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CHAPITRE XII

LES VAIXES DÉMARCHES DE STUREL

Le 10 janvier 1893, Charles de Lesseps, Marius Fontane, Cottu et Eiffel comparurent devant la première chambre de la cour d'appel, « prévenus d'avoir conjointement, en employant des manœuvres frauduleuses pour faire croire à l'existence d'un événement chimérique et d'un crédit imaginaire, dissipé des sommes provenant d'émissions, qui leur avaient été remises pour un usage et un emploi déterminés, et escroqué tout ou partie de la fortune d'autrui ;>.

La m.ort avait mis hors de cause le baron de Reinach,

M. Ferdinand de Lesseps faisait défaut. On respecta les honneurs que jadis on lui avait prodigués. « Vaincu par l'âge, accablé du coup qui le frappait, mais garda.nt, je crois le savoir, toute la lucidité de son esprit, M. de Lesseps connut son extrême malheur, A l'heure tragique pour sa gloire et pour son nom, seul au milieu des siens dans cette demeure rustique de la Chesnaie où,

presque un demi-siècle auparavant, il avait tracé sur une carte la ligne qui devait unir deux mondes, débile maintenant, inerte, désolé, ramenant sur ses genoux glacés sa couverture de voyage, le grand voyageur se mourait en silence. » C'est M. Anatole France qui trace ce portrait en s'asseyant au fauteuil académique de M. de Lesseps (1894). Il faut replacer en outre sur l'épaule du vieillard, ce que l'orateur crut devoir négliger : son singe familier qui grimace.

Le prévenu Eiffel, ami et complice d'Hébrard (du Temps), bénéficiait d'avoir, dès la première heure, mis sa confiance dans Waldeck. A peine si ce jour d'atelier le faisait blafard. C'est de son hôtel et dans un coupé correct qu'il venait aux heures d'audience s'asseoir auprès de MM. Cottu, Marins Fontane et Charles de Lesseps, de qui le teint terreux révélait les misères du cachot.

Chez MM. Cottu et Charles de Lesseps, sur ce banc de correctionnelle, quelque chose d'aimable et de mondain subsistait. M. Charles de Lesseps ressemblait à l'intelligent Frej^cinet, tandis que M. Cottu, petit homme, bâti pour les exercices physiques, montrait une physionomie toute déformée par son effort cérébral dans ces longues séances.

Les figures de MM. Eiffel et Marius Fontane ne tranchaient point dans ce milieu de chicane et de procédure.

La salle était trop chauffée. Si les prisonniers ne bâillèrent qu'une fois et M. Eiffel pas une, les curieux inclinaient à imiter l'un des assesseurs qui sommeillait. Çà et là pomiant, des phrases ravivaient la beauté de cette affaire, restituaient l'atmosphère du pays lointain, du fiévreux Panama. M® Chéramy, avoué de M. Eiffel et disciple de Stendhal et de Gobineau, put noter ces expressions caractéristiques, « la main-d'œuvre blanche... la main-d'œuvre noire », qui revenaient sans cesse dans la discussion des comptes. On revoyait toutes les races convoquées là-bas par ces quatre accusés, remuant les terres, souffrant, mourant. Ces prévenus eurent ce pouvoir ! En même temps qu'ils ruinaient les petites gens d'Europe, ils déplaçaient, d'Asie et d'Afrique en Amérique, des milliers et des milliei^s de pauvres êtres, affamés de gros salaires et voués aux fièvres mortelles. Un tel rôle frappe l'imagination, et, en vérité, ce M. Cottu, avec sa jolie allure de civilisé un peu insignifiant, n'est point le monstre qu'on croirait trouver derrière ce drame mondial.

M. Charles de Lesseps, archiviste et homme bien élevé, devint le personnage sjnnpathique du procès. Son intelligence conquérait ces professionnels. Par instants, il guidait le débat. Et le président Périvier, enclin à glisser dans le ton familier, disant : « Monsieur Charles va nous expliquer cela », — « C'est maître Charles qu'il

faudrait dire », jetait M. Waldeck-Rousseau aux jeunes avocats assis derrière lui.

