MADELEINE
On croirait que c'est après moi que tu te fâches ?
LE GÉNÉRAL. — Xuas raison, ambrasse. (Il Vembrasse.) Tu es gentille, toi.
Si je ne t'avais pas... Ah! nom de...
madeleine. — Ne jure pas.
le général. — En effet, ça n'avance à rien. Mais ça soulage.
madeleine, qui lit. — « Mon pauvre cher père, vous allez me maudire, et vous
iî'4 tEURS SŒURS
aurez raison. Je suis encore tombé, mais je vous jure bien sur l'honneur... »
le général. — Veux-tu te taire !
madeleine. — Pourquoi ?
le général. — Mais non. Ce n'est pas à toi. C'est à lui que ça s'adresse. Il ose me parler d'honneur... Ah bien ! mon bonhomme !
madeleine, qui continue. — ... « que c'est la dernière fois... »
le général. — Nous la connaissons !
madeleine. — «... et que je ne toucherai plus jamais une carte^
le général. — Avant huit jours, oui !
madeleine. — « ... Ce ne sera pas trop de ma vie entière pour racheter mes fautes, »
LE général. — Des phrases.*, des sales phrases toutes faites... Rien de tout ça n'est seulement sincère...
madeleine, à son père. — Si tu m'interromps à chaque mot. . .
le général. — C'est vrai. Je te demande pardon. Mais c'est la colère. Je me tais.
Va.
madeleine, qui reprend. — «... Voilà,
^mftC spj?
j'ai eu la faiblesse de retourner, hier, au Cercle des Chasseurs. J'ai joué; d'abord j'ai commencé par gagner une dizaine de mille francs... »
le général. — Naturellement, tiens !
MADELEINE. — « ... Puis je
|J\ les ai reperdus. J'ai continué Vj pour me rattraper. . . j 'ai perdu ! encore et toujours. Bref, je if 'j { dois à cette heure vingt mille francs... » (Elle s'interrompt.) Oh\ (Il se fait un grand silence pendant lequel un oiseau chante à plein gosier dans un arbre.) LE général. — Hein ? hein ?
Qu'est-ce que tu dis de ça, ma pauvre fillette ?
madeleine. — Comme il est coupable !
LE général. — Ah! tu as un joli frère ! Continue. l Je tiens à ce que tu lises jusqu'au bout.
2l6 LEURS SŒURS
madeleine, émue. — Je... je ne peux pas...
le général. — Tu pleures ?
madeleine. — Oui... c'est plus fort que moi...
LE général. — Je te le défends. Tu ne vas pas te rendre malade pour cette petite clique?... Je ne pleure pas, moi, je t'en réponds... J'ai l'œil sec — et le cœur aussi !
madeleine. — Ce n'est pas la même chose : tu es son père, toi.
le général. — Pour mon malheur.
Voilà que tu t'attendris sur lui, à présent ?
madeleine. — Non. Pas seulement sur lui. Sur toi, sur nous.
LE général. — Sèche tes yeux, va. Je suis furieux ; mais, dans le fond, je ne me fais pas de bile, et mon parti est bien pris.
madeleine. — Quel parti ?
le général. — Achève d'abord. Je te dirai ça après.
madeleine, qui reprend sa lecture. — « ... Je sais que vous n'avez pas cette somme, mon pauvre père, et pourtant je
viens vous demander à genoux de vous la procurer, coûte que coûte... »
le général. — Hein ? C'est bien simple !
madeleine. — « ... Il y va de mon honneur ! du vôtre ! . . . »
le général. — Jamais de la vie. Ouel toupet ! Je suis au-dessus de ça, grâce à Dieu ! Ah bien ! je serais frais et reluisant si mon honneur, à une vieille moustache comme moi, qui a fait toutes ses preuves, était solidaire des sottises de ce garnement... Non ! ma parole, si ça n'était pas navrant, ça en serait presque drôle !
madeleine, qui poursuit. — « ... Si vous refusez... si vous ne trouvez pas cet argent... c'est ma carrière brisée, mon épaulette perdue. Vous ne le voudrez pas, et vous ferez l'impossible. J'espère et j'attends. Les deux personnes à qui je dois ces vingt mille francs, treize mille à l'une, un magistrat, sept mille à l'autre, un négociant, ont bien voulu me promettre de patienter jusqu'à mardi prochain, au soir. Nous sommes aujourd'hui vendredi. Je vous supplie encore en vous demandant pardon. Il n'y a pas une minute
2l8 LEURS SŒURS
à perdre. Votre fils, repentant et désolé, guéri à jamais. Paul. »
le général. — Qu'en penses-tu ?
