DES DÉPUTÉS
— 5 février.
J'ai reçu hier soir l'intéressant ouvrage de MM. Algave et Boulard, dont vous avez bien vovilu m'annoncer l'envoi de la part de ûl. le docteur Cornélius Herz.
J'ai grand plaisir à retrouver dans ce travail le souvenir de la splendide exposition à laquelle le docteur Herz a apporté un si important concours et qui a rencontré dans votre journal le plus précieux interprète.
Veuillez, Monsieur, offrir mes remerciements et agréer l'expression de ma considération distinguée.
Signé : Sadi Carnot.
Ferdinand Sarrien
Député Ministre des Postes et Télégraphes
remercie M. Herz du magnifique bouquet qu'il a envoj'é à Madame Sarrien et le prie de l'excuser s'il ne l'a pas remercié plus tôt, mais depuis deux jours il n'a pas eu une minute de loisir.
Ce Sarrien ! disait Herz, quand il avait un protégé qu'il ne pouvait caser dans son administration, il me l'expédiait aussitôt. Lisez cette carte : « Le ministre des Postes et Télégraphes recommande M. Tabouet à M. le docteur Herz. » J'ai pris M. Tabouet comme employé, en rin\àtant à ne venir dans mes bureaux qu'à la fin de chaque mois
pour toucher ses appointements. J'ai fait de même pour M. Rabatel, un autre ami de M. Sarrien. Mais aujourd'hui que la fortune semble m'accabler, tous les pohticiens que j'ai obHgés me tournent le dos à qui mieux mieux.
La collection de billets du général Boulanger était spécialement riche. Herz dit à ce propos :
— Vous avez été boulangiste, monsieur Sturel ; pensez-vous qu'envers un ennemi de son pays. Boulanger, ministre de la guerre patriote et clairvoyant, se fût comporté comme il le fit avec moi ? Ne voyez-vous pas que c'est éclabousser le Général de me dire espion de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Angleterre ? On va jusqu'à me rendre responsable de la poHtique suivie en Egypte : j'aurais livré Suez aux Anglais ! La vérité, monsieur, c'est que je passe les hivers en Angleterre pour l'éducation de mes enfants, mais n'y compte aucim ami parmi les personnalités politiques. En dehors de mon soHcitor et de mon avocat, personne ici pour me défendre contre une demande d'extradition. Dites-le bien haut, sans craindre un démenti. Je mets tout mon espoir dans le respect de l'Angleterre pour la liberté individuelle, dans sa vieille hospitahté traditionnelle, dans sa répugnance invincible pour les extraditions politiques... Je sais d'où me viennent les attaques...
Et il commençait à raconter une histoire invrai-
semblable. Il était veuf d'une première femme, quand un jeune homme \ànt le trouver : « Je suis votre beau-frère et, si vous ne me donnez pas une forte somme, je dirai que vous êtes un espion prussien ! s>
— ... Je mis mon ex-beau-frère à la porte. Ce malheureux, nommé Lehubotel, alla colporter ses accusations dans la presse et plus tard au ministère de la guerre. Il remit au général Boulanger un pli contenant, disait-il, la preuve que j'étais un agent de Bismarck. Le ministre de la guerre refusa d'en prendre connaissance, tant il était sûr de son ami Cornélius Herz. Les pièces furent placées sous enveloppe et scellées de cinq cachets au timbre du ministère de la guerre. Le colonel Peigné, M. Louis Guillot, député, et Lehubotel lui-même signèrent l'enveloppe. La voici, monsieur ; constatez qu'elle est intacte. Le général Boulanger me l'a fait remettre, comme un témoignage de son absolue confiance. J'aurais pu la détruire, je l'ai gardée ; j'aurais pu l'ouvrir pour connaître les preuves que Lehubotel prétendait fournir contre moi ; j'ai eu la force, depuis le 21 janvier 1887 jusqu'à ce jour, de n'en pas briser les cachets. Maintenant je veux l'envoyer à la Commission d'enquête. J'ai une telle confiance en mon passé, ma conscience est si sûre d'ellemême, que je n'hésite pas à dire à la Commission d'enquête : prenez et voyez. Si la Commission
refuse, je fais appel à ceux qui m'ont accusé légèrement, mais de bonne foi. Je dis à M. Déroulède, à M. Millevoye : voulez-vous faire partie d'un jury d'honneur qui ouvrira ce pli et pèsera les preuves ? Adjoignez- vous mes pires ennemis, pourvu qu'ils soient loyaux et patriotes comme vous ; prenez ]\I. de Mores, l'ennemi de ma race ; je désignerai de mon côté de hautes personnalités françaises, et tous ensemble, vous examinerez cette question qui en vaut la peine : Cornélius Herz est-il un traître ?
Cette histoire, ce battage, par sa grossièreté, irrita au plus haut point Sturel. Déjà Herz venait de l'excéder avec ces documents et ces photographies qu'il le forçait d'examiner, d'emporter, et qui, désagréables à certains personnages, n'éclairaient point les questions pendantes. Il dit alors à ce grand-officier de la Légion d'honneur, sur l'air de : « Est-ce que vous vous f... de moi, mon garçon ? »
— Vous croyez \Taiment que c'est un nommé Lehubotel qui déchaîne tout l'orage ?