Immoralité d'un procès où les juges, les accusés et toutes les puissances se coalisaient pour résister à la vindicte publique ! Le meilleur argument pour désarmer celle-ci, c'était que les administrateurs avaient dû subir les exigences des financiers, des publicistes, des hommes du monde et des parlementaires pillards, de la même manière que le chef d'une caravane à travers le Sahara paie tribut aux pirates du désert. Il eût été agréable à la France que, tout d'un coup. M, Charles de Lesseps se levât et produisît la Hste des chéquards. Mais un Lesseps sait que l'opinion publique, facile à émouvoir, est difficile à utiliser ; il préférerait traiter avec le pouvoir ; il cherche à échanger ses prisonniers plutôt qu'à les exécuter. Pourtant il domiera un échantillon de ses ressources ; au miheu de la plus cruelle allégresse d'un public qui tient le Palais-Bourbon pour un repaire de bandits, H donne le coup de grâce à Baïhaut déjà terrassé.

— En 1886, nous étions en instance auprès du gouvernement, au sujet de notre émission d'obligations à lots. M. le ministre Baïhaut nous fit demander par un intermédiaire de mettre un miUion à sa disposition. Un premier acompte de 375,000 francs fut remis à cet intermédiaire. Nous avions le couteau sur la gorge...

— Dans ce cas, on appelle la police, objecte M. Périvier.

Cette observation mit en liesse le public. Là, président Périvier, voyez-vous Lesseps courant dénoncer au commissariat de son quartier la proposition orale et indirecte du ministre ?

Maître Barboux, tâchant d'ém.ouvoir les imaginations sur la chute du vieux Lesseps, parut « pompier ». Il rappela l'accueil fait jadis au « grand Français » pour l'inauguration du quai Ferdinand de Lesseps à Rouen : « Dans notre ville, tous les cœurs battent à l'unisson du vôtre. Quoique \âvant, vous appartenez à l'Histoire. Comme Victor Hugo, vous êtes entré déjà dans l'immortalité. » Qui parlait ainsi ? Ricard, maire de Rouen, celui-là même qui, ministre de la justice, a décidé la mise en accusation des Lesseps.

Le vieillard écroulé de la Chesnaie pleura sans doute en lisant ce passage de son honorable et éloquent avocat, mais le singe juché sur son épaule eut bien raison d'exécuter de nombreuses et joyeuses culbutes. La constatation de ces vicissitudes réjouit ce qu'il y a de méphistophélique en chacun de nous.

On ne vit point pleurer le vieux Lesseps à la barre, mais un vieillard a^'eugle et sans gloire y vint lamenter sa propre ruine. C'était un actionnaire qui en 1888, c'est-à-dire à l'heure de l'écroulement, ayant entendu à Nîmes le « grand

Français » affirmer les immenses bénéfices que produirait le canal, lui avait donné toutes ses économies. Le président Périvier traita de haut en bas ce pauvre M, Gogo.

L'exacte qualité de ces longues journées s'exprima à ravir dans l'attitude, le ton et l'argument de M. Waldeck-Rousseau, qui plaidait pour Eiffel.

Waldeck, qui est un peu artiste (il peint à l'aquarelle), un peu rêveur (il pêche à la ligne), affiche dans toutes ses occupations la nonchalance et, envers tous les hommes, le mépris. Il aime qu'on attribue à sa suprême indifférence le goût qu'il a pour s'entourer de parasites et de domestiques, grossiers et parfois tarés. « Qu'est-ce que peut me faire la qualité des gens ? » semble-t-il dire, figé dans son silence comme un brochet dans sa gelée. De taille élancée et raide, il a ces yeux froids et bleus que le peuple appelle des yeux de poisson. C'est une figure de basoche, d'un type fort commun en Angleterre, mais plus rare en France, et qui étonne parce qu'une paralysie des muscles dans les bajoues et le menton lui donne une impassibilité forcée. Cette infirmité pittoresque est cause que beaucoup de gens lui trouvent, quand il se tait, l'esprit glacé d'un Mérimée. A la barre, il n'écoute jamais son adversaire et prononce un discours très préparé où il ne tient aucun compte des faits ni des arguments produits par l'audience. Ceux qui n'aiment pas