madeleine. — Je suis écrasée. Comment va-t-on faire ? Vingt mille francs ! Mais vous ne les avez pas ?
le général. — Dieu, non ! Mais je les aurais que ça reviendrait au même, parce que je ne lui ficherais pas dix centimes.
madeleine. — Vous dites ça !
le général. — Ma parole sacrée ! Ah bien ! ce serait trop commode. Si au moins c'était la première fois que ça lui arrivait, on pourrait essayer... s'adresser à des amis... tâcher... Et encore, non ! Je ne trouverais pas... je ne connais personne... et toi non plus. Vingt mille francs !
madeleine, -t- Cherchons.
LE général. — Car nous n'avons jamais eu le sou. C'est encore ma veine ! Ta mère n'avait rien, et moi non plus.
madeleine. — Vous aviez mieux.
le général. — Quoi ?
madeleine. — Une grande çt solide affection.
""*NÉRAL. — Oh!
s avec ça qu'on lise !
MADELEINE. — !st avec ça qu'on ; heureux.
NÉRAL. — Pas ips en tout cas, [ue je l'ai perpauvre femme !
e la regrette
ÏLEINE. — Moi GÉNÉRAL. —
au moins elle ■oit pas toutes saletés. Elle en serait trop malheureuse, croistu ? Son petit etl
DELEINE. — Oh oui !
le général. — Elle est bien où elle est,
la pauvre bonne, dans le cimetière de Mostaganem où nous l'avons menée il y a huit ans... tu te rappelles, quand j'étais là-bas ?... Un matin d'hiver...
madeleine. — Oui... oui... je vois sa place, à gauche en entrant.
LE général. — Près d'un petit palmier.
Canaille d'enfant !
madeleine. — Attendez. Je crois que j'ai trouvé !
le général. — Qu'est-ce que tu as trouvé ?
madeleine. — Pour l'argent... le moyen.
le général. — Ne cherche pas. Je te disais tout à l'heure que mon parti, cette fois, était bien pris. C'est tout simple : il se débrouillera tout seul, le petit misérable, et je ne veux m'occuperde rien.
madeleine. — Pourtant...
LE général. — De rien.
madeleine. — Mais sa carrière, son épaulette...
le général. — Je m'en moque !
MADELEINE. — Réfléchis, petit père.
le général. — Tais-toi. Je suis le maître, n'est-ce pas ?
madeleine. — Oui. Tu es le maître, mais, en ce moment, tu n'es pas maître de toi. La colère te fait dire des choses que tu ne penses pas et que tu regretterais, si tu les mettais à exécution.
le général. — Pas de danger !
madeleine. — Si. Je te connais. Rappelle-toi tous les sacrifices que tu as faits pour Paul/ comme tu Tas aimé, et comme tu l'aimes encore, malgré tout ?
LE général. — C'est fini. Je ne l'aime plus. Un étranger.
madeleine. — Allons donc !
le général. — Il peut mourir. Il n'est plus mon fils.
madeleine. — Oh ! ne dis pas ça. C'est mal.
le général. — Nous serions en campagne et il servirait sous mes ordres, que je l'enverrais sans hésitation se faire crever la peau à un poste que je saurais le plus dangereux, et je le ferais exprès, en souhaitant qu'il n'en réchappe pas.
madeleine. — Ça parfait ! Nous sommes d'accord. Tu vois bien que tu l'aimes toujours ! Quel est le soldat irrité contre son fils
qui n'en dirait pas autant? Tu l'aimes, et tu lui pardonneras.
le général. — Non. Il m'en a trop fait!
madeleine. — Tu lui pardonneras... plus tard... un jour.
LE GÉNÉRAL. — Non.
madeleine. — Puisque j'ai trouvé un moyen.
le général. — Inutile. Tu sais ma décision.
madeleine. — Laisse-moi...
LE GÉNÉRAL. — Non.
madeleine. — T'exposer...
le général. — A quoi bon ?
madeleine. — Mon moyen.
le général. — Je ne veux pas le connaître.
madeleine. — Tu as l'air d'en avoir peur?
le général. — De ton moyen ?
madeleine. — Oui... comme si tu le devinais ?
le général. — Mais nullement ! Comment veux-tu que je devine où tu penses te
procurer vingt mille francs ! Nous, vingt mille francs !
