‹ Leurs sœursChapitre 19 sur 21 · LE MAR- QUIS · texte numérisé non relu

LE MAR- QUIS

Rien . Ça

rait. J'ai déjà de gaffes.

ROSE. — Dites, je vous en prie; au contraire, ça m'amusera...

LE MARQUIS. — Vous le voulez? Eh bien^ — mais je m'en repens, vous savez, j'ai changé tout à fait d'opinion, — je vous prenais, vous autres, les maîtresses de piano^ même les jeunes et les jolies comme vous...

rose. — Oh !

le marquis. — Ne faites pas de geste r mademoiselle, vous êtes très jolie et mieux que jolie, et je vous le dis sans la moindre intention de galanterie, croyez-le, car j'ai pour vous un respect profond.

ROSE. — Il suffit. Dites pour quoi vous nous preniez, les pauvres maîtresses de piano ?

le marquis. — Pour des poseuses et des pimbêches. J'étais fou, je vous le dis, ridicule et méchant. Je me faisais de vous, en général, l'idée d'insupportables virtuoses, âpres à l'argent et au succès, coquettes si vous étiez jeunes et agréables, aigries et mauvaises quand vous étiez d'âge déjà mûr...

rose. — Quels portraits!

le marquis. — Et bien peu ressemblants,

surtout pour vous ! Car vous avez l'air bon tout plein avec ça, bon comme une religieuse.

rose. — Je tâche.

le marquis. — A partir d'à présent, je ne vous blaguerai plus, mademoiselle, je vous le jure. Il faut m'excuser. Je ne vous connaissais pas. Je vous avais à peine vue, entre deux portes.

ROSE, malicieuse. — Mais vous m'aviez entendue. Et ça vous avait suffi!

le marquis, protestant. — Entendue dans de mauvaises conditions!... Sans quoi, j'aurais bien deviné, allez, rien qu'à vous écouter... à la façon de votre jeu... quelle personne spéciale et parfaite vous étiez ! Ça doit pouvoir se sentir, n'est-ce pas?

rose. — Certes. On met de soi dans le piano, et souvent plus qu'il ne faudrait. Et, puisque vous êtes dans de si excellentes dispositions,vous allez mefaire une promesse.

le marquis. — C'est promis.

rose. — Vous ne savez pas encore quoi!

C'est d'aimer la musique. Un gentilhomme se doit cela ! Ça vaut Florido, croyez-moi.

le marquis. — Mademoiselle, j'aimerai la musique, je l'aime déjà.

rose. — Il n'y a pas longtemps!

le marquis. — Depuis ce matin.

rose. — Il faut l'aimer pour elle-même.

Elle vous rendra souvent service, vous verrez, dans les mauvaises passes?

le marquis. — Mais... c'est qu'il y a des gens qui disent que le piano, ça n'est pas la musique ?

ROSE. — Ce sont des gens qui ne sont pas musiciens. Si la musique est en nous, et chante en nous, elle chantera sur n'importe quoi, sur une flûte de berger, sur un violon de village, sur un instrument primitif de peuplade nègre! C'est notre âme qui donne le son. Ceux qui jouent sans elle et rien qu'avec leurs doigts ne font que du bruit.

le marquis. — Vous m'intéressez. Continuez...

rose. — Maintenant, adieu, monsieur.

le marquis. — Une minute encore.

Voulez-vous me faire un plaisir, avant de vous en aller?... Mais un grand?

rose. — Ça dépend. Je ne suis pas comme

vous. Je ne promets jamais sans savoir quoi.

LE MARQUIS. — Jouez-moi quelque chose.

Rien que pour moi.

rose, qui hésite. — Mais...

le marquis. — Ne me refusez pas. Ce que vous voudrez! Oh! je ne vous demande pas votre grand air, parbleu! votre numéro un, le feu d'artifice et la pluie de perles?

Non. D'ailleurs, je n'y comprendrais rien.

Ça serait du beau gâché. Jouez-moi plutôt ce que vous aimez le mieux, le morceau pour lequel vous avez une préférence secrète, comme de l'amitié intime, celui que vous jouez quand vous avez du chagrin. C'est celui-là que je veux, et pas d'autre.

rose, très simplement. — Je vais vous jouer mon Nocturne de Chopin. (Elle se met au piano et commence.)

(Le petit marquis s'est assis au fond d'une grande bergère. Il écoute, il comprend, il sent, il rêve. Il est très heureux et un peu ému. Ses yeux ont peine à se détacher du profil pensif et dévoué de la jeune fille aux paupières maternelles, à l'expression souffrante et pure. Il songe,

en tremblant d'une émotion toute nouvelle :) « C'est cette créature charmante que tu devrais épouser, vois-tu, quand tu te ma-

besoin de coudre des morceaux de vieille soie dans le

triste logis! Mais, voilà... (et il embrasse d'un regard circulaire les portraits des ancêtres) je ne suis pas seul. Maman encore, à la longue... ça s'arrangerait! Mais il y a les autres... les poudrés! Pauvre petite mignonne! C'est dommage. »

ernestine. — Tes journaux de Paris !