l'éloquence goûtent sa façon de parler. Il est supérieui- à Jules Favre, à Gambetta, à Jaurès, en ce que, les choses médiocres, il les dit à mi-voix. On lui sait gré de donner un relief à peu près suffisant à sa pensée dans une suite de phrases pas trop cotonneuses, et, bien que, par élégance sans doute, il abuse des périphrases, on ne le trouve pas ridicule, même à la lecture. Dans sa gravité pourtant, H y a de l'affectation ; naturellement, c'est plutôt un pince-sans-rire qu'un homme austère. Il débite des plaisanteries apprêtées et voulues sans se permettre de sourire, mais certaines louanges de la vertu dans une teUe bouche trahissent mieux le cynique amer que ne ferait une franche moquerie. Au cours de sa plaidoirie pour Eiffel et à propos des traitements élevés qu'on touchait à Panama, il jeta incidemment cette bonne insolence :

— VoUà des appointements qu'envieraient nos fonctionnaires, s'ils recherchaient dans leurs fonctions autre chose que la satisfaction du devoir accompli.

Par cet imperturbable sérieux dont il vernit sa pensée sceptique, on voit bien qu'il se propose d'augmenter son autorité, mais, plus qu'en son talent, elle est dans son influence sur l'avancement des magistrats. Il demeurera le prince du barreau parisien tant que sa coterie régnera. Au reste, il s'assure si bien de la ser^dhté générale.

qu'en ce janvier 1893, concluant pour Eiffel, il osa s'écrier que ce personnage avait donné « à la pauvre humiliée de 1870 l'aumône d'un peu de gloire ». Propos d'une effronterie à faire rougir le singe de M. de Lesseps à la Chesnaie, mais il fallait qu'Eiffel en eût pour son argent.

On retrouve au cours de ce procès les mêmes ventes d'influences qui motivèrent les poursuites. Les honoraires de M. Barboux furent de douze mille francs et ceux de M. Waldeck-Rousseau de cent mille : c'est que maître Waldeck est une grande influence gouvernementale et maître Barboux, simplement un grand avocat.

MM. Ferdinand et Charles de Lesseps eurent cinq ans d'emprisonnem^ent et trois mille francs d'amende. MM. Marius Fontane, Cottu et Eiffel, deux années et vingt mille francs d'amende.

M. Ferdinand de Lesseps n'usa pas du droit de faire opposition. Il n'attendait que la mort. Les quatre autres allèrent en cassation. Qu'ils veuillent bien se calmer dans leurs cachots, auprès de leurs baquets puants : le gouvernement de longue date leur a ménagé le bénéfice de la prescription.

Voilà un escamotage dont les antiparlementaires refusent de voir les préparatifs. Ils croient que les administrateurs se réservent de parler devant le jury. Eh bien ! ce retard même offre des dangers : la foule, lasse de penser toujours au même scandale, pourra se retourner vers d'autres « attractions ».

Sturel n'avait pas attendu le prononcé du jugement pour causer des mesures à prendre avec M. Andrieux.

Il trouva au 32 de l'avenue Friedland un rassemblement de reporters. La terreur qu'inspirait Andrieux faisait de ses pensées un des objets principaux de la curiosité publique. Les journaux assiégeaient sa porte. Il groupait leurs envoyés, amis ou ennemis, et leur dictait, en marchant, de brèves notes, où son grand art de polémiste et même de mystificateur ménageait d'immenses effets à de petites ré\'élations. Sturel entra pour entendre cette conclusion :

— Comme le marin qui aurait pêche un requin, je regarde, messieurs, expirer la bête sur le pont. Tant qu'elle se borne à jeter sur ma botte sa bave sanglante, j'attends la fin. Mais pas de coup de queue, s'il vous plaît, ou gare la hache !