Madeleine. — Nous les avons, cependant !
le général, vivement. — Mais je ne peux pas en disposer.
madeleine. — Moi, je le peux.
le général. — Ne va pas plus loin.
madeleine. — C'est ma dot.
le général. — Assez. Voilà ce dont je ne veux pas entendre parler. A aucun prix.
Ces vingt mille francs sont ta dot, ils te viennent, moitié de ta mère, moitié de ta grand'mère ; c'est à toi, rien qu'à toi, pour toi seule. Et tu en as besoin plus que toute autre. Ainsi, là-dessus... silence.
madeleine. — Pourquoi en ai-je besoin?
LE général. — Pour te marier.
madeleine. — Ça ne m'a pas aidée jusqu'à présent, puisque me voilà à la fin de ma vingt-sixième année. Déjà une petite vieille fille! Tant que tu vivras, d'ailleurs, je ne tiens pas à me marier.
le général. — Et après ?
madeleine. — Oh! encore moins ! Il y a
des sœurs de la Charité à Mostaganem, justement tout près du cimetière... C'est là que j'irai, je le crois bien, le jour où je ne t'aurai plus.
LE général. — Des bêtises. Tu garderas ton argent. C'est dit, n'est-ce pas ? Ton frère est un polisson, et je n'accepterai pas que tu t'immoles pour lui. D'ailleurs, ça se saurait. Que penserait-on de moi, tout le monde ?
madeleine. — Moi, je le veux, et je le ferai malgré toi. Ton fils ! ton gredin de fils, mais tu l'adores, et moi aussi, en le plaignant et en le blâmant, même en le maudissant. Et puis, je dois être bonne pour lui, jusqu'à la faiblesse et l'indulgence, jusqu'aux extrêmes. Je dois l'excuser toujours, plaider sa cause quand même. Il n'a plus maman, c'est moi qui la remplace. Elle te dirait tout ça, si elle était là, maman. Elle te rappellerait sa naissance, vos joies quand il a parlé tout enfant d'être soldat, car elle n'avait pas peur des guerres, elle avait l'âme tendre, mais militaire... Et toi, plus tard, tes larmes quand tu as vu ton Paul pour la première
fois en tenue de Saint-Cyr ; pardonne...
pardonne, et débarrasse-moi de cet argent qui m'ennuie... Je n'aurais plus aucun plaisir à le garder maintenant, je te jure. Envoielui... ou porte-lui plutôt... Pars ce soir...
C'est entendu, n'est-ce pas? Dis-moi que c'est fait.
le général, avec une mollesse émue.
— Non... Tu as tort...
madeleine. — Seulement, à une condition : c'est qu'il ne saura pas d'où ça vient. Tu lui diras que c'est un de tes amis...
le général. — Oh! ça, non! Si je m'y résignais... je voudrais qu'il sût la vérité! Je lui dirais : « Je t'apporte tes vingt mille francs. Ta sœur n'a plus de dot. » Ça le guérirait peut-être.
MADELEINE. — Alors, dis-lui, si tu crois que ça doive le changer et l'empêcher de jouer à l'avenir. Dis-lui.
le général, qui n'en peut plus. — Nous verrons... Nous recauserons de tout ça tantôt. f Lui prenant la tête dans ses mains.) Que tu es belle et bonne, et parfaite, ma
chérie ! Tu es ma consolation. Si les morts nous voient... Elle est bien fière... Cueille tes roses... (Il s'éloigne à grands pas.)
madeleine, seule. — Paul déshonoré, ou obligé de démissionner? Père en mourrait.
PIERRE, frire de Blanchetco, 19 ans.
pierre. — Mesdemoiselles, je serais tout heureux et tout aise de savoir pourquoi vous m'avez fait venir. Blanchette me dit que vous avez à me parler...
Sophie. — Et sérieusement.
pierre. — Toutes les trois?
suzon. — Pas ensemble, mais séparément.
pierre. — Allez. Je vous ouïs. De vous voir, là, derrière cette table, comme un tribunal, ça me rappelle mon bachot... Avec cette différence que vous êtes bigrement plus gentilles que les vieilles têtes de Faculté qui m'ont fait souffrir...
blanchette. — Ça n'est pas pour te pousser des colles qu'on t'a dérangé... C'est pour que tu nous renseignes, si tu peux...
suzon. — Mais seulement après que nous lui aurons bien dit de quoi il s'agit!
blanchette. — Oui, faut qu'avant il nous laisse dévider toute notre affaire.
pierre. — Dévidez, mes bons rats, dévidez.
blanchette. — Voilà. D'abord, qui est-ce qui commence ? Moi, puisque c'est moi qui tiens la parole.
