‹ Leurs figuresChapitre 15 sur 23 · L. F. Menabrea · texte numérisé non relu

L. F. Menabrea

Paris, 20 février 1886.

Cher docteur,

Je vous envoie ci- joint la copie d'un projet de rapport que mon fils se propose de vous adresser et qu'il a voulu préalablement soumettre à mon approbation.

Comme ce rapport contient des informations qui, dès ce moment, peuvent vous intéresser, j'ai cru opportun de vous en donner connaissance sans retard, en attendant que mon fils vous transmette l'original sous forme régulière.

Je vous remets également un pli contenant un chiflEraine dont vous pourrez vous ser^'ir avec mon fils pour les communications urgentes. Le chiffraine est combiné selon un système fort ingénieux indiqué dans la préface du Hvre. Il est appliqué à la langue italienne que vous connaissez parfaitement.

Agréez, cher docteur, l'expression des sentiments les plus affectueux de votre tout dévoué.

Mexabrea.

P. S. — Je pense que c'est aujourd'hui que vous devez recevoir l'agréable nouvelle en ce qui vous concerne.

Par ces déclarations, Cornélius se vengeait-il de n'avoir jamais reçu le grand cordon des Saints

Maurice et Lazare ? Stiirel admirait avec quelle liberté magistrale cet accusé si prolixe escamotait les accusations précises d'escroquerie et de chantage.

— J'attache moins d'importance aux questions d'argent qu'aux incriminations de lo3^auté dans les questions internationales. Je sais qu'on ne comprend pas et qu'on dénature mes affaires en France. Je crois entendre que je suis accusé d'avoir reçu de la Compagnie de Panama deux chèques de un million chacun et une somme de 600,000 francs. Ces deux millions m'ont été payés par M. de Reinach', sans que je connusse leur source et pour l'acquittement d'une partie de sa dette envers moi, 'que nous avons définitivement réglée par un' acte du 18 juillet 1889, actuellement en dépôt chez ]\IM. de Rothschild, à Francfort. Mon compte chez M. Fontane, notaire à Paris, établit que j'ai employé cette somme à acquérir des immeubles, et non à corrompre des députés. Quant aux 600,000 francs, je désire que M. Charles de Lesseps précise sa déclaration qui sert à m'inculper. Il ne dira pas m'avoir remis aucime somme. La vérité, c'est que j'ai passé à M. de Reinach des billets souscrits par M. Dauderin, entrepreneur. Si M. de Reinach, de son côté, a négocié pour 600,000 francs de ces billets à la Compagnie de Panama, en suis-je responsable ? On dit encore que j'aurais usé de chantage

envers M. de Reinach. Je proteste énergiquement. Le chantage suppose des menaces sous conditions pour extorquer des sommes auxquelles on n'a aucun droit. Mon cas est tout autre : j'étais créancier de M. de Reinach, je lui demandai un règlement de comptes ; il m'opposa d'abord une résistance de mauvaise foi, puis il essaya de me supprimer par le poison ; je l'ai menacé de poursuivre mon paiement par toutes les voies de droit et de le livrer à la justice de son pays ; il a fini par reconnaître sa dette.

Sur tous ces points, Cornélius, comme on dit en style de théâtre, déblayait. Il ne se plaisait pas dans la défense, c'était plutôt son affaire de se couvrir en attaquant ; et puis, il ne sentait pas l'immoralité de ses actes. L'indignation qu'il soulevait dans l'honnêteté française lui semblait de l'enfantiUage. Enfin, c'était im vaniteux de sa force. Il demeurait l'homme qui, quelques mois plus tôt, à Paris, au hasard d'une conversation, disait : « Tel ministre, tel personnage important, n'ont rien à me refuser. Vous en doutez ? Eh bien ! voulez-vous que je téléphone ? Ils accourront ici comme des chiens. » Et il téléphonait, les faisait venir, les montrait, pour rien, par ostentation.

Maintenant il arrivait à ses réserves. Il cessa de plaider. Il ou\T:it et feuilleta ses meilleurs dossiers. Quelle impression de force donnait alors ce

iiL\ reux, couché sur ses collections, palpant avec sensualité d'ignobles papiers froissés, achetés, volés, excellents pour déshonorer, souverains pour faire chanter ! Sturel guidé par ce juif vit les cuisines du grand festin parlementaire où s'assoient trente convives dont l'histoire officielle n'enregistre que les toasts.