Ah ! ils t'en donnent de l'encens, mon pauvre petit, et de « l'éminent homme d'État » en pleine figure. J'espère que tu ne prends pas tout ça trop au sérieux, hé?

paul. — Quelquefois. Mais tu ne vois pas non plus ceux qui m'empoignent. Quand on m'injurie, on s'y met bien aussi, je t'assure.

ernestine. — Je ne peux pas me faire à l'idée que tu es ministre, toi, mon petit frère, le dernier des six enfants qu'a eus papa !

PAUL. — C'est pourtant la vérité.

ernestine. — Qu'est ce que tu as fait pour ça?

paul. — De la politique.

ernestine. — Oui. Ça ne doit pas toujours être très ragoûtant.

paul. — Bah! C'est comme la cuisiue.

Faut pas la voir faire. Mais ça n'empêche pas le dîner d'être bon.

ernestine. — Pour ceux qui le mangent.

Mais les autres ?

paul. — Ah dame! Les autres!... Oue veux-tu ! Enfin, je regrette tout de même

que ce pauvre bonhomme de père ne I- ;, ,.-,

soit plus des - a * — ' °' :1 '' '"' ' , '- '^

à Paris, quant mon bureau < dans mon gr.

gobelins , et qu'il y a tous les matins trois cents

personnes qui font patiemment le

vestibule pendant des heures pour

me demander quelque chose... Kh bien! il serait un peu déraciné, ce cher papa, et il penserait : « Dire que c'est mon fieu! »

ernestise. — Il n'en serait peut-être pas plus fier!

PAUL. — Allons donc ! Je l'aurais déjà bombardé officier d'Académie, et il serait dans le ravissement.

ernestine. — ïu croîs que ça lui aurait fait plaisir , à un ancien soldat qui

avait deux médailles : la Crimée et l'Italie ?

PAUL. — Ça lui en aurait toujours fait une de plus, d'une autre couleur.

ernestine. — Eh bien ! moi comme je le connais, je suis sûre qu'il n'en aurait jamais • voulu de ta palme académique.

A propos, tu as vu ses croix encadrées ?

Je les ai mises dans le fond de mon lit.

paul, distrait. — Oui. C'est gentil, ça orne. Ah ! ces sacrées croix !

ernestine. — Qu'est-ce que tu veux dire ?

paul. — Eh ! je veux dire qu'à cause d'elles, à cause de la prochaine promotion du 14 Juillet, je vais être forcé de partir plus tôt que je ne pensais.

ernestine. — Tu vas t'en aller déjà?

paul. — Il faut.

ERNESTINE. — Tu n'es ici que depuis trois jours ! Je ne te vois jamais. Tu t r ennuies donc avec ta vieille sœur aînée?...

paul. — Ah ! crelotte ! Ma pauvre enfant, c'est le paradis, au contraire. Si je pouvais gouverner d'ici, au lieu d'être là-bas, au milieu de tout ce sale monde et de la clique,

ah! là là! je ne me ferais pas prier, va. Mais malheureusement. . .

ernestine. — Quand veux-tu partir?

PAUL. — Après-demain ! Nous avons conseil jeudi chez le patron à Fontainebleau.

ERNESTINE. — Oh ! Si tôt !

paul. — Les croix, ma bonne! Ces fichues croix! Si tu savais ce que nous autres, ministres, on nous embête avec ça, tu ne peux pas t'en faire idée !

ernestine. — Tu ne Tas pas, toi. J'espère que ça ne va pas tarder?

PAUL. — Non, ma vieille, tu dérailles.

Je la donne aux autres, à n'importe qui, au premier venu. Mais je ne peux pas me l'octroyer à moi-même, ça serait mal vu; ça ne se fait pas. Je le regrette. Si je pouvais me cravater tout de suite commandeur, crois que ça y serait déjà.

ernestine. — Allons, soit. Va-t'en donc après-demain à tes petites occupations. Mais j'en ai du chagrin. La politique a beau t'avoir changé un peu et plutôt pas en bien...

PAUL. — Hé ! là-bas, dites-donc, mademoiselle ? Pesez vos paroles !

ernestine. — Je t'aime tout de même ; je suis, par instants, fière de toi.

PAUL, gai, — Sœur de ministre, va !

ernestine. — Fière surtout quand tu fais des choses belles et bonnes.

paul. — Euh ! on n'a pas souvent l'occasion, dans la partie.

ernestine. — Allons donc !

PAUL. — Crois-en ma vieille expérience.

ernestine. — Mais ça ne manque pourtant pas, les héroïsmes et les dévouements à récompenser ! Vous n'avez que l'embarras du choix?

paul. — Mâtin ! Comme tu y vas ! On voit bien que tu es une excellente demoiselle qui n'est jamais sortie de son toit de chaume ? On ne donne pas toujours les croix à ceux qui les méritent, ma pauvre amie.

Ça serait trop beau. Neuf fois sur dix, hélas ! ça n'est pas les gens les plus recommandables que nous décorons.

ernestine. — Qui donc, alors?

paul. — Les plus recommandés.

ernestine. — Qui vas-tu décorer, cette fois ?

LEURS SŒURS l6l

PAUL. — Peu importe. Ça ne t'intéresse pas.

ERNEStine. — Si. Je voudrais savoir.

paul. — Des gens que tu ne connais pas !

Je ne les connais pas moi-même.

ERNESTINE. — Dis-moi quelques noms.

