‹ Leurs sœursChapitre 2 sur 21 · AU PETIT JOUR · texte numérisé non relu

AU PETIT JOUR

Cinq heures du matin, en avril. Françoise Dugantier est dans sa chambre, dont les deux fenêtres, au premier d'une belle maison, donnent sur le boulevard Haussmann. En toilette de nuit, elle s'apprête A se coucher. Sa robe de bal et les jupes de soie qu'elle a quittées débordent des sièges. A ce moment, on frappe à sa porte.

Françoise. — C'est toi, Paul ?

paul, à travers la porte. — Oui.

.ntre.

. habit, l'air très abattu.

i de la lumière sous ta mps que tu es de retour?

RANÇûiSE. — Je ne fais d'arriver. Je me suis îabillée au galop, iUL. — Tu t'es amusée?

D.ANÇOISE. — Chez les aumont...? A mourir.

— ... C'était le Père- Lachaise !

PAL'L. — Raconte tout de même.

Il s'assoit.

Françoise. — Attends que je grimpe au berceau. Ferme les yeux, je ne regarde pas.

: saute au lit, légère.) est tout de même mieux des vaches, comme dit ïumont.

Qui ça y avait-il ?

Françoise. — Toujours les mêmes.

paul. — Rien de neuf en hommes ?

Françoise. — Ni en femmes.

PAUL. — Tu as dansé ?

Françoise. — J'ai passé par pas mal de mains. Je suis sûre que j'ai la marque des doigts sur la peau, tellement il y en a, parmi ces imbéciles, qui me pétrissaient la taille.

paul. — C'est que tu leur plaisais fort,

Françoise. — Ça me laisse fraîche.

paul. — Pourquoi danses-tu, si ça t'ennuie d'être tripotée?

Françoise. — Que veux-tu que je fasse avec tes semblables ?

paul. — On cause. On échange de gentilles idées.

Françoise. — Tu es bon avec ton échange! Il n'y a que moi qui fournis. Non, tant qu'à faire, j'aime mieux cirer les parquets. Au moins, pendant qu'ils dansent, ils ne parlent pas : c'est toujours ça de bénef.

paul. — Moi je parle en dansant. Je peux.

FRANÇOISE. — Oh! toi, toi! Aussi, tu es extraordinaire, tu ne fais rien comme tout le monde!

paul. — C'est vrai. Même quand je m'embête, je m'embête d'une façon spéciale, mieux que les autres. Alors, ce n'est pas encore cette nuit que tu m'as ramassé un beau-frère ?

FRANÇOISE. — Non.

paul. — Presse- toi, tu sais!

Françoise. — Je commence à tourner à la vierge douairière, je m'en rends compte.

Qu'est-ce que tu veux! Ils me dégoûtent tous.

paul. — Évidemment. Mais ce n'est pas une raison.

Françoise. — Tu trouves?

paul. — Bé dame! On se marie tout de même. Achète le moins repoussant. Avec le temps, il s'améliorera, il se fondra, et d'ici un an et demi, quand il ne sera plus pour toi qu'un père... eh bien, t'auras un

petit monsieur d'époux bien comme il faut,

bien convenable.

Françoise. — Tu en as de guillerettes!...

paul. — La

fille de Dugan-

tu as? Faut qu'un homme profite de ça.

C'est la loi humaine. Serais-tu égoïste?

Françoise. — L'existence à deux ne me sourit pas.

paul. — Monte à l'autel. C'est une corvée à avaler. Avale-la vite et que ça soit fini.

Françoise. — Tu vas me juger ambitieuse ? Je voudrais que ça ne fût pas une corvée. Je tiendrais à me marier

avec plaisir, comprends-tu ? Je commence

par instants à désespérer, mais tout de même...

paul. — Tu demandes l'impossible !

Françoise. — Pourtant...

paul. — L'impossible! J'ai réfléchi plus que je n'en ai l'air à ma figure; eh bien, j'ai fait cette profonde observation, mon chou : que toutes les grandes choses indispensables de la vie, comme de venir au monde, ou de claquer, ou de manger, ou d'aimer... c'étaient des corvées, de sales corvées. On les enjolive, .on les assaisonne, parbleu ! On met des mots et de la musique

autour, mais il n'y a pas de sauces qui tiennent, il faut toujours gober l'affreux poisson! Le mariage est un de ces poissons-là, pareil à la naissance et à la mort. Tu me diras qu'on n'est pas forcé de se marier? Si, moralement on l'est. Il n'est pas de bon ton que l'homme soit seul. Je crois que c'est un homme qui a dit ça.

Françoise. — Je ne suis pas un homme, moi.

PAUL. — Non. Et je t'en félicite! Mais tu te dois à son bonheur, au bonheur d'Adam.

Dieu t'a tirée de ma côte pour ça.

FRANÇOISE. — J'y serais bien restée !

PAUL. — Tu dis des bêtises. On ne se choisit pas. Sans ça je me serais mis dans une autre peau que la mienne. Enfin, bref, ce qu'il y a de sûr, c'est que ça n'est pas cette nuit que tu as mis la main sur celui qui sera le père de tes enfants ?