Cornélius Herz avait dépensé 78,000 francs de photographies. L'Angleterre lui garantit sa sécurité moyennant livraison de ses dossiers, et cela explique diverses particularités de notre histoire intérieure depuis 1893. Il fut moins généreux envers Sturel. Arrivé à ces régions principales, au cœur de son empire, il ne laissa plus son hôte prendre aucune copie. Son groupe, son refuge, sa vie, aujourd'hui comme hier, c'étaient toujours les chéquards : à perdre ces ingrats, il se fût détruit lui-même et mis tout nu sur le pavé. Aussi, en promenant Sturel dans le plus riche arsenal et bien que dévoré du désir de se venger, il se bornait à lui répéter :

— Voyez mes armes ; dites bien à tous que je puis me défendre.

Sturel apprit que, depuis quinze ans, rien ne s'était fait en France sans pots-de-vin distribués aux députés et aux ministres. Herz, mêlé à toutes ces abjections, rendait en même temps des services. On pouvait le traiter de fripouille, on ne pouvait nier qu'il possédât la confiance des Crispi, aes

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Spuller et des Freycinet. Au reste, rien dans la nature n'est aussi simple que nos classifications. Et, dans cette minute même, un Cornélius, tout en maniant ses bons papiers de chantage, se grisait comme un idéaliste des grands mots de Justice, de Liberté :

— J'espère, disait-il, que l'Angleterre aura assez de clairvoyance pour comprendre que, sous une fausse qualification, on poursuit contre moi la satisfaction de haines poHtiques. Les avertissements ne m'ont pas manqué ; je pouvais partir pour les États-Unis qui ne livrent leurs nationaux pour aucun déHt ; je suis resté en Angleterre. Il est vrai que mon triste état de santé ne me permettait pas plus de m'embarquer pour l'Amérique que pour la France. J'attends les décisions du gouvernement anglais. Je ne crois pas que l'extradition puisse être accordée ; mais, dans l'état d'affaiblissement moral et ph3^sique où je suis tombé, je ne supporterais même pas l'arrestation préventive.

En disant ces mots, il dirigeait sa main vers un revolver caché dans sa gaine, sur la table de nuit. ;^|me Herz commença de pleurer et cria :

— Songe à tes enfants !

— Pourvu qu'on me prolonge ! dit Herz. Je suis sûr que je serai mis hors de cause.

Il aimait tant cette belle nation française ! Au milieu de ses souffrances, il poursui\dt une décou-

verte d'une utilité incalculable pour la défense de nos côtes. Et, malgré les sollicitations les plus pressantes, il refusait de la livrer à nul autre pays.

Sturel demeura au chevet de cet incroyable personnage de neuf heures du soir à quatre heures du matin. C'est avec un vrai mouvement d'admiration, l'admiration classique du Gaulois pour l'étranger, qu'il dit à M™^ Herz, qui le reconduisait :

— Votre mari est prodigieux : il n'est pas fatigué ; moi, i'ai la tête brisée.

Rentré à son hôtel, Sturel n'avait pas envie de dormir, parce qu'il possédait un magnifique objet d'étude et d'étonnement. Pitoyable dans ses mensonges pour paraître un bon Français, ce Herz venait du moins d'étaler pendant de longues heures une conception de la politique infiniment plus vraie que celle que distribue aux étudiants l'École de la rue Saint-Guillaume.

Dans la nuit même, Sturel rédigea ces confidences. Bien qu'il rapportât des photographies plein ses poches, il constata que, sur les points les plus graves, l'habile malade le laissait sans preuves. A l'égard des chefs principaux du parlementarisme, il ne put procéder que par allusion et par des allusions qu'eux seuls pouvaient entendre.

L'article paru, Sturel alla en chercher les échos

au Palais-Bourbon. Ses frères d'armes les mieux informés lui marquèrent du mécontentement :

— Le bel ouvrage ! Vous avez menacé pour le compte de Cornélius. Il voulait obliger le gouvernement à traiter. Maintenant le gouvernement traitera.

— Et puis après ? disait le jeune homme. Nous n'empêcherons aucune de leurs intrigues. J'aide la nation à voir clair.

Ils furent interrompus par une musique infernale. C'était Rouvier très entouré, qui criait :

— Ce procès, c'est du Rocambole... Les journalistes qui m'attaquent peuvent m'écouter. Je suis un vieux chêne, messieurs. Vous m'abîmerez peut-être ; vous ne par\dendrez pas à m'abattre.