PAUL, un peu agacé. — Raoul Berlindeaux, là. Et puis, M. Roupaillon. Te voilà bien avancée.

■ ernestine. — Qu'est-ce que c'est que ces hommes-là? Qu'est-ce qu'ils ont fait?

paul. — Un peu de tout.

M. Berlindeaux est

ERNESTINE. — Connu ?

paul. — Il se vend. Il fait de la critique et des romans. Il a été aussi à la Bourse pendant trois ans.

ernestine. — Un honnête homme ?

PAUL. — Non. Une canaille. Mais beaucoup de talent. Nature abjecte et puissante.

ernestine. — Oh ! Ne le décore pas.

PAUL. — Il est pistonné par la presse, appuyé par les plus gros noms de la littérature ! 11 le sera. C'est fait. J l ai donné ma parole.

ernestine. — Et l'autre ? Pou... Rou...

Comment donc déjà ?

PAUL. — Roupaillon ? C'est un peintre.

ernestine. — Quel genre ?

paul. — La nature morte. Et spécialement les fromages. Il ne peint que des fromages, nus ou bien sous cloche. Quelquefois, il s'emballe et il met à côté un couteau, une pomme, ou une noix. Mais c'est bien rare.

Par exemple, il les réussit, tu sais ! Il les tient, quoi ! Pour avoir un beau gruyère ou un roquefort de Roupaillon, faut encore mettre de cinq à six mille.

ernestine. — Et ça s'achète ?

paul. — Comme du pain. Le grand public aime ça, pour accrocher dans la salle à manger.

ernestine. — Est-ce un honnête homme?

PAUL. — Roupaillon ? oh ! il doit l'être !

ernestine. — Ah ! Enfin ! En voilà un !

paul. — Maintenant, il y a une sale his-

toire qui court sur lui, de femme lâchée avec trois enfants...

ernestine. — Et tu vas le décorer ?

PAUL. — C'est fait. Et puis, il le mérite.

L'art l'exige. Et il y en a encore un tas d'autres qui passent cette fois-ci. Chose, l'architecte, un ancien failli...

ernestine. — Je croyais qu'on ne pouvait pas...

PAUL. — Mais réhabilité ! Jantin, un historien très en faveur auprès du gouvernement.

ernestine. — Qu'est-ce qu'il a encore pondu, celui-là?

paul. — Il a pondu une Histoire de la Terreur, en cinq volumes, où il détruit morceau par morceau la légende de la guillotine et des massacres que les réactionnaires avaient fini par implanter chez nous. Il démontre, clair comme de l'eau de roche, que la Terreur a été un régime de force et de sécurité un peu austère, mais non sans grandeur et mansuétude.

ernestine, triste. — Mon pauvre petit !

Parles-tu sérieusement?

PAUL. — Comme à la tribune. Et puis

une femme qu'on décore aussi, tiens ! Ça va t'étonner ?

ernestine. — Non. Une religieuse, bien sûr?

PAUL. — Non, ma bonne, pas du tout.

Une laïque, une femme éminente. Madame Gommier, la directrice du lycée Labordère.

Ce collège est une espèce de prytanée féminin pour les orphelines de soldats morts, sous les drapeaux. Le gouvernement s'honore en mettant le signe de l'honneur sur la poitrine... (S' interrompant.) Allons, bon!

voilà que je fais un discours.

ernestine. — Tout ça ne m'a pas l'air bien sérieux.

paul. — Qu'est-ce qu'il te faut?

ernestine. — Je vais te le dire. Si je te demandais des croix, moi aussi?

PAUL. — Non. Voilà que tu vas t'y mettre à ton tour ? Jusque dans ma famille, à la campagne... je vais être tourmenté! Je pars ce soir.

ernestine. — Écoute-moi.

paul. — Je pars avant dîner.

ernestine. — Deux minutes.

paul. — Je pars dans une demi-heure*

ERNESTINE. — Eh bien! pars si tu veux, mais tu n'y échapperas pas. Connais-tu le père Levasseur?

paul. — Pas pour un sou. Et je ne veux pas le connaître.

ERNESTINE. — Mais si, rappelle-toi... le père Levasseur qui reste à Château-Blanche, de l'autre côté du viaduc... l'ancien chef de station ?

paul. — Oui, j'ai vaguement entendu parler de ça i j.

quand j'étais petit... i [■•'*

ERNESTINE. — Ah ! ça te j *jf" :r" revient ? J J^ -

paul. — Tu ne va:

me proposer de déco le père Levasseur, j'imagine ?

ERNESTINE. — Mais si. Tu as deviné !

paul. — Allons, ma chérie, ne perdons pas notre temps. , .- , ■. .