— Non, dit Herz, on veut surtout atteindre à travers moi le leader du parti radical. On a bien tort, au reste, de m'identifier avec ce parti. En donnant mes papiers à M. Andrieux, n'ai-je pas suffisamment marqué mon indépendance de toutes coteries politiques?
Il semblait nourrir contre Andrieux et Clemenceau une vive rancune.
— Le jour où un député, du haut de la tribune française, m'a traité d'espion, personne dans cette Chambre, où j'ai rendu tant de services, ne s'est levé pour protester ! Personne, pas même celui que je considérais comme mon fils, celui qui avait grandi à côté de moi et par moi, qui m'avait vu à roeu\Te depuis quinze ans, qui avait été associé à ma fortune et à mes actes, qui avait été nourri avec mes pensées et mes projets, et qui m'avait donné en échange toute son éloquence et tout son cerveau.
Dans cette puissante apostrophe du malade soulevé sur son lit, le jeune homme distingua des passions qui lui rappelèrent Vautrin et Lucien de Rubempré. Il admira la sûreté de cette rancune qui d'un coup cassait les reins de Clemenceau. Parmi ses insipides boniments de marchand de lorgnettes, quelle maîtrise dévoilait soudain ce Cornélius ! Sturel allait être récompensé de sa patience. Inconscience, ou nécessité de son apologie, ou perfidie contre ces complices qui le lâchaient, le grand juif cosmopolite commença de se découvTir, et l'on put entrevoir à quelle sorte de jeu il avait fatigué la fortune et la France.
— Certes, je n'ai été l'agent de personne, disaitil, mais si c'est être un agent de servir fidèlement un pays dans les relations internationales, je revendique l'honneur d'être au service de cette P'rance que j'aime, et dont les politiciens sont si
cnieis et si injustes envers moi. A un moment donné, avant que la diplomatie française s'orientât vers l'alliance russe, j'avais assumé la tâche de rompre la Triplice, d'en détacher l'Italie. Plusieurs députés approuvèrent mes desseins ; im ancien ministre des affaires étrangères aura peutêtre le courage de reconnaître qu'il a au moins souhaité le succès. Je me rendis en Italie et je cultivai l'amitié de M. Crispi ; je m'attachai à gagner les bonnes grâces de M™^ Crispi, à qui je me fis présenter pendant mon séjour à Carlsbad. Oh ! je sais bien qu'aujourd'hui des interviews, plus ou moins sincères, affectent d'atténuer la nature et la portée de mes rapports avec l'ancien premier ministre d'Itahe, mais que le jury d'honneur s'y prête, et je produirai la correspondance de M. Crispi. Quant à la noble dame qui est sa compagne, puisqu'on a prétendu que je l'avais abordée en intrus, Hsez plutôt ceci :
Madame,
Je prends la liberté de consigner cette lettre d'introduction auprès de vous au savant docteur Cornélius Herz, qui, sachant que, en ce moment, vous êtes à Carlsbad, où lui-même doit se rendre, m'a exprimé le désir de profiter de cette occasion pour être présenté à l'intelligente et gracieuse épouse de l'illustre premier ministre d'Italie, S. Exe. M. Crispi, qui, en peu de temps, s'est placé au premier rang des hommes d'État qui gouvernent l'Europe.
Le docteur Cornélius Herz, avec qui j'ai eu quelques rapports scientifiques, est créateur de l'importante publication La Lumière Électrique, qui lui donne, grâce à son talent, une haute position.
J'ose espérer, Madame, que vous voudrez bien l'accueillir avec bienveillance, et je vous prie en même temps d'agréer mes remerciements ainsi que l'assurance des sentiments respectueux de votre dévoué serviteur.
Paris, le 12 août 1888.
Le général L. F. Menabrea.
Et comme Sturel s'étonnait que ce fût l'autographe original :
— Il m'a été gracieusement rendu par M*^^ Crispi sur ma demande... Je puis vous montrer d'autres lettres du général Menabrea... Vous apprécierez si c'est ainsi qu'un ambassadeur parle à un agent interlope de son gouvernement. J'avais pris chez moi, comme employé, son fils. Je lui donnais des appointements de mille francs par mois. Croyezvous qu'un ambassadeur place son fils chez un espion et lui permette d'accepter un salaire ? Je n'avais épargné ni mes soins ni mon argent pour ranger cet éminent diplomate du côté de la France. Voj'ez comment il écrivait au prétendu espion de la Triplice :
Paris, z6 février 1886.
J'n.1 été aujourd'hui vous chercher à votre bureau ; ne vous y ayant pas rencontré, je viens vous prévenir que mon fils ayant achevé tous les travaux que
vous . lui aviez confiés pour Rome, et n'ayant pas reçu d'avis contraire, m'a télégraphié qu'il se disposait à revenir à Paris pour se mettre à votre disposition.
Tout à vous. Votre affectionné.