La bande de cHents qui lui soutenaient le moral lui firent sur cette déclaration un succès de « Bravo ! bravo ! » On eût dit les cris espagnols autour d'une danseuse qu'il s'agit d'enfiévrer. Rouvier, congestionné, les épaules tendues comme Atlas, et martelant de ses poings l'air, se résuma :

— Je me f... des juges d'instruction! je me f... des journaux ! je me f... du Tonnerre de Dieu !

Ce. fut du délire.

— Est-ce carré ? criaient les amis.

— Quel estomac ! confessaient les adversaires. Très rouge, très large, furieux et joyeux, Rouvier rattrapait son monocle et soufflait.

Il monta à la tribune, il osa dire en pleine séance :

■ — Mes droits, je les tiens de mes électeurs, je les exerce et les exercerai tant que la Justice ne me les aura "pas retirés... et vous pouvez attendre qu'elle me les retire.

C'est que le procès des administrateurs n'avait pas révélé son nom. Puis il avait trouvé son moyen de défense et telles ripostes que M. Ribot, qui comptait le clouer au mur, dut rompre précipitamment. Devant le juge d'instruction Franqvieville, M. Vlasto, invité à s'expliquer sur le fameux chèque de 50,000 francs touche par son garçon de recettes Davout, ne nia point que M. Rouvier ne fût intéressé à cet encaissement. Ce ministre, démuni de fonds secrets, lui avait demandé un prêt de 100,000 francs, pour arrêter la campagne boulangiste de la Lanterne. M. Vlasto était rentré dans 50,000 francs sur le bénéfice de banque d'une émission de Bons du Trésor, les autres 50,000 francs lui avaient été remboursés par le baron de Reinach au moyen du chèque Davout.

M. Franqueville s'éleva avec vivacité contre cette doctrine immorale qui autoriserait un ministre à prendre dans un établissement de crédit l'argent de sa politique. M. Vlasto fort gracieusement s'inclina :

— Que vous avez raison en principe, monsieur le juge ! Mais les usages sont si forts !

Et soumettant au magistrat la photographie d'une lettre, il prouva qu'il venait de rendre, peu auparavant, un service identique à M. Ribot. L'intelUgence de M. Franqueville s'élargit.

Comme, dans un bocal, une grenouille qui remonte à la surface annonce le retour du beau temps, la réapparition de M. Joseph Reinach au Palais-Bourbon indiqua qup le soleil luirait bientôt pour les chéquards.

Avec son nom taré, quel prodige d'impudence ! A toutes les époques son système fut de s'imposer. Jeune, il faisait la mouche du coche ; il continua de bourdonner, quand, tout imprégné des sanies du cadavre, il devint une mouche charbonneuse. Moins de deux mois après qu'on avait déterré son oncle et beau-père, dont le pays demeurait empesté, il montait en pleine séance, avec quelque chose de frétillant dans ses reins, qui sont formidables, jusqu'au président de l'assemblée, et là-haut, sans prendre garde à la gêne du pauvre homme qu'il ruinait par son contact, sous les regards de la Chambre et des galeries révoltées, appuyé famiUèrement du ventre et de la cuisse au fauteuil décoratif, il s'éternisait.

C'est qu'il faisait marcher au doigt et à l'œil le groupe Arton et le groupe Cornélius, indispensables au ministère et même au régime. Bouteiller, pâle jusqu'à paraître verdâtre, les épaules

légèrement courbées et la figure moins impénétrable qu'il n'y tâchait, organisait ces malheureuses équipes, comme il avait jadis organisé les troupes parlementaires contre le génércd Boulanger. Il ne portait pas avec aisance cette autorité, qui, secrètement, n'était qu'une servitude, et son orgueil douloureux, sa volonté jamais en repos, lui donnaient une raideur antipathique dans un milieu et dans des conjonctures où l'on ne rêvait plus que de « bon garçonnisme ».

Le 27 janvier, MM. Emmanuel Arène, Jules Roche et Thévenet bénéficièrent d'une ordonnance de non-lieu. Les ministres et les ministrables hésitaient cependant à relâcher du col de Rouvier la main de la Justice.

— Nous pardonnera-t-il d'avoir essayé de le stranguler ?

De toutes parts alors, on vanta sa générosité, sa nature vigoureuse, abondante, sans rancune ; il s'agissait d'effacer sa terrible menace du premier moment, quand il voulait « manger le morceau ».

— C'est peut-être une p... de quatre sous, répétaient ses intimes, mais c'est « une bonne fille 0.