J'ai un courrier de deux jours sur les bras... Assez dit de bêtises.

ernestine. — Sais-tu ce qu'il a fait, le père Levasseur, pendant la guerre ?

paul. — Là ! Je m'y attendais que ça devait être pendant la guerre. Ils ont tous fait quelque chose en 70 ! Ils auraient bien dû sauver ce malheureux pays que nous autres nous avons eu à relever et à remettre sur pattes au premier rang en Europe...

ce pays égorgé par l'Empire... Ah! je me souviens !...

ernestine. — Tais-toi donc. Tu avais un an en 70.

paul. — Laisse-moi. Tu m'ennuies.

ernestine. — Le père Levasseur a fait sauter le viaduc et un train de Prussiens qui était dessus. Il a sauté avec, et il a bien manqué d'y rester.

paul. — Le maladroit!

ernestine. — On l'a proposé dix fois pour la croix.

paul. — Et il ne l'a jamais eue?

ernestine. — C'est une honte.

paul. — Qu'est-ce que tu veux que j'y

fasse? Il y a vingt-six ans de ça, d'ailleurs , c'est trop loin, il y a prescription! Et puis; ça ne me regarde pas. Je le voudrais que je ne le pourrais pas... Je ne m'occupe pas des héros, moi. Ça n'est pas ma branche. Instruction publique... Le mot te le dit? Je ne récompense que le talent, et le grand art.

La casse militaire, les blessures, les accidents de la gloire, c'est le guichet d'à côté, ma bonne fille... Ainsi, mille regrets.

ernestine. — C'est pas vrai. Tu m'as très bien raconté qu'entre vous, les ministres, en déjeunant au café...

PAUL. — Au café ! Seigneur ! Nous !

ernestine. — ... Vous faites des petits échanges, vous vous cédez des croix...

PAUL. — Moi, je t'ai dit ça?

ernestine. — Tout au long, mercredi, devant la mairie.

PAUL, vexé. — Eh bien, j'ai eu tort.

ernestine. — Quel ministre ça regarde-t-il pour décorer le père Levasseur... (Un petit temps...) et la Mère Sulpicia.

paul, éclatant.— Ah ! ah ! Il faut aussi ! . . . la Mère Sulpicia! Tu deviens folle à en-

fermer, mon trésor de sœur... Tu tombes dans le grand comique ! Et qu'est-ce qu'elle a encore fait, la Mère Sulpicia? Elle s'est aussi payée un petit viaduc pendant la guerre ?

ernestine. — Ne ris pas. L'année dernière, elle a protégé de son corps, sous son manteau, sous ses jupes, deux petites filles de l'ouvroir contre un gros chien de boucher enragé. Pour que les petites n'aient rien, elle a tendu exprès ses bras au chien qui l'a mordue en dix-sept endroits. Quand on l'a retirée inanimée, elle saignait comme un porc, les enfants n'avaient pas une éraflure.

paul. — Eh bien, et Pasteur, est-ce qu'il est là pour des prunes ?

ernestine. — On l'y a envoyée aussitôt, et elle a guéri.

paul. — Alors, tout va bien !

ernestine. — Mais après des mois, et au prix de souffrances atroces ! Elle a été pour ainsi dire, presque enragée, et aujourd'hui elle a les bras tout massacrés, elle peut a peine s'en servir. Est-ce que ça n'est pas superbe?

paul. — Si. Mais guichet d'à càté Je ne sors pas de là.

ERNESTINE, s'éckai Guichet d'à côté! Tu 11 Je suis ta sœur aîné tenu lieu de mère, ]■ presque élevé. Tu ne timides pas, quoique 1 nistre. Ah! mais pas tout. Je ne t'ai jamais rien demandé. Il me faut ces deux croixlà. Tu peux bien faire ça pourmoi. Et aie la conscience en repos, tu n'endonneras pas souvent à qui le méritent davan

paul, ennuyé. — i que je me tue à t'explic tout ça n'est pas de mor Ça regarde l'Intérieur Guerre...

ernestine. — Arrange-toi avec ces mes- "• A sieurs tes camarades. .. Lâche-leurdeux de tes

talents... là... celui des fromages qui gagne tant d'argent. . .Voyons ? Il peut bien attendre ?

paul. — Roupaillon ! C'est que voilà déjà un an qu'il attend !

ernestine. — Et le père Levasseur?

Vingt-six ans!

paul, furieux. — Oui!... ah!... Sacré nom de...

ernestine. — Je t'en prie. Je t'aimerai tant.

paul. — Il ne pouvait donc pas se faire décorer avant, cet animal-là !

ernestine, qui insiste.— Fais-le pour la mémoire de papa. . .S'il te le demandait, lui ?.. .

paul, maussade. — Oui, enfin, c'est bon.

Tu me roules. Une gentille idée que j'ai eue de venir à la campagne !

ernestine. — Ne le regrette pas. Tu me promets pour le père Levasseur et pour la Mère Sulpicia?

PAUL. — Je te promets. . . que je vais essayer.

ernestine, soulagée. — Ah !

paul. — Je tâcherai. Et pour Levasseur seulement! Parce que, la Mère Sulpicia... je ne te cache pas que c'est presque impossible. . . Une religieuse... en ce moment... Tout le

monde va me tomber dessus ! Si, au moins, c'était une institutrice laïque, ta femme au chien enragé, ça irait tout seul. Mais une Mère Sulpicia!... On va gueuler au cléricalisme!

ernestine, en colère. — Eh bien, on gueulera! Es-tu le ministre, oui ou non? Tu n'as donc plus d'énergie et de conscience depuis que tu écris sur un bureau de vingt mille francs? Mais j'ai été élevée chez les sœurs, moi, et toi, mon bonhomme, tu as été élevé chez les frères, et après au séminaire, jusqu'à quatorze ans... Tu l'oublies, ma parole?

paul, qui a peur. — Non. Mais... chut!

je t'en prie... assez! Pas si haut.. Oui, là... je vais le faire, je ferai ce que tu veux. Mais ne crie pas. Es-tu contente?

ernestine. — Oui. Je te pardonne tout le reste. Et je t'aime bien. (Elle V embrasse.)

paul, adouci, et malin. — Moi aussi, je t'aime bien. (Parlant tout bas.) Dans le fond, je pense comme toi... imbécile!

ernestine. — Vrai ? Ah ! que tu me fais plaisir !

paul. — Mais la politique ! mon pauvre petit ! Mon portefeuille ! Je suis forcé de faire

le sauvage et l'athée ! Mets-toi à ma place.

ernestine. — Oh non ! Restes-y. Enfin, convenu? J'aurai mes deux croix?