SOPHIE. — Non. Moi, puisque c'est moi qui ai eu l'idée-mère de la chose.
pierre. — Oh ! arrangez ça entre vous, mais faites vite, sans quoi je retourne à ma bicyclette que j'étais en train d'astiquer.
Sophie, à Blanchette, — Eh bien, parle.
BLANCHETTE. — Figure-toi, mon cher monsieur, que nous avons été toutes les trois : Sophie, Suzon et ta jeune sœur, frappées de la même pensée...
pierre. — Laquelle, Seigneur?
BLANCHETTE. — C'est qu'il y avait dans notre éducation, telle qu'on la donne actuellement aux jeunes filles comme il faut — une lacune... énorme.
suzon. — Regrettable.
SOPHIE. — Insensée !
BLANCHETTE. — Et qu'il faudrait combler.
pierre. — Comme toutes les lacunes. Et c'est?
BLANCHETTE. — Ne sois pas impatient.
Elle est très difficile à combler, cette lacune.
pierre. — Ah ! ah !
BLANCHETTE. — Mais pas impossible, du moins pas tout à fait, il nous semble ; n'estce pas, mes chéries ?
SOPHIE. — Oui. Oh ! on doit pouvoir biaiser. . . trouver un truc ...
pierre. — Saperlipopette ! Vous me mettez sur le gril ! Qu'est-ce que ça peut bien être ?
blanchette. — C'est l'amour.
SUZON. — Oui. SOPHIE. — Voilà.
pierre. — Hé ? Comment dites vous ?
BLANCHETTE. — NOUS disons
bien : l'amour. On ne ne nous en parle jamais, il n'en est jamais question dans notre programme.
Pourquoi ?
suzon. — Jusqu'au mariage, c'est
lettre close; et après le mariage,
au contraire, on ne s'occupe plus
que de ça... L'amour est le fond de
la vie ; amour honnête, amour
coupable... amour léger, amour
violent. . . tout à l'amour ! Puisque
y ce mot tient une si large place
yd dans l'existence, on devrait bien
nous le définir dès le jeune âge,
nous préparer un peu à la chose...
aménager le terrain...
PIERRE. — Vous êtes gaies, mesdemoiselles !
Sophie. — Nous ne sommes pas gaies, nous sommes très embêtées.
pierre. — En tout cas, vous êtes des petites linottes, archieffrontées, et ce que vous demandez là est scandaleux. Vous tenez des propos à faire rougir des pelles.
blanchette. — On ne peut pas nous renseigner sur l'amour? Nous donner un simple tuyau ?
pierre. — J'en doute.
suzon. — Quel mal y aurait-il ?
blanchette, à Pierre. — Tu le pourrais, toi, si tu le voulais.
pierre. — Moi ?
blanchette. — Mais oui.
pierre. — Mais je te jure...
blanchette. — Ne jure pas. Tu sais ce que c'est que l'amour ; je t'ai vu pleurer.
suzon. — Ça fait donc pleurer ?
SOPHIE. — Rire aussi.
blanchette. — Pas aux mêmes moments. (A Pierre.) Dis-nous-le.
pierre. — Jamais, jamais.
blanchette. — Tu n'es pas chic.
Sophie. — Moi, je trouve que Blanchette a tout à fait raison, et qu'elle expose très bien nos griefs et notre état d'âme.
Pierre. — Il me paraît un peu effrayant, votre état d'âme... il me donne à réfléchir...
blanchette. — Justement, tu en avais perdu l'habitude. Ça ne te fera pas de mal.
Continue, Sophie.
Sophie. — Je m'explique. Je suis une personne très sérieuse, moi. Mon nom l'indique : Sophia, sagesse. Je ne demande pas le Pérou. Je me rends compte, comme ça, d'instinct, qu'il est délicat et bien difficultueux de nous faire un cours d'amour préparatoire, surtout dans les maisons d'éducation religieuses où nos bons parents nous ont mises à l'abri.
suzon. — Allons donc !
blanchette. — Pourquoi pas ?