Ces invites furent comprises. Rouvier retrouva ces nombreuses camaraderies dont son tempérament expansif lui fait un besoin et qui, depuis deux mois, s'étaient discrètement tenues sur la

réserve. Sa tête, sa nuque se dégagèrent d'un afflux de sang qui ne laissait pas d'inquiéter Louis- Antoine Delpech. La dernière fois qu'il vit le juge, il lui dit a^'ec une formidable bonhomie :

— C'est fini ? Eh bien ! je n'en suis pas fâché. Elle m'a donné de l'ennui, cette affaire. Et à vous aussi, hein ?

Le 7 février, il obtint son non-lieu avec Devès, Léon Renault et Albert Grévy.

Le i6 fé\Tier, IMillerand porta à la tribune ce qu'on a appelé le programme socialiste minimum. Il pressa le parti républicain de retirer à la Haute Banque la Banque de France, les Mines et les Chemins de fer, qui sont et doivent demeurer des propriétés nationales. TeUe est la passion de Bouteiller pour le parlementarisme que lui, l'homme de la Haute Banque, il approuve dans les couloirs cette initiative. Obsédé par la préoccupation de défendre un système politique auquel il pense si continûment qu'il finit par y confondre tous ses intérêts propres, il se borne à considérer que IMillerand va maintenir dans l'orbite parlementaire des masses ou\Tières qui, dégoûtées par les scandales du Panama, auraient pu gUsser à la révolution et au césarisme. Il y a, par instants, chez Bouteiller une raison pour ainsi dire impersonnelle qui le distingue noblement d'un Sturel, nerveux à la recherche de son

bonheur, ou d'un Suret-Lefort, bête de proie menée par de prudents appétits.

Dans ce même moment où Millerand rallie au parlementarisme les éléments révolutionnaires, le Sénat, par un coup imprévu, raffermit les vieilles troupes : Jules Ferry monte au fauteuil de la présidence.

Ces savants travaux de fortification se poursuivaient au milieu d'un abominable carnaval qui les masquait.

M. Ribot, ministre, parlant à la Chambre, et, selon sa coutume, ne pouvant prononcer une phrase sans y faire figurer « honneur, devoir, loyauté », une partie de l'assemblée numérotait ces mots à haute voix, et en quelques moments arrivait à compter jusqu'à dix-huit fois le mot « honneur », avec de si méprisantes risées, que le ministre bafoué quittait la tribune.

Questionné sur les non-lieu, M. Léon Bourgeois, garde des sceaux, disait :

— Je n'ai, en ce qui concerne les décisions de la Justice, qu'une chose à répondre, et j'ai besoin de pouvoir la dire enfin, car depuis un mois que, par le devoir de ma fonction, je suis réduit au silence, en vérité j'étouffe...

Et Déroulède criait au malheureux qui avait compté sur ce trémolo :

— Oui, vous étouffez l'affaire.

M. Cavaignac réclamait à la tribune un changement de système dans le gouvernement républicain. Il réprouvait Rouvier : « Il n'est pas vrai qu'il soit nécessaire à la politique française qu'à une heure donnée des financiers viennent apporter à l'État l'aumône de leurs avances, et, ce qui est plus grave encore, l'aumône de leurs dons. » Il réprouvait Floquet : « Il n'est pas \Tai qu'il soit nécessaire à l'exercice du gouvernement français que le gouvernement surveille la distribution des fonds que les sociétés financières consacrent aux opérations de publicité. » Les chéquards pour annuler son discours l'applaudissaient à outrance et votaient à l'unanimité l'affichage. « Voilà, s'étaiton écrié sur quelques bancs à l'extrémité gauche de la salle, voilà le langage d'un président de la République. » L'Officiel imprima : « "S'oilà le langage d'un ministre de la République. »

Au mardi-gras, à Bâle, il y a, depuis des siècles, des fêtes importantes, de caractère ofl&ciel, puisque les autorités locales en examinent le programme et les subventionnent. L^ne cavalcade parcourut les rues dont les personnages figuraient les principaux « chéquards » du Parlement français. Au miUeu d'une foule immense amassée de tout le pa\'s, Rou\der, Roche, Baïhaut, Barbe, Proust, défilèrent portant dans le dos leur nom et la somme touchée. Des gendarmes les encadraient. Les collectionneurs recherchent le programme illustré de cette fête.