PAUL. — Oui. Je vais lâcher Berlindeaux et Roupaillon. Mais ce que je vais être enlevé dans la presse!

ERNESTINE. — Tu auras toujours les journaux conservateurs pour toi ! Une fois en passant.

PAUL, effrayé. — Casera le comble ! t Enfin, n'en parlons plus, et saute-moi au cou, vieille Nestine; c'est mon cadeau de ministre.

ernestine. — Merci, Excellence.

Hélène. — Sublime. Il n'y a pas de spectacle plus magnifique.

SUZANNE. — On est écrasé. Il semble que, pour une minute, on ait tous ces mondes-là dans la tête, à tel point on est envahi de pensées confuses et profondes.

Hélène. — Oui, on est heureux et on souffre.

Suzanne. — On souffre de ne pas savoir.

Hélène. — Nous ne saurons jamais.

SUZANNE. — Je comprends qu'il y ait des gens, comme mon vieil oncle, que l'astronomie passionne, à les rendre un peu fous !

Hélène. — Il pousse ça très loin , ton oncle. Tu te rappelles que l'autre jour, à table, il a dit : « L'astronomie vaut une religion. Les astres, voilà mon Dieu. »

Suzanne. — Oui. Et ce que maman l'a enlevé ! « Veux-tu bien te taire ! Tu oses... devant ces enfants ! » Pauvre oncle Edgard !

Quand il enfourche ses planètes, il en a pour longtemps.

Hélène. — Ah ! le fait est qu'il n'y a rien de plus effarant... Tout ça ! Regarde

donc... Essaie donc de compter... de pénétrer le mystère...

Suzanne. — Moi,

ça me paraît un jeu r a ' , ™ ,toM » at

bien inutile, puisqu'c

toujours à des murs c

qu'on ne découvrira

jamais une miette de v HÉLÈNE. — Tou

même. Ton oncle noi

sait qu'on sait déjà la

position chimique de

tains mondes, leur dian

leur poids...

SUZANNE. — Et puis après? Sait-on s'ils sont habités?

Et par quels êtres ? ■

HÉLÈNE. — Ah !

la belle malice !

SUZANNE. — Peuton communiquer av étoile ?

HÉLÈNE. — On le saura. On le pourra.

SUZANNE. — Mais dans des siècles — à supposer que ce soit un jour. — Toutes les deux, mon chéri, nous ne serons même plus de la poussière dans ce temps-là. Alors, qu'est-ce que ça peut nous faire ?

Hélène. — Ça m'intéresse malgré tout.

Quand je regarde la lune, tiens... ce vieux chaudron d'argent, toujours tout pareil depuis que je le connais, et que je pense que c'est une immensité morte, éteinte... et qu'il y a eu, dans cette sphère glacée, des peuples, des animaux, des forêts, des montagnes et des mers, des passions, des mœurs, des sciences, des arts, de la littérature...

Suzanne. — De la mode et dès chiffons!

HÉLÈNE. — Mais oui... Et que chacun de ces points lumineux, jetés par milliers làhaut, est peut-être une autre terre semblable à la nôtre, ou différente, une autre vallée de larmes, un autre ici-bas où d'autres êtres, frères inconnus, regardent un autre ciel avec les mêmes pensées ardentes et inassouvies... alors, tu sais... je demeure confondue, assommée sur place, et je n'ai

plus de goût à rien. Dans ces moments-là je ne tiens pas à me marier, et j'entrerais tout droit au couvent.

Suzanne. — Je sens comme toi. Aussi, c'est pour ça que je n'aime guère m'appliquer à ces réflexions. De fil en aiguille, on y laisse un peu de sa raison, de ses illusions, de son courage et de sa foi.

HÉLÈNE. — Au contraire, moi, ça me fait croire davantage, ça me rend plus pieuse.

Je me vois si chétive, si peu importante, moins qu'une puce ! Alors, je me réfugie en Dieu, je me blottis dans la sainte Vierge.

Suzanne. — Moi pas ; ça me ferait plutôt lever le nez et entrer en révolte. Car, ce qui m'exaspère, vois-tu, ça n'est pas qu'on nous tienne ces domaines fermés. Non. C'est que Dieu nous ait juste assez donné de curiosité, d'intelligence et de pénétration anxieuse pour que nous ayons l'idée de vouloir toujours et à tout prix rechercher ce que nous savons pourtant bien n'arriver jamais à découvrir. Alors, ça n'est pas gentil. A quoi bon ? C'est de la taquinerie ?