Sophie. — Mais... d'autre part, je sens, avec une grande force, qu'il y a cependant une innovation qui s'impose, et que s'en tenir à ce sujet au silence, à l'abstention pure et simple, n'est pas suffisant.
suzon. — Bravo!
Sophie. — Il faut faire un pas en avant.
blanchette. — Une enjambée.
Sophie. — Non.
PIERRE. — Dites votre pas.
SOPHIE. — Eh bien... On devrait nous
c'est l'amour filial, un amour très important. Ça n'est pas l'amour. Vous aimez vos frères et vos sœurs, un autre genre d'amour. Ça n'est pas l'amour. Vous aimez votre prochain, vous êtes bonnes et charitables,
ça n'est pas non plus l'amour. Vous aimez les chiens, les oiseaux, les fleurs, les chevaux et les étoiles. Ça n'est pas l'amour. Vous aimez Dieu, la Vierge et les saints, c'est le plus grand, le plus pur, le plus sacré des amours, celui-là, mais ça n'est pas l'amour, ce qu'on appelle couramment, ici-bas, l'Amour, le seul, le vrai, avec un grand A. Car, en dehors de tous ces amours que je viens de vous énumérer, il y en a un autre qui n'a rien à voir avec eux, un amour que vous ne connaissez pas et que vous connaîtrez, qu'il faut connaître, et c'est de celui-là que je viens avec vous m'entretenir un peu. »
blanchette. — Oh ! Et qu'est-ce qu'il dirait ?
Sophie. — Ça, je ne sais pas, puisque je ne suis qu'une de ses futures petites auditrices, mais je sens vaguement qu'il aurait à nous conter des choses très intéressantes et très belles, qu'il pourrait, sinon tout nous dévoiler de ce grand secret, du moins nous en lâcher quelques bribes, entr'ouvrir la porte. Il n'est pas possible que l'amour soit une chose si profane, si honteuse et si épouvan-
table qu'on ne puisse rien nous en dire, pas la plus petite syllabe, et qu'on nous laisse arriver le nez dessus le jour du mariage, neuves comme l'enfant qui vient de naître.
On ne doit pas éviter de nous parler de l'amour, ni rougir, ni sourire avec des airs entendus et scandalisés, quand nous en parlons, ni nous fermer la bouche, dès que nous insistons avec trop de complaisance.
C'est un sujet reconnu par l'Etat, par tout; c'est dans le domaine public. Chaque fois que nous prononçons ces cinq lettres :
amour, on nous regarde comme si nous lâchions un gros mot. Alors, il ne fallait pas ijous l'apprendre, ni le dire à tout bout de champ devant nous ! Enfin l'amour — j'y pense — doit comporter des obligations, des devoirs, des sacrifices, des dévouements et de la peine, un tas de choses pas drôles ? Qu'on nous parle de ça au moins, si on ne peut pas nous en dire tout de suite les côtés croustillants et défendus, les joies malsaines et dangereuses, paraît-il, pour nos jeunes âmes qu'il vaut mieux laisser...
SUZON. — ... Dans la sainte ignorance.
Sophie. — Pas du tout... Dans le doute encore plus pernicieux, dans l'impatience, et la curiosité, cent fois plus nuisibles !
blanchette. — Elle a raison.
suzon. — Comme elle parle bien !
blanchette. — Sainte Sophie, tout ce que tu dis est de l'or !
SOPHIE. — Eh bien ! vous verrez qu'on n'en fera rien, et que les choses continueront pour nous d'aller éternellement aussi mal?
Tant qu'il y aura des jeunes filles, on les élèvera dans des placards, avec la même obstination étroite et mesquine, loin de tout.
blanchette. — Loin de l'amour !
pierre. — J'en ai peur.
SUZON. — Et personne n'aura pitié de nous.
blanchette. — Même pas nos frères, qui refusent de nous mettre sur la voie.
pierre. — Ce n'est pas mon métier.
blanchette. — Mais toi, si on t'avait dit la même chose, quand tu étais petit... la première fois que tu as voulu te renseigner sur l'amour... ?
pierre. — Oh ! moi ! c'est différent. J'ai jamais rien demandé à personne, d'abord.
BLANCHETTE. — Voilà ! Les hommes, ça apprend tout seul.
SUZON. — Quel malheur d'être filles !
