eu qu'une pe- « tite part aux dépouilles de l'infortuné Sautumier, le bud- « get de la France est assez riche pour vous payer magnifique - « ment de votre infinie complaisance.

« Songez que Ménélas avait attendu dix ans le pillage

< de Troie.

< Je vous prie d'agréer, monsieur le Sénateur, etc.

Véritablement, je ne pouvais deviner que le digne gentleman planté en sentinelle dans un coin du bureau de mon collaborateur était un mari qui attendait des compensations. Mais M. Clemenceau ne crut jamais à ma naïveté.

Ce grand homme se pique de littérature. Il s'est essayé au théâtre. Un comédien avisé lui promit de jouer une de ses œuvres, à condition que M. le sénateur obtînt la croix de la Légion d'honneur pour un jeune écrivain qui épouserait

LlUIt RÉPUBLIQUE 29

alors la fille d'un financier, et qui commanditerait, avec la dot, le dit comédien promu directeur. De sorte qu'une seule décoration fit le bonheur de quatre personnes.

On n'a pas oublié le patronage que le futur ministre accorda aux débuts de M. Wiener (Francis de Croisset) à raison de sa qualité de Juif ou de sa qualité de Belge. M. Octave Mirbeau a plaisamment conté l'anecdote dans cette lettre à M. Bourdon:

21 janvier 1902.

Mon cher ami,

Le livre du jeune Croisset s'intitule : Les Nuits de quinze ans. Je l'ai préfacé, voici dans quelles circonstances :

Un matin, mon domestique m'apporte la carte de M. de Croisset. Je n'avais jamais entendu prononcer ce nom. Je refuse de recevoir M. de Croisset, car je travaillais. M. de Croisset insiste. Il me fait dire qu'il a une lettre de M. Clemenceau à me remettre en mains propres. Je le reçois. Entre un petit jeune homme imberbe, d'une assurance extraordinaire. Il me remet, en efEet, une lettre de Clemenceau, laquelle était conçue en ces termes :

« Cher ami, je vous envoie M. de Croisset. Il a quelque chose à vous demander. Traitez-le comme si c'était mon fils. »

Diable ! Je ne voulais rien refuser à Clemenceau, que j'aime infiniment.

Alors le jeune homme me demande une préface pour son volume de vers. Je la lui promets. Je la fais.

Quelques jours plus tard, je revois Clemenceau et lui demande des détails sur le jeune homme qu'il aimait comme son fils.

— Ma foi ! je ne le connais pas, me dit Clemenceau ; il est venu chez moi avec une recommandation de son oncle, que je connais un peu, et, comme il m'assommait, je m'en suis délivré en vous l'envoyant.

Et Clemenceau se mit à rire.

— Vous auriez pu l'envoyer à un autre, lui dis-je.

— C'est vrai ! Mais vous étiez mon voisin... Et puis, il voulait vous voir. Je me suis dit : Mirbeau s'en débarrassera en l'envoyant à un autre...

Et voilà, mon cher Bourdon.

On ne meurt pas d'avoir écrit une préface ; mais, tout de même, je voudrais bien ne pas l'avoir écrite, quoiqu'il y eût bien des réserves...

Octave Miebeau.

La comédie socialiste

Le socialisme était l'espoir d'un peuple tant de fois déçu par les régimes antérieurs et bafoué depuis trente ans par la République banqueroutière...

(La Tereeur juive)

Les élections de 1906 ont renvoyé au Parlement, la main dans la main, le citoyen Jules Guesde et le citoyen Jaurès, « unifiés ».

Jusqu'au Congrès de l'unification, il y avait en France deux partis socialistes : le parti « socialiste révolutionnaire », sous l'inspiration de Guesde et de Vaillant, et le parti « socialiste gouvernemental », sous la dictature de M. Jaurès.

Les socialistes de l'école Guesde-Vaillant se vantaient de rester purs, intransigeants, incorruptibles : collectivisme, lutte de classes, nulle participation au^ gouvernement capitaliste, nul concours au fonctionnement ni même aux réformes menteuses du régime capitaliste.

Les socialistes de l'école Jaurès préconisaient et pratiquaient une autre méthode : la Révolutionen-Trois-mille ans, la curée en attendant. La « vie large » pour l'Etat Major, des boniments à discrétion pour le Populo, l'étranglement sournois ou la destruction violente des indisciplinés. Omnipotence, infaillibilité des Elus ; « incompétence » des électeurs, et des comités ; participation active à tous les abus, à tous les crimes, à tous les profits, à toutes les saturnales du régime « bourgeois )).

Depuis la fin de l'affaire Dreyfus, les socialistes révolutionnaires paraissaient écrasés ; mais ils n'étaient pas supprimés ; ils conservaient en dépôt la doctrine ; ils sauvaient l'honneur du SociaHsme, jusqu'à ce que la foule égarée leur fût ramenée par le dégoût (1).