HÉLÈNE. — Mais non. C'est pour nous allécher et nous faire comprendre que nous saurons tout plus tard, si nous le méritons. Ce sera la récompense, et ces étoiles scintillantes sont là pour nous la faii miroiter sans cesse, comn des feux encourageants, di phares d'espérance.

Suzanne. — Je ne demanc pas mieux. Crois-tu qu'aprt la mort nous irons dans a étoiles ?

HÉLÈNE. — Je crois qu nous irons où nous voudrons que nous pourrons circuit partout, — partout.

Suzanne. — Moi, quai) j étais petite, et que je pei sais à ma mort, — j'y pem encore souvent, — j'avais id^ que les âmes des jeunes filles doivent toutes s'en aller dans la même étoile, une plus blanche et plus diamantée que les autres.

Hélène. — Les âmes vont partout. Les âmes savent tout.

Suzanne. — Les âmes pures et qui ont mérité le paradis?

Hélène. — Toutes les âmes, les bonnes comme les mauvaises. Elles savent tout dès qu'elles ont quitté le corps. C'est ma conviction. Tout savoir et profiter du secret, c'est pour elles la récompense ; et tout savoir sans pouvoir profiter du secret, c'est pour elles le châtiment le plus terrible.

Suzanne. — Peut-être as-tu raison ? Oh !

mon Dieu ! Nous ne serons donc jamais mises sur la voie, ici-bas, par un petit signe, un indice...

HÉLÈNE. — Jamais.

Suzanne. — Dire qu'il suffirait, depuis que les hommes meurent, qu'un seul des milliards de milliards qui sont disparus, le plus obscur et le plus humble, un vieux mendiant breton... revînt du tombeau pour qu'on sût tout, du même coup, tout le passé, le présent, l'avenir, les mondes, l'infini, nous, Dieu, tout. Le secret, quoi !

HÉLÈNE. — Oui. Mais ton mendiant ne

reviendra pas. Et le

secret est ■ bien gardé !

SUZANNE. - Pourtant...

mourais jar moi... Suzati

HÉLÈNE. — Veux-tu bien te taire, '$>- ■ SUZANNE. — Laisse-moi finir... jpfe je suis sûre que je trouverais un : i moyen de vous avertir, vous autres... i je ne sais pas comment... mais à un moment donné, il y aurait une marque révélatrice, qui vous frapperait, qui vous ferait dire tout à coup entre vous, à table ou au beau milieu d'une conversation : « Avezvousvu? avez-vous entendu? C'est elle, c'est

LEURS SŒURS 28t

Suzon qui vient de passer... qui nous a fait psst !»

Hélène. — Oh! que j'aurais peur, ma mignonne, si cela arrivait ! Parlons d'autre chose.

Suzanne. — Il ne faut jamais avoir peur des morts. Pour nous faire du mal, il n'y a que les vivants.

Hélène. — Disons-nous assez de vaines paroles ? Si on nous entendait !

Suzanne. — J'aime beaucoup parler de ces sujets qui vous rendent grave et pleine d'humilité mélancolique. Je ne m'en lasserais pas pendant des heures. Ecoute-moi encore. Crois-tu à la métempsycose ?...

Penses-tu que nous puissions, après notre existence, habiter le corps des bêtes ?

Hélène. — Je ne crois pas.

Suzanne. — Moi non plus. Et, par instants, j'en ai du regret. Si on me laissait combiner cette seconde vie, selon ma guise, j'aimerais assez être hirondelle, une hirondelle préservée à l'avance de la tempête et des oiseaux de proie. Avoir l'hiver un nid historique dans le chapiteau d'une colonne

corinthienne, passer les mers au printemps pour venir en France résider sous l'auvent d'un clocher de village , et voler ainsi ma vie de petite bête heureuse, à travers l'espace et la lumière, dans l'ivresse des larges azurs et du vent. . . Ah ! quelle béatitude !

HÉLÈNE. — Moi, bête pour bête, je préférerais être- Follette, ma petite chienne.

Avec moi Hélène pour maîtresse, bien entendu ! Parce que, sans ça...

Suzanne. — Et les étoiles filantes ? Les aimes-tu ?

Hélène. — Oh oui ! Ça me donne envie de pleurer. Ça me semble un dernier soupir.

Suzanne. — Fais-tu des vœux quand tu en vois couler une ?

Hélène. — Je n'ai jamais le temps. C'est si vite fait! Comme une chandelle romaine qui glisse et meurt. Je veux en faire des quantités de vœux : que maman vive très âgée... que père soit renommé au conseil général... que mon frère André finisse, par entrer à Saint-Maixent. . . Et puis moi... un tas d'affaires enfin... Baste! Avant que j'aie

pu penser à une seule de toutes ces choses... mon étoile est déjà dans le lac !

Suzanne. — Parce que tu ne sais pas t'y prendre. Moi j'ai trouvé un bon moyen.

Je ne dis qu'un mot, dès que je vois dégringoler une de ces belles lumières : « Bonheur ! Le bonheur! » Ça englobe tout, tu comprends, la santé, l'argent, lés réussites dans tous les genres? Le bonheur, je ne demande que ça.

Hélène. — Tu n'es pas difficile. Espérons que nous l'aurons, toi et moi, dans les limites du possible , même si les étoiles ne nous le promettent pas !

Suzanne. — Dans quoi l'aurons-nous , notre bonheur? Dans le mariage ?