SOPHIE. — Pourquoi mes parents ne m'ont-ils pas choisie garçon?
BLANCHETTE. — Enfin, plus tard, on se rattrapera, n'est-ce pas?
petit paquets; elle retire ses gants de fil noir et elle attend, l'œil errant sur les portraits de famille accrochés aux murs. Et il y en a un surtout qui attire chaque fois ses regards, celui du marquis Gustave-Agénor de Kerfaut, demi-grandeur nature, en bottes et tricorne; et à cheval, orné de cette inscription peinte sur le cadre en lettres cérémonieuses : « 11 monte l'andalou Florido, qui lui a été donné par Sa Majesté Louis XV »• Aussitôt, le petit marquis de Kerfaut entre avec jeunesse, blond, gai, tête haute et humant la vie, l'air un peu écureuil.
LE marquis. — Pardon, mademoiselle.
C'est moi. Je suis chargé de vous dire qu'aujourd'hui ma sœur ne pourra pas prendre sa leçon.
rose. — Mademoiselle est malade?
le marquis. — Non. C'est une tante à nous, du côté de ma mère, ma tante Vergonnes, qui habite en Poitou. Elle est sérieusement touchée. Alors, ma sœur a dû filer ce matin avec ma mère. S'il y a un malheur, je les rejoindrai. Voilà.
ROSE. — C'est très bien, monsieur.
le marquis. — On aurait voulu vous prévenir, vous envoyer un bleu pour vous éviter la course et le pataugis par ce vilain
temps, d'autant que vous demeurez loin, je crois?
rose. — Oh! ça ne fait rien, monsieur.
iRQUIS. — Mais, vous
m a été bousculé..,
. — Oui. Je me rends
Alors, à quand? à
rochain ? Faut-il que
e un mot de vous?
iarquis. — Pas la
ine. A jeudi. D'autant
que, d'ici là, il y
aura fatalement une
ution , dans un sens
ou dans un autre. Et
dans les deux cas,
jeudi prochain , Jeanne
et ma mère seront de
retour.
rose, avec un petit
salut de tête. — Monsieur. (Elle va pour
sortir.)
LE MARQUIS. — Attendez une seconde 11 pleut à seaux. (Soulevant un rideau.) Et que ça déferle bien encore! D'ailleurs, j'ai
remarqué, quand il tombe de l'eau à Paris, c'est toujours dans notre rue que ça mouille le plus... Oui, c'est épatant ce qu'il pleut rue de Lille ! Asseyez- vous.
rose. — Je n'ai pas beaucoup de temps.
LE marquis. — Allons donc ! Si ma sœur avait été ici, vous ne seriez pas partie avant une heure ?
rose. — Ce n'est pas la même chose. Je vous assure que je suis très pressée,, monsieur.
le marquis. — Restez jusqu'à la fin de l'averse. Je le veux. (Avisant les paquets enveloppés qui sont sur le piano.) C'est à vous ?
rose. — Oui. J'allais oublier... Voudrezvous avoir l'obligeance de remettre ceci à mademoiselle votre sœur? Ce sont des achats dont elle m'a chargée...
LE marquis. — Quoi c'est? sans indiscrétion? Je suis très curieux.
rose. — Oh! on peut regarder. (Elle défait le paquet.) C'est une pelote et un cadre en vieille soie...
le marquis. — Comment ! Jeanne achète
de ces affaires-là? C'est très laid... Vous ne trouvez pas... voyons?
rose, interdite. — Peut-être... Je ne sais pas...
le marquis. — Où diable avez-vous déniché ça?... Dans les prisons?
rose. — Je ne l'ai pas déniché... C'est maman et puis mon frère qui font des petits objets... avec des morceaux de soie ancienne... Alors, comme mademoiselle votre sœur le savait, et qu'elle est très bonne... elle m'avait priée de lui choisir...
le marquis. — Oh! je suis une brute...
Je vous demande tout à fait pardon. Je vous ai blessée?...
ROSE. : — Pas du tout, monsieur... Si je devais me blesser pour si peu !
le marquis. — Ou fait de la peine?
rose. — Non plus.
le marquis. — J'en serais désolé. D'autant que je les avais mal regardés... Ils sont très jolis au contraire... ces petits machins... Le cadre surtout... là... avec ces fleurettes bleues... charmant!
rose. — N'essayez pas de réparer, allez.
Que ces pauvres choses soient laides ou jolies, ça n'a aucune importance, au fond.