Là-dessus Andrieux galamment donna le signal du départ. La pièce vidée, Sturel dit à l'ancien préfet de police que l'heure semxblait venue de la prendre, la hache. Il fallait publier la Kste des chéquards.

— Parfaitement, dit Andrieux, une brochure, avec les adresses ! Nous aurons le Tout-Paris de la corruption, et le volume prendrait place dans la bibliothèque des financiers véreux en quête de concessions.

Andrieux et Sturel, comme tous les agissants

du parti, s'accordaient pour pousser à la démission en masse. Et le moyen de l'obtenir, c'était un nouveau, un pire scandale. Mais Andrieux faisait des réserves sur son rôle :

— Je commettrais une impardonnable légèreté, et, comme le malheureux Numa Gilly, je m'exposerais à réhabiliter les plus compromis, si je nommais nos braves concussionnaires sans avoir des preuves décisives entre les mains. C'est une chose de savoir Bouteiller et Nelles des fripons ; c'est une autre chose de les faire condamner. Ma tâche fut de livrer à la Commission d'enquête des documents révélant les bénéficiaires des chèques Thierrée avec une note de M. Jacques de Reinach qui finissait ainsi : « 1,340,000 francs touchés en divers chèques par Arton et distribués à 104 députés dont il peut fournir la Hste. » J'ai donné quinze noms de sénateurs ou députés qui, presque tous, ont avoué. Quant aux 104, c'est l'affaire d' Arton.

On arrivait au cœur du sujet. Pourrait-on s'aboucher avec ce Juif-Errant ?

— L'excellent Arton, répondit Andrieux, se cache à Londres. Je sais tous les détails de son séjour par quelques agents de la préfecture qui restent à ma solde. Je lui ai fait demander s'il consentirait, pour une somme assez considérable, à nous hvrer ses documents relatifs au Panama.

— Voilà donc une chance du côté Arton. Vous

allez la suivre. Que peut-on espérer de Cornélius ?

— Je crains que nous ne soyons en froid. Cornélius a mal pris la publication de la liste Thierrée.

— J'irai donc seul, dit Sturel.

Le 20 janvier, Sturel arrivé à Boumemouth, et dans un site merveilleux, descendit à l'hôtel Burlington. Il fit porter immédiatement une demande d'audience à Cornélius Herz.

Le jardin de ce Tankerville-hôtel où tremblait de fièvre, de fureur et d'angoisse le fameux docteur juif, n'est séparé de l'hôtel BurHngton que par une haie à peine haute d'un mètre. Depuis sa fenêtre, Sturel plongeait stu: un jeu de croquet installé dans une pelouse et qu'encadraient de grands arbres nus. Il n'était pas venu à Boumemouth pour distraire son attention sur le splendide panorama de la baie, sur le bleu de la mer où dévalaient les jardins et, un peu à gauche, sur les falaises de l'île de Wight. Une petite fille et un garçonnet se poursuivaient dans le jardin en agitant quatre drapeaux, anglais, américain, allemand et français, dont ils faisaient jouet, comme en avait usé toute sa vie leur père. Ces deux innocents mettaient quelque chose d'agréable et de bêta au seuil de cette tanière. Jusqu'à ce que le soir vînt tout envelopper, Sturel se livra voluptueusement aux impressions de mélodrame que

suscitait cette grande maison close, ancien familyhouse, transformée en villa, et sur laquelle peu à peu le brouillard et l'isolement répandirent des couleurs merveilleuses et appropriées. Derrière ces fenêtres secrètes, dans une alcôve, au milieu des tisanes, il imaginait Cornélius comme une bête traquée. Pour s'assurer dans son dessein et se garder de toute pitié, il se rappelait les magnifiques avantages nationaux qu'il pouvait tirer de cet étranger ; il brûlait de lui extraire ses secrets et ne redoutait rien qu'un refus d'audience.