Hélène. — Pourquoi pas ? Bien sûr.

SUZANNE. — Dans nos enfants ?

Hélène. — Aussi. Dans tout. Je sens que je serai heureuse... Il y a quelque chose qui me le crie. Pas toi ?

Suzanne. — Si, mais j'ai peur.

HÉLÈNE. — De quoi ? Suzanne. — Du passé, de l'avenir, du présent, de ce que je vois, de ce qu'on dit

autour de moi, de ce que je devine. J'ai le pressentiment de la douleur.

Hélène. — Es-tu bête ! C'est la nuit et les étoiles qui te font de l'impression, Rentrons, tiens. Demain matin, au soleil, tu n'y penseras plus.

SUZANNE. — J'y pense aussi quelquefois le matin, et dans la journée...

Hélène. — A quoi, encore? Tu m'ennuies.

Suzanne. < — A ça qui ne sera peut-être pas gai : vivre. Vois maman, elle pleure tout le temps, sans raison, la pauvre femme !

Hélène. — Pourtant elle a été toute sa vie parfaitement heureuse ?

Suzanne. — Justement ! Elle sent que ça va finir. Alors, elle en a de la tristesse. On pleure toujours, je te dis, même d'avoir été heureux.

Hélène. — Eh bien ! tu pleureras quand tu en seras là et que tu auras des cheveux blancs. Je n'en mènerai pas large non plus, moi, va, à cette même époque. Nous nous essuierons les yeux mutuellement. Et ça ne nous empêchera pas de revenir en chancelant, le soir, sur cette terrasse, regarder la

nuit étoilée, le Chariot, et le chemin de Saint-Jacques. Tiens!... Une qui file !

HÉLÈNE et SUZANNE, ensemble. — Le bonheur !

SUZANNE. — Si, après ça, nous ne le décrochons pas !

La voix d'un domestique dans l'ombre.

— Madame la comtesse demande ces demoiselles, pour le thé, dans le salon violet .

la mère, qui tient une lettre. — Sais-tu ce que nous écrit M me de Saint-Honneur?

jeannette. — Ma prochaine belle-mère?

la mère. — Oui. Eh bien ! d'abord, elle ne Test plus, ta prochaine belle-mère. Elle nous écrit que ton* mariage est rompu, qu'à la suite d'une conversation que vous avez eue, hier, son fils et toi, il est inutile de donner suite à des projets qui nous étaient chers à tous... Bref, c'est cassé! Ton père et moi, nous tenions beaucoup à ce mariage.

le père. — Moi surtout.

LA mère. — Nous sommes très vexés, et nous avons bien peur que ce qui arrive ne soit de ta faute. Aussi venons -nous te demander ce que tout ça signifie.

le père. — Nous voulons des éclaircissements, des explications.

jeannette. — M me de Saint-Honneur ne vous en donne donc pas dans sa lettre?

LA mère. — Oui et non. Des phrases vagues auxquelles nous n'avons rien compris... « Incompatibilité d'humeur manifeste entre les deux jeunes gens... » ^Qu'est-ce que ça veut dire?

le PÈRE. — Vous parais*!"? 1

beaucoup, au contraire ?

JEANNETTE. — J'y suis!

le père. — Ah! Ça n'es la mère. — Dis-nous vit jeannette. — C'est à ca

LE PÈRE. — Hé ?

la mère. — Quelles bête;

jeannette. — Les bête Toutes les bêtes en général e particulier.

la mère. — Qu'est-ce qu'elles ont à voir dans ton mariage?

jeannette. — Oh ! énormément. Laissez-moi vous conter.

la mère. — Je flaire eut quelque sottise de toi, ma pau petite enfant. Ton amour modéré des animaux nous a bien des ennuis.

le père, à sa fille. — Va.

Ne l'interromps pas.

jeannete. — C'était hier, la première fois que M. de Saint-Honneur était autorisé à me faire régulièrement sa cour, et vous avez été assez gentils pour nous laisser un peu seuls, aller et venir dans l'appartement. Comme vous me connaissez, vous pensez bien que je n'ai rien eu de plus pressé que de lui parler des bêtes et de lui demander s'il les aimait?

le père. — Ça devait lui causer une bien douce joie, cette question-là!

la mère. — Oui, pour un fiancé! Es-tu maladroite, ma chère enfant !

le père, à sa fille. — Qu'est-ce qu'il t'a répondu?

jeannette. — Il m'a dit qu'il ne les détestait pas.

le père. — Eh bien! c'est très gentil, c'est tout ce qu'il faut.

jeannette. — Moi, j'ai trouvé ça mou.

Je lui ai proposé de lui montrer les miennes.

LA mère. — Tes quoi ?

jeannette. — Mes bêtes, donc!

la mère. — Quelle idée lui as-tu donnée de toi !

JEANNETT1

Je lui ai montré, je li fait faire la naissance de petit monde. Il a vu

Bel lot te,

le chat

Patapon, ma caille, ma tourterelle, mes ■ trente oiseaux des I Iles, me:

poissons rouges et la tortue

Olympe.