(1) Pour l'histoire du Socialisme et du personnel socialiste depuis 1897, il faut se reporter à VHistoire d'une Trahison et à la Terreur Juive. Ce volume et cette brochure renferment la relation des actes et les documents justificatifs qu'on ne trouverait point ailleurs. Sans cette relation et sans ces documents, on ne peut cependant rien savoir de vrai sur la politique et sur les hommes qui prévaudront demain.

LEUR r:épublique 33

En 1902, le citoyen Jaurès faisait accuser tous les jours Guesde, Vaillant, Lafargue, et leurs amis de se vendre à la réaction nationaliste. En 1903, il faisait interdire la parole au citoyen Guesde dans une réunion à Grenoble. La Petite République socialiste s'écriait :

Le' fait est que le citoyen Guesde, tout comme ses cousins Jésus, Allah et Mahomet, accomplit des guérisons qui tiennent du prodige.

Voilà vingt-cinq ans qu'il occupe son existence à mourir : moribond, c'est son état. On le croit à l'article de la mort. Il n'a plus qu'un souffle. Vient-on à lui murmurer à l'oreille : Jaurès ! Millerand ! Briand ! Aussitôt le moribond se dresse, l'œil allumé, la langue vibrante, la bouche prête à l'invective et aux sophismes. Il court, il vole avec la rapidité du faucon, là où les nationalistes le font appeler par l'agglomération locale du P. O. F.

C'est de la même façon que Dubois-Crancé, Louvel, Real, qui étaient les Jaurès et les Rouanet de l'autre Révolution, accusaient sans relâche Gracchus Babeuf d'être « un royaliste déguisé, l'homme des rois, l'homme de l'étranger ».

En revanche, le Socialiste de Paris, le Socialiste de Bordeaux, le Droit du Peuple, le Petit Sou,qm étaient les organes du parti socialiste révolutionnaire, établissaient avec un grand luxe de

preuves l'infamie de la bande Jaurès. Le Petit Sou, notamment, prouva que le citoyen Jaurès faisait voler une partie des fonds souscrits par ses lecteurs pour les femmes et les enfants des grévistes ; que le citoyen Jaurès exploitait, pour son magasin des Cent Mille Paletots, toute une population d'ouvrières qui recevaient de 0,75 centimes à 1 franc par journée de douze et de quatorze heures ; qu'il était associé intimement au tenancier d'une maison de prostitution (rue d'Argout), dont le personnel se recrutait parmi les ouvrières affamées des Cent Mille Paletots ; que le journal du citoyen Jaurès était une caverne où l'on vendait des croix, des places, des concessions de travaux publics, et où l'on faisait chanter copieusement les grandes entreprises (Gaz, Brasseries Parisiennes, Assurances américaines, Pavage en verre, etc., etc.)

Les citoyens Koland et Pedron composaient, sur l'éloquence et sur la vertu du seigneur de Bessoulet, des chansons qui faisaient la joie des congrès ou des meetings révolutionnaires (1).

(1) M. Lucien Roland sténographiait ainsi le dernier discours du tribun :

LEUR RIÊPUBLIQUE 35

Le citoyen Bracke emplissait toute une brochure de rénumération des faux fabriqués dans la maison Jaurès.

Il en oubliait pourtant. Non seulement le Congrès socialiste de 1900 donna lieu à cette débauche de faux. Mais M. Clemenceau et le Temps se firent un jeu de prendre le citoyen Jaurès en flagrant délit de falsification de documents toutes les semaines : falsification d'un ancien article de la Justice, falsification d'un

Idéal ! citoyens ! lumière ! humanité ! L'orage, les éclairs, les flammes, le simoun ! Franchise ! nègre blanc ! immense loyauté !... Raflafla ! badaboum ! rataplan ! zim boum boum !

Le sabre ! généraux ! justice ! vérité ! Coup d'état ! Rochefort ! les Anglais à Khartoum ! Prenez garde ! univers ! le crime ! lâcheté !... Raflafla ! badaboum ! rataplan ! zim boum boum'!

Le néant ! le progrès ! nuages éthérés ! Plutarque ! Karl Marx ! Michelet ! Chantaboum ! Electeurs ! décorés ! nous mangeons des curés !... Raflafla ! Badaboum ! rataplan ! zim boum boum !...

Tous les électeurs qui ont entendu le châtelain de Bessoulet à la tribune reconnaîtront son langage, si simple et si convaincant.

discours de M. de VoUmar, falsification des propos du professeur Hervé au Congrès de Chalon, falsification de sa propre lettre sur la Triple Alliance, dont il avait préparé deux textes, l'un à l'usage de la presse italienne, l'autre à l'usage de la presse française. En 1903, M. Cavaignac avait convaincu le citoyen Jaurès de faux, à l'époque de l'élection de Deville dans le IV^ arrondissement. Quelques mois plus tard, le correspondant socialiste du Vonvœrtz démontra que, pour réfuter un article de ce journal, le citoyen Jaurès en avait donné une fausse traduction, aggravée d'une fausse interprétation. Dans la bouffonne Histoire Socialiste (1) que publie la maison juive

(1) La page capitale de cette énorme compilation représente (VI 325) :

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