C'est pour nous une façon de gagner un peu plus de pain. Je ne suis pas assez bête pour rrnire qu'on les achète par ad-
ion. Non, c'est afin de ■bliger, tout simplenent. Au revoir, monsieur, voilà le temps qui s'éclaircît.
LE MARQUIS. — . Ne partez pas encore. Alors , vous êtes donc malheureuse ?
rose. — Je ne me plains pas.
LE MARQUIS. — Vous
dites que votre frère travaille avec madame votre
mère à ces ouvrages... Il ne peut donc pas... ROSE. — Faire autre chose? Non. Il est paralysé... Pris de la moelle épinière depuis l'âge de cinq ans. Il est éternellement étendu sur le dos, dans une de ces grandes voi-
tures de malades, vous savez... longues, longues !
LE MARQUIS. — Oui... oui... je sais. Et quel âge a-t-il?
rose. — Seize ans. Maman découpe les cartonnages des objets, et lui... il colle les soies... Ça l'amuse, ce petit.
le marquis. — Ça ne le fatigue pas?
ROSE. — Si. En somme, c'est maman qui fait tout. Il n'y a qu'elle qui travaille. Sans elle ! . . .
le marquis. — Et sans vous.
ROSE. — Oh ! moi !
le marquis. — Ne dites pas ça. Je vous trouve joliment du mérite, surtout depuis tout ce que vous venez de m'apprendre.
Jugez! Je n'aime déjà pas le piano, moi !
rose. — C'est vrai?
le marquis. — Je ne peux pas le souffrir.
Tout le temps, j'attrape ma sœur. — « Comment peux-tu apprendre de ce fichu instrument? Lâche donc ta maîtresse! » A présent, je ne lui dirai plus ça, vous pensez bien?
Mais, c'est égal; qu'on se donne comme
vous tout entière au piano, pour son plaisir, ça me passe!
rose. — Pas toujours pour son plaisir.
le marquis. — Vous me comprenez? Ah çà ! je n'ai que des mots malheureux aujourd'hui.! Mais, quand vous avez commencé, quand vous vous y êtes mise toute petite, il fallait bien tout de même que ça vous plaise un peu?
rose. — Beaucoup.
le marquis. — Ah! vous voyez !
rose. — C'est un dur maître que le piano, sans doute, mais je lui dois cependant le meilleur de ma vie. Les heures, les journées, les semaines, les mois de travail qu'il m'a coûtés, sont les heures, les journées, les semaines et les mois pendant lesquels je n'ai pas souffert. Tant qu'on joue, on oublie, et les gammes tuent le chagrin. Il n'y a plus que les notes qui pleurent. Il semble alors, à ces instants-là, que les misères s'échappent et s'en vont par le bout des doigts, qu'on répand ses soucis et ses idées noires en arpèges, en trilles, en accords, et qu'il n'en reste plus rien en vous. Quand on quitte le
LEURS SŒURS 2tf
tabouret, après cinq ou six heures d'exercices de vélocité... ah! on est léger, on a tout secoué. C'est comme quand on vient d'aller à confesse.
le marquis. — Possible. Pourtant, moi, je sens que si j'avais des embêtements à l'esprit ou au cœur, c'est pas le Pleyel à queue qui me les enlèverait. Ah! Dieu, non!
Le cheval, oui, à la bonne heure! Sans compter que ça doit être d'un difficile, ce meuble... avant d'en arriver à votre force!
rose. — Il faut travailler. J'ai commencé à six ans. J'en ai dix-neuf.
le marquis. — Treize ans de clavier!
ROSE. — Oui. Et je n'ai obtenu qu'un premier accessit au Conservatoire.
le marquis. — Pas un prix! Et jouant comme vous jouez. Il était donc sourd, votre jury? Car j'ai beau détester la musique, je m'y connais assez pour savoir que vous avez un grand talent!...
rose. — Oh! je tapote.
LE marquis. — Pas de fausse modestie.
Jeanne et ma mère l'ont dit bien souvent devant moi : « Quel dommage que cette
petite qui a tant de talent soit obligée de donner des leçons pour vivre! C'est un
i a beaucoup ie ça.
- Ah bien !
;moiselle, je très adroit mais , tout ;e après-midi Moi qui miju'à présent, iano et sur , un tas de es fausses et idés... Vrai!
suis revenu!
SE. — Qu'est- [uevous vous laginiez ?