Vers cinq heures, une dame le demanda au parloir. C'était le secrétaire de Cornélius, miss Turner, qui cherchait à vérifier l'identité de Sturel. Il lui tendit le petit index des députés que l'on publie pour chaque législature et qui contenait sa photographie. Elle insista sur la déplorable santé de son patron :

— C'est à grand' peine que M. Herz va de son lit à la fenêtre où il passe ses journées assis dans un fauteuil en face des jardins et de la mer.

Sturel exposa qu'il poursuivait une campagne contre le f^arlement. Miss Turner paraissait hostile à tout ce qui pouvait envenimer les affres de M. Herz :

— Le matin, il veut qu'on lui lise les journaux français, et sur chaque article qui le met en cause, il s'anime, parle, discute, raisonne, échafaude des projets et envoie promener son doc-

teur. L'après-midi il s'assoupit et ne retrouve son énergie que vers le soir.

— Justement, dit Sturel, c'est ce soir qu'il me serait le plus commode de l'entretenir.

Alors miss Turner plaignit M^^ Herz qui ne voulait que le silence. Quand elle se retira, Sturel se demanda : « Aurais-je dû lui donner cent francs ? »

Vers huit heures, miss Turner vint le chercher ; il n'acheva pas de dîner. Ils gra\drent un perron extérieur et passèrent dans un vestibule assez étroit qui sentait la solitude et l'abandon. Odeur caractéristique d'un vaste hôtel-pension et d'un rez-de-chaussée, tout en salles à manger et salons, que la famille Herz délaissait. Ils montèrent au premier et suivirent un couloir entre des portes numérotées. Miss Turner quitta Sturel pour prévenir Cornélius. Ces longs corridors, pleins de nuit et de meubles, cette antichambre de désordre et de désert, mais non sans grandeur, annonçaient convenablement ce vagabond, riche et décrié ; le logis sentait la faillite et la léproserie.

Au bout d'une minute, M™^ ComeHus vint chercher Sturel, lui fit une phrase d'un excellent ton sur la mauvaise santé de son mari et l'introduisit. Le docteur était au lit. Il tendit la main sans se soulever : « Monsieur, dit -il, je ferai pour vous exception à la règle que je me suis imposée. »

Il parlait un jargon anglo-franco-allemand que nous n'essayerons pas de reproduire. Une grosse moustache tombait sur les forts maxillaires de sa figure grasse, ronde et blême. Ni son nez, ni ses yeux au regard dur et perspicace, ne semblaient d'abord juifs. Les cheveux grisonnants étaient coupés ras. Des papiers Massés sur lesquels il étendait son bras couvraient une grande table contre son lit. Les circonstances préparaient Sturel ; sa première impression ne fut ni le malaise, ni la curiosité, ni l'émotion tragique, mais une sorte de haut sentiment d'être né sur le sol de France d'une honnête lignée. Il ne regarda point ce malade, entouré de sa femme et de ses enfants, avec humanité, mais avec cette froide indifférence, facile à transformer en haine, qui sépare les représentants de deux espèces naturelles.

D'ailleurs il reconnut immédiatement un vrai malade. Cornélius avait le diabète avec une affection cardiaque. Seulement, son père, âgé de 86 ans, souffrait de la même maladie.

Avec une légère fébrilité, mais en homme pratique, Herz fît installer Sturel commodément auprès de la table, où du papier, de l'encre, des crayons attendaient. Il débuta par préciser sa nationalité.

— Je suis né à Besançon le 3 septembre 1845. Mon père et ma mère s'étaient mariés dans cette ville en 1844 (Herz ne dit point que c'étaient des

juifs bavarois). Ils émigrèrent aux États-Unis en 1848 et devinrent citoyens dans le délai de cinq ans, suivant la loi ; moi-même j'acquis dès l'enfance la nationalité américaine.

