‹ Leurs sœursChapitre 3 sur 21 · FRERE CATHERINE · texte numérisé non relu

FRERE CATHERINE

CATHERINE BRESSOL, 29 ans, ALBERT VRÉMOND, 40 ans.

Chez les Bressol. Un petit salon modeste, avec un harmonium, des vues de Jérusalem et des dos de fauteuil en crochet. Quartier de l'Observatoire. Sur les meubles et la cheminée, des photographies d'enfants, en quantité. Catherine et Vrémond sont seuls, une après-midi

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de mai. Il fait beau, et les fenêtres grandes ouvertes laissent apercevoir par une échappée les jardins du Luxembourg.

vrémond. — Songez que voilà vingt ans que je suis un ami de votre père. Je vous ai vue toute petite ?

Catherine. — Je me rappelle très bien.

VRÉMOND. — J'ai donc le droit de vous parler à cœur ouvert, et vous pouvez aussi m'écouter, de même, sans rougir?

Catherine. — Mais oui.

vrémond. — Pourquoi ne voulez- vous pas de moi ? Vous me connaissez pourtant assez, mon Dieu, depuis le temps? Vous savez bien que je ne suis pas méchant...

Catherine. — Vous êtes un homme...

vrémond. — Allons, quel homme suis-je ?

Catherine. — Un homme excellent, très bon . . .

vrémond. — Je ne suis pas très bon. Mais je crois que je vous rendrais la vie heureuse, plus que vous ne l'avez.

Catherine. — Oui et non.

vrémond. — Qu'entendez-vous par là?

Catherine. — Rien. Parlons d'autre chose.

vrémond. 7— Non. Je veux que nous ayons aujourd'hui une explication définitive.

Catherine. — Nous allons nous faire du chagrin à tous les deux.

VRÉMOND. — A moi surtout, je m'en doute. Répondez. Vous ne m'aimez pas ?

Soyez franche. Ça ne me fâchera nullement.

CATHERINE. — Moi, mon ami ! Mais si.

vrémond. — Vous m'aimez !

Catherine. — De tout mon cœur.

vrémond. — Vous m'aimez ?

Catherine. — Et je crois bien que c'est depuis toujours.

VRÉMOND. — Pourquoi me le dites- vous seulement aujourd'hui, quand je vous l'ai déjà demandé tant de fois ?

Catherine. — Parce que vous m'y forcez, d'abord. Et puis, surtout, parce que j'ai pris aujourd'hui mon grand parti.

VRËMOND. — Vous me faites peur. Ne me donnez pas de fausses joies.

CATHERINE. — Des fausses joies ? Ah !

pauvre ami !

VRËMOND. — Qu'allez-vous me dire?

CATHERINE. — Je ne me marierai jamais.

VRËMOND. — Voilà ce que rw p^2S'' r '

j'attendais, voilà ce que je... ; jj ! j C'est fou, c'est crim Pourquoi ? Tout le m vous en prie. Votre père, votre mère, les enfants... Tous vous en conjurent.

CATHERINE. — Je

le sais. Mais justement, ils me le disent trop, les braves gens! S'ils ne me le

disaient pas tant! Le. u<^»> ^i- .^ i

meilleure preuve qu'il faut que je *."i

reste. Écoutez-moi. Vous connaissez la maison, je n'ai rien à vous apprendre, et vous savez comme elle est lourde ?

VRËMOND. — Mais précisément! Laissez-

moi vous aider. Aimons - nous . Marionsnous. J'ai ma place de comptable à la Semaine catholique. C'est quelque chose.

J'ai encore...

Catherine. — Ne m'interrompez pas, pour que je puisse bien vous expliquer toutes les choses. Père et mère ne rajeunissent pas, et nous sommes six enfants.

vrémond. — Cinq. Alexis ne compte plus. Depuis qu'il est aux spahis, il se suffit à lui-même.

Catherine. — Il faut bien encore de temps en temps lui envoyer un petit mandat... Mais mettons cinq pour vous faire plaisir. Sur ces cinq, si j'avais au moins une sœur ! Mais quatre garçons ! Comment voulez-vous que je laisse là ces quatre grands bonshommes dont l'aîné a seize ans, et le dernier dix ans à peine ? Ça n'a jamais été mes frères, c'est comme mes enfants. C'est moi qui les ai élevés plus que maman. J'ai appris le grec et le latin pour leur corriger leurs devoirs. C'est toujours moi qui ai copié les pensums.

VRÉMOND, . " *" — *"*- - :i

Et qu'est-ce donc votre m* CATHERINE Oh! la bonnt Ne l'accusez r.

Elle n'avait le temps d'élever les petits. Elle élevait papa !

(Riant.) Je veux dire qu'elle s'occupait de lui et qu'elle était toute à mauvaise sani leurs, réclama sence contini mère. En qu:

a dû aller à \ bien tourment

vrémond. — Bah ! il s'est admirablement rétabli. En vieillissant il s'est fortifié,

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Catherine. — D'apparence. Mais il n'est guère solide. Songez que voilà dixhuit ans bientôt qu'il est maître de chapelle aux Carmes et qu'il y tient les orgues? Et il n'a pas manqué une fête, ni un office pendant ces dix-huit ans ! Avouez que c'est superbe? Aussi, je suis bien fière de papa !