L'auteur de ce livre demandait à interpeller le gouvernement sur le rôle de l'agent Dupas, secrètement chargé de joindre Arton à Londres et non point de l'arrêter, mais de négocier. Du haut de la tribune, où les clameurs m'immobilisaient, je vis avec dégoût, sur le banc des ministres, Ribot, flanqué de Loubet et Bourgeois, qui tous connaissaient le fait, lever au ciel ses mains impudentes, rire jusqu'à teire, mentir, — lui, le doctrinaire aux cheveux poivre et sel — comme un potache, et s'agiter, se tortiller, se décarcasser. Quelle honte !

Ainsi huilé de sa propre ordure, le parlementarisme ' échappait d'autant mieux à l'étreinte de ses ennemis. Si décrié, abject, il les faisait rire ', ils en oubliaient de converger à un but réel. Sturel voulut causer avec Drumont. Il traversait les bureaux de la Libre Parole, quand on téléphona du Figaro :

— Est-il vrai que vous publiez le fac-similé d'un chèque Camot ? Nous en désirerions ie libellé pour notre Dernière Heure.

Un chèque Camot ! Tiens, quelle idée ! Ces allumeurs de haine se divertirent et répondirent :

— Nous ne savons pas encore quel jour nous choisirons ; en tout cas, ce n'est pas pour demain.

Sturel, en entrant chez Drumont, lui dit :

— Nous allons fumer tranquillement un cigare, mais, à l'Elysée, Carnot compte sur ses doigts sa parenté : « Un chèque Carnot ! Voyons ! Il y a moi, mon père, mon oncle, mes fils... »

Sturel et Drumont jouirent de la situation, puis ils l'examinèrent.

— Les révélations de la Libre Parole ont renseigné la France entière, disait Drumont. Chacun sait à quoi s'en tenir sur l'immoralité des coquins qui nous gouvernent. Qu'est-ce que vous voulez qu'on y ajoute ! Moi, je suis dans mon ordre naturel en signalant la vérité. Andrieux et Delahaye ont été admirables de courage, de continuité dans l'effort. Voyez Mores, voyez Déroulède ; vous autres boulangistes, vous êtes à peu près les seuls capables de risquer quelque chose. S'U existe encore à Paris des gens du peuple qui aient un énergique tempérament, jamais on ne trouvera une meilleure occasion pour envahir les Chambres. Il faut tout de même de l'argent pour ces opérations-là, eh bien ! plutôt que d'employer vos ressources à marchander Arton qui vous bernera, . recrutez cinq cents hommes résolus et donnez-leur le nécessaire. Croyez-moi, avec des révélations, on peut encore amuser le public, mais on ne l'indignera pas davantage. La seule expérience qui reste à tenter et la décisive, c'est d'envahir le Palais-Bourbon.

Ils furent interrompus par les rédacteurs qui

venaient chercher le « patron » avec les éclats de rire d'une troupe d'écoliers ou plutôt avec la joyeuse insouciance de jeunes officiers qui, satisfaits de se battre bravement, laissent les longs projets et les doutes au chef. Maintenant, l'Echo de Paris leur téléphonait :

— Est-ce vraiment demain que vous publiez le fac-similé du chèque Carnot ?

— Non, pas avant trois ou quatre jours.

La police et le ministère perplexes se disaient : « Ce qu'ils racontent dans le téléphone n'est pas sérieux, puisqu'ils se savent écoutés. » Une armée de mouchards pourtant assaillit la Grande Imprimerie. Et désormais, chaque matin à quatre heures, le premier numéro sortant de la presse, un policier cycHste l'enlevait, le portait à l'Elysée où l'on veillait, prêt à donner un ordre de saisie.

Fallait-il mariner plus longtemps dans ces ordures ? Le monde officiel s'attendait toujours à la démission de la droite. Le ministre Develle disait : « Sont-ils idiots dans cette opposition ! Ils n'auraient qu'à vouloir : depuis trois mois il n'y a plus de gouvernement. » Mais les conservateurs n'avaient jamais accepté le projet, cher à Sturel, d'une démission en masse de tous les opposants. Et, bien pis, aujourd'hui, dans une lettre éloquente, le comte d'Hausson\aUe blâmait publiquement « la politique des petits papiers ». Les

antiparlementaires étaient donc rejetés aux moyens révolutionnaires.

Sturel ramassa de l'argent ; il vit plusieurs fois Fanfournot et le chargea de reconstituer les bandes que le jeune anarchiste menait en 1889 dans les réunions publiques.

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