Il a même pi main et il aimables qu lympe était remarqué ç;

sa petite tête à gauche... elle a quelque chose de pas naturel...

le père. — Abrège, abrège, laisse là Olympe.

la mère. — Il me semble qu'il a été charmant, ce jeune homme! Bien d'autres, à sa place, n'auraient pas eu tant de complaisance.

jeannette. — Attends, maman. Après cette visite, je lui ai parlé très nettement de mon amour des bêtes.

le père. — Pour changer.

jeannette. — Et je me suis montrée à lui sous mon vrai jour, ridicule, ennuyeuse, vieille fille, mère-aux-chiens... bête moimême à la folie! Enfin, j'ai été très franche, et je lui ai avoué que telle j'étais, telle il fallait me prendre... ou me laisser, parce que j'étais incurable et que tous ceux qui avaient essayé de me guérir y avaient perdu leur français.

le père. — Qu'est-ce qu'il disait, pendant ce temps-là?

jeannette. — Il m'écoutait en pâlissant.

la mère. — Pauvre garçon. Il t'aimait

peut-être beaucoup, et alors il devait bien souffrir.

jeannette. — Il guérira, console-toi.

Quand je suis arrivée à la fin de ma confession, je lui ai donc déclaré en deux points : « Ainsi, monsieur, je ne vous prends pas en traître, et je vous pose mes conditions. Si vous m'aimez, et si vous tenez vraiment à ce que je sois M me de Saint-Honneur, il faut me laisser adorer les bêtes grotesquement, sans limites, puisque c'est ma maladie, et, en plus de ça, il faut que vous les aimiez vous-même et ne jamais me contrarier ni me faire de peine sur ce chapitre-là. Un dernier mot : j'emporte avec moi ma petite ménagerie, cela va de soi. Pour rien au monde, je ne laisserais à la maison tous ces pauvres piots... » C'est ici — je dois dire — c'est à ce moment-là que j'ai senti qu'il faiblissait et que le calice lui devenait amer : « Vous voulez que nous ayons tout ça chez nous?

— Tout ça, oui, monsieur. Réfléchissez donc bien. » Il a souri et m'a répondu d'un air très aimable : « Oh! c'est tout réfléchi, mademoiselle », comme si ça voulait dire

qu'il consentait. Mais moi, je me doutais bien déjà que son parti était pris et qu'il ne voulait plus ni de moi, ni de mes insectes.

Et vous voyez que je ne me trompais pas, puisque, ce matin, sa bonne mère nous donne nos huit jours.

LE père. — C'est tout?

JEANNETTE. — C'est tout.

le père. — Alors, ça n'est pas bien grave.

Et tout peut se rarranger.

jeannette. — Comment ça?

le père. — Tu renonceras à tes bêtes, voilà tout.

jeannette. — Moi? renoncer... les abandonner... Jamais.

le père. — Écoute-moi.

jeannette. — Pour qu'elles meurent toutes! Oh!

le père. — Veux-tu m'écouter, soupe au lait! Tu les laisseras ici, on en aura grand soin.

jeannette. — Qui ça? C'est peut-être toi qui donneras à manger à genoux à Olympe?

et qui prendras la tourterelle dans ton lit?

le père. — Non. Bien sûr, ce ne sera pas moi. Mais...

jeannette. — Qui, alors?

le père. — Les domestiques.

jeannette. — C'est ça! Jamais. Je ne me marierai pas! Je ne veux pas me marier!

Qu'on me laisse tranquille.

LA mère. — Tu oublies que ce mariage était très avancé?

jeannette» — Il reculera. Il a déjà reculé.

le père. — Que tu as reçu ta bague?

LA mère. — Une perle admirable!

jeannette. — Je la renverrai.

la mère. — Enfin, tu nous contraries énormément. On est jeune fille ou on ne l'est pas. C'est très gentil d'aimer les animaux, mais il ne faut pas non plus que ça dépasse les bornes pour tomber dans la folie !

jeannette. — Grondez-moi, vous avez raison. Mais si c'est une manie, elle est bien innocente, et ça ne fait de mal à personne.

le père. — Si, ça te fait du mal à toi, que ça empêche de trouver un mari.

jeannette. — Je n'en chercherai même plus.

LA mère. — Mais nous en chercherons, pour toi.

jeannette. — Alors, trouvez-en un qui ait mes goûts, mes mauvais goûts, mes faiblesses, si vous voulez, mais trouvez-le.

Sans cela, je coifferai sainte Catherine jusqu'aux épaules, et je resterai seule avec ma ménagerie.

la mère. — Tu n'es qu'une méchante enfant gâtée ! On a pourtant cédé à tous tes caprices, voyons? Tu as d'abord désiré un chien, on te l'a donné. Après tu as rêvé d'un angora.

le père. — On te l'a donné. Trente francs je l'ai payé à l'exposition des chats. Et il déchire tous les rideaux !

jeannette. — Aussi je vous aime bien !

le père. — Successivement, tu as eu des oiseaux... des petits, des gros, et de toutes les couleurs... une tortue, tout ce que tu as voulu, enfin!

Je suis si heureuse ! Et it ce que j'ai voulu... Rappelez- vous le grand danois ?

le père. — Oh I ne remets pas cette histoire-là sur le tapis.

JEANNETTE. — Mon grand César que mon oncle m'avait donné pour mes étrennes, et que vous m'avez forcée "»— "■■ de vendre au bout de -.--.: m, • huit jours! Il était si

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