VRÉmond. — Oui, mais il y a quelque chose que je trouve plus méritoire encore.

C'est le métier que vous avez fait pendant toute votre jeunesse.

Catherine. — Chut ! Vous allez dire de vilaines bêtises.

VRÉmond. — Vous vous êtes tuée à tout mener de front ; les parents, le ménage, les petits frères et les grands !... Et aujourd'hui vous voulez continuer, sacrifier à jamais votre vie, votre avenir? Eh bien ! non et non !

Catherine. — Si, Alfred. Il le faut. Ne me faites pas de peine ; j'en ai déjà un peu plus que vous ne pensez. Je ne peux pas, je ne dois pas me marier. Ma place est ici, à la maison, et on y aura besoin de moi long-

temps encore. Je le dis sans orgueil ; je leur suis indispensable à tous.

vrémond. : — Mais vous resteriez toujours là. Avec cette différence que nous serions deux pour les aider, au lieu que ce soit vous toute seule !

Catherine. — Non. En étant à vous, je cesserais forcément d'être à eux. En tout cas, je leur appartiendrais moins, et leur faiblesse me réclame tout entière. Du jour où j'aimerai en dehors d'eux, le sol leur manquera. Ils sont si peu pratiques !

vrémond. — Et vous? Ah ! vous ne l'êtes guère pour votre bonheur !

Catherine. — Mon bonheur est une chose si secondaire, allez !

vrémond. — Et le mien? Qu'en faitesvous du mien ?

Catherine. — Vous saurez bien vous passer de moi, à la longue. Les hommes s'arrangent toujours.

vrémond. — Vous croyez ça? C'est cruel, vraiment ! Voilà des années que je vous aime en silence et que je vous attends.

Aujourd'hui, vous me repoussez à jamais, et pour toute consolation,

vous me dites qy~ : - c --'-~ :

m 'arranger? Non, therîne, je ne m'ar gérai pas. Ou s m'arrange, ça sen dans mon chagrin.

pour en tomber ma et en mourir.

CATHERINE. — davantage. On ne meurt pas de cha- . grin si aisément et à heure fixe. "^ La tristesse et *1 la misère font vivre et soutienn bien, quelquefois mieux que la joie et la richesse. Vous vivrez ' avec mélancolie, en n'étant pas tout à fait heureux. Moi, je vivrai, pensive souvent, en n'étant pas tout à fait heureuse. Mais nous vivrons, comme vivent tous les hommes, mon

Dieu ! avec les trois quarts de leurs rêves sacrifiés, et le dernier quart mal réalisé.

VRÉmoxd. — Et qu'est-ce que nous aurons pour nous distraire et nous réconforter ?

Catherine. — Nos regrets, si nous avons le temps.

vrémoxd. — C'est tout le contraire de l'espoir, les regrets, ma pauvre Catherine! Et ça fait bien du mal !

Catherine. — Non, les regrets ne font pas de mal, ils sont permis aux faibles, aux petits, aux malheureux, aux patients.

Ils leur sont même salutaires. Les regrets, c'est la poésie du dévouement, le regard jeté en arrière par les résignés, le soupir qui s'échappe aux heures où le devoir pèse trop lourd. Ne nous interdisons pas les regrets, nous y avons droit; c'est comme la monnaie de nos sacrifices.

vrémond. — Vous dites de belles phrases, Catherine. Mais nous sommes bien malheureux. Et par un si beau temps ! Dire qu'à cette minute, par ce soleil qui fait penser à

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partir en voyage, il y a des gens qui s'aiment et qui se tiennent par la main, sans souci, et ne pensant qu'à leur joie !

Catherine. — Que voulez-vous ! Et puis ne soyez pas si romanesque. Le roman n'est pas pour nous autres.

vrémond. — Je ne suis pas romanesque.

Catherine. — Un peu. On l'est souvent dans sa petite sphère, plus qu'on rie s'en doute. Pourquoi m'avez-vous aimée , moi Catherine, qui ne suis ni jeune...

VRÉMOND. — Oh ! oh !

Catherine. — Trente ans, l'année prochaine, Alfred.

vrémond. — Eh bien ! et moi qui en ai quarante ?

Catherine. — Ni jeune, ni belle. Je pourrais même dire laide. J'ai une grande bouche, un gros nez. Rien de la femme.

Pas de grâce, ni d'élégance pour deux liards. — « Frère Catherine! » comme m'ont baptisée les enfants. Et voilà que vous vous étiez mis en tête d'épouser frère Catherine ? C'est du roman, mon ami, du roman feuille-

ton. Revenons à la réalité. Tout à l'heure, Pierre et Gaston vont rentrer; il va falloir que je leur donne leur leçon de géométrie.

La voilà, l'histoire ! Et puis après, j'aurai l'œil au dîner, parce que notre vieille Marthe n'a plus sa même sûreté de main, qu'il y a ce soir un soufflé et que, si je ne m'en mêle pas, elle nous apportera un soufflé plat comme une sole. Riez donc ?

vrémond. — Je n'ai pas envie.