Il s'arrêta et dit d'une voix coupante :

— Voilà des dates ! pour un franc vingt-cinq, chacun peut se procurer mon acte de naissance.

A chaque phrase, il tendait à Sturel divers actes de l'état civil : son diplôme de bacheher es sciences obtenu à New- York, en 1864, son diplôme de bachelier obtenu à la Sorbonne en 1866. Pendant un bon moment, il continua de prouver des faits peu intéressants. Il énumérait des sociétés quelconques.

Puisque des gens étrangers à la science ont contesté mes titres, voyez-les de vos yeux : je suis membre du conseil de santé de San-Francisco, de la Société de Médecine et de l'Académie des Sciences de cette même viWe ; je suis promoteur et fondateur des Sociétés de téléphonie et d'électricité en France ; fondateur et directem- du journal La lumière électrique, de Paris ; membre de la Royal Geographical Society et de la Royal Historical Society, de Londres ; de V Impérial Insiitnte de la Grande-Bretagne ; de la Société des études coloniales et maritimes de France ; de la Société des officiers de réserve de l'armée française, présidée par le général Henrion-Berthier.

Ce verbiage indisposait Sturel : « Me prend-il

pour un nigaud ? » Il tâcha vainement d'éviter la lecture d'une longue série d'aimables banalités que des savants de tous poils écrivaient au docteur Herz. Il dut accepter des photographies, notamment d'une lettre du ministre Bardoux sur une mission scientifique confiée à MM. André et Angol :

Si vous faisiez des démarches auprès des présidents des chemins de fer qui font le ser\-ice de New- York à Ogden, jNIM. André et Angol obtiendraient à l'aller et au retour leur parcours gratuit et le transport gratuit de leurs bagages, ou tout au moins une sensible diminution.

Trait fâcheux, qui prouve le faiseur, Herz avait conservé les plus insignifiants billets, et, en les lisant à Sturel, il insistait sur des phrases quelconques, pour montrer ses mérites ou pour compromettre ses correspondcints. C'étaient des lettres de Nordenskiold, de Freycinet, de Camot, les unes naïves, les autres singulièrement prudentes.

Paris, U 30 vmrs 1886.

Monsieur,

Il m'est bien agréable de vous faire connaître que M. le Président de la République, voulant vous donner un témoignage particulier de sa haute bienveillance, vient, sur ma proposition, par un décret en date du 28 de ce mois, de vous conférer la croix de grand-officier de l'ordre national de la Légion d'Honneur.

Je me félicite d'avoir été à même de faire valoir les titres que vous vous êtes acquis à cette marque de distinction et je m'empresse de vous transmettre le brevet et les insignes de l'ordre.

Recevez, jNIonsieur, les assurances de ma haute considération.

Le Président du Conseil, Ministre des Ajf aires étrangères.

Signé : de Freycinet.

Dalbyxi [Stockholm), le 24 août 1893.

Très honoré collègue.

Veuillez accepter mes \-ifs remerciements pour la carte de visite que vous m'avez fait remettre par Madame Cramforal, avec la demande de vous envoyer ma photographie en échange de quelques-unes de vos brochures sur l'électricité. En m'accommodant à cette aimable demande, j'envoie, avec le même courrier que cette lettre, ma photographie à l'explorateur inspiré et heureux de l'océan immense de l'électricité en lui demandant de répondre par un envoi analogue à ma \'isite en efi&gie.

S'il voulait y ajouter quelques-unes de ses pubUcations, je serais heureux de lui faire tenir en retour un ouvrage dont l'impression sera finie un de ces jours et pour lequel je crois que la bienveillante et chaleureuse réception par tous les savants m'est assurée d'avance. — Savoir l'édition allemande des lettres et notations inédites de C. W. Schecle.

Recevez, très honoré collègue, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

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