Françoise. — Non. Je me suis ennuyée comme je m'ennuie à tous les bals depuis trois ans. Cette pauvre maman, je me rappelle, qui me disait toujours de son vivant : « Ah! ma petite, pourvu que plus tard le

monde ne te tourne pas la tête? » Elle se trompait bien !

PAUL. — Oui. C'était une optimiste, maman.

Françoise. — Il ne me tourne que le cœur, le monde ! Mais maman l'adorait.

paul. — Tiens ! c'est après-demain son anniversaire ?

Françoise. — Oui. Déjà huit ans !

paul. — Comme le temps passe! Qui est-ce qui t'a ramenée de chez les Ribaumont?

Françoise. — Madame de Lancourt.

C'est presque toujours elle qui me ramène, chaque fois qu'elle se trouve là, et que papa ne reste pas jusqu'à la fin.

paul. — Et il n'est pas resté, ce soir?

FRANÇOISE. — Non.

paul. — Il est rentré avant?

Françoise. — Censé.

paul. — Pauvre papa !

FRANÇOISE. — Oui. Il a bien tort de se gêner. A quoi bon tous ces mystères ?

PAUL. — Il est persuadé que nous ne savons pas qu'il découche.

Françoise. — C'est enfantin.

paul. — Comme s'il n'était pas libre, à son âge, de faire ce qu'il veut? Enfin, nous, soyons gentils, n'ayons jamais l'air de nous en douter!... Tes père et mère honoreras...

Françoise. — N'aie pas peur. Et toi ? Je vois à ta figure que ça n'a pas marché non plus comme sur des patins ?

. PAUL. — Pas précisément.

Françoise. — Tu as passé la nuit au cercle?

PAUL. — Oui.

Françoise. — Et tu as encore perdu ?

PAUL. — Trois cents louis.

FRANÇOISE. — Les cinq cents francs que je t'avais prêtés ?

paul. — Nettoyés aussi.

Françoise. — Parfait.

paul. — Mais je te rattraperai ça tantôt à Auteuil. Il y a un nommé Croquignole, à dix-sept, dont personne ne se doute... Tu verras ce que je te prédis.

FRANÇOISE. — Guère confiance. Allons, ça va bien, toi et moi !

paul. — Ah! le fait est que moi au jeu, toi au bal, chacun sur notre tableau, nous sommes depuis quelque temps dans une sacrée passe!

Françoise. — Toutes les nuits, vers ces heures-ci, nous nous retrouvons pour échanger nos impressions...

PAUL. — Et elles sont plutôt anémiques, nos impressions! As-tu mauvaise mine, ma pauvre petite sœur! Tu es verte.

Françoise. — Et toi lilas.

paul. — C'est le petit jour qui vous fait ça. (Il va à la fenêtre et regarde à travers les rideaux.)

Françoise. — Le petit jour et le reste.

Nous avons sur la figure la couleur de nos âmes, voilà la vérité!

paul. — Nos âmes! nos âmes!

Françoise. — Tu ne crois pas à l'âme?

paul, avec mollesse. — Si, un peu, quand je me sens malade ; autrement...

FRANÇOISE. — Quoi ?

PAUL. — Rien. Je crois que nous sommes sur la terre pour faire certains gestes, toujours les mêmes, aux > .,...■ mêmes heures, et puis ap-"bonsoir , nous affaler .

connais les balayeurs de l'aube, tiens, ces pauvres bougres que nous voyons depuis tant de matins, quand nous revenons par les grands boulevards déserts, et qui, à la queue leu '.

balayent les trottoirs et chaussées vides, du mè geste monotone et cir laire, comme des moiss neurs las de faucher ?

FRANÇOISE. — Oh! oui, ils sont sinistres!

PAUL. — C'est t -v ? ' nous, c'est toi, c'est * =t * moi. Nous faisons, .'■ "

à notre façon, la même chose qu'eux. Nous balayons cette sale vie du

même air chagrin , avec les mêmes mouvements éreintés. Nous balayons, nous balayons : houp! encore une joie! encore une tristesse!... Tout ça, nous le poussons devant nous , avec ce bête de balai qui nous pèse aux bras et que nous avons plus d'une fois envie de laisser tomber.

Ceux qui se tuent sont ceux qui le lâchent.

Françoise. — Tu exagères!

paul. — Non. Quand tu danses, avec le même sourire de politesse, ta vingt-deuxième valse, tu balayes. Et moi, quand je répète pendant des heures : « Vos jeux sont faits, messieurs? » je balaye aussi.

Françoise. — Mais tu ne ramasses pas ?

paul. — Non. Tout ça est bien mélanco !

Françoise. — Raison de plus aussi pour croire un peu à l'âme, Paul, et à l'immortalité? Autrement, ça serait trop triste. Papa y croit, lui.

PAUL. — Peut-être quand il sera rentré?

Mais pas dans ce moment-ci. Bonsoir, petite sœur, je vais m'anéantir. (Il V embrasse.)

Françoise. — Bonsoir. Moi aussi, je n'en peux plus. Je tombe de sommeil, et pourtant ça n'est pas bon, pas agréable... c'est de l'envie de dormir triste.

PAUL. — Toujours du balayage. On balaye tout, jusqu'à son sommeil, jusqu'à ses rêves. Ah! fichu sort! (Il s'en va.)

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