Catherine. — Mais moi non plus. Seulement je me force. Il faut se forcer. Si je me laissais aller et si je pensais comme vous aux hirondelles et au ciel bleu, adieu tout mon courage ! Aussitôt je serais à bas, et la maison aussi, père, mère, les petits, tous à bas. Soyons gais, soyons gais pour accomplir notre devoir et donner aux autres l'envie de faire le leur !

vrémond, triste. — Soyons gais, soit.

Alors, jamais ?

Catherine. — Pas maintenant, voilà tout ce que je puis vous dire.

vrémond. — Et plus tard ?

Catherine. — Je ne sais pas... Je n'ose

pas... Je ne peux guère fixer un délai... ni rien préciser. Pourtant...

VRÉmond. — Pourtant... achevez.

Catherine. — Dans quelques années, dans longtemps... si cela ne vous effrayait pas trop... quand les enfants seront grands, et casés, quand père et mère... les chers braves gens... Hélas! ils ne sont pas éternels ! . . . Alors , oui , peut-être . . . une fois toute seule, si vous êtes toujours dans les mêmes idées...

vrémond. — Je vous attendrai , Catherine, je vous attendrai !

Catherine. — Merci. Dans ce temps-là, alors, je serai votre femme. Comme je serai vieille, par exemple !

VRÉMOND. — Et moi qui serai tout gris !

Mais comme nous nous serons bien gagnés !

Catherine. — Oui, je crois que nous aurons le droit d'être heureux.

vrémond. — Je le suis déjà. (Il lui prend les mains qu'il embrasse.) Je vous aime tant, frère Catherine !

Catherine, retirant ses mains. — Chut !

J'entends père et mère dans l'antichambre.

Il ne faut pas qu'ils se doutent que nous nous aimons autrement que d'amitié...

VRÉMOND. — Leur cacher ? Pourquoi ?

CATHERINE. — Parce qu'ils sont tellement bons, qu'ils voudraient que nous nous épousions tout de suite... et qu'il ne faut pas.

vrémond. — C'est vrai. J'oubliais.

M»» CHAINON, la coiffeuse. ,f'- I

Chez les Bresseuil, six heures du soir. Au milieu d'un vaste cabinet de toilette ou on se vort de tous côtés et dans tous les sens, tant il y a de g/aces, Jeanne, coiffée à t'Ophétie, les cheveux épars entremêlés de fleurs, parle et gesticule avec animation. M"" Chaînon achève de poudrer Pauline pour le dîner de « télés > qui a lieu â la maison. Pauline est coiffée fin Louis XVI.

JEANNE. — Je te dis que c'est la vérité.

Torigny, le petit Torigny, le beau, le seul, épouse Françoise, notre amie Françoise de Cyran.

Pauline. — Mais non.

Jeanne. — Est-ce drôle que tu ne veuilles pas me croire?

Pauline. — Tu me fais rire.

MADAME CHAINON. — Si VOUS bougez

comme ça, mademoiselle, je vais vous rater vos bouclettes.

Jeanne. — Puisque je te dis que je le sais, par mon cousin, qui est l'ami intime de Torigny. C'est un mariage fait, archifait.

Pauline. — Refait.

jeanne. — Ecoute-moi donc au lieu de chercher à être spirituelle. Il lui a même donné sa bague. Tu vois si c'est avancé?

Un rubis gros comme mon poing , ma chère !

Pauline. — Seulement ? Ton poing n'est pas énorme !

jeanne. — Non, pas comme poing; mais comme rubis je le trouverais d'une fameuse dimension !

Pauline. — Eh bien ! que veux-tu que je te réponde? Tant pis si c'est vrai.

JEANNE. — Tant pis pour qui, à ton idée?

PAULINE. — Pour tous les deux.

jeanne. — Juste ce que je pensais. Et c'est pour ça que je suis d'une colère !

Pauline. — Tu es bien bonne. Qu'est-ce que cela peut te faire que Torigny se marie ? Tu en avais envie?

jeanne . — Moi ? Ah ! grands dieux , non! Tu es folle? Ah çà ! où as-tu la tête ?

Pauline. — Dame! Tout à l'heure, à la façon dont tu disais : le beau Torigny !

madame chaînon. — Et mademoiselle n'est pas la seule. Bien des dames que je coiffe ne parlent pas de lui en d'autres termes. Ah! j'en connais de mes clientes qui vont bisquer en apprenant ce mariage !

Pauline. — Ça les regarde. Moi, je ne le trouve pas beau, ce jeune seigneur. Loin de là.

JEANNE. — Ni moi. C'est par ironie ce que j'en disais. D'abord, il est petit.

Pauline. — De taille moyenne.

jeanne. — Enfin, ni petit ni grand. On ne sait même pas. J'ai horreur de ça. Pour moi il faut qu'on soit tout l'un ou tout l'autre.

Pauline. — Don Quichotte ou Tom Pouce ?

jeanne. — Mais oui, et puis il a de la barbe.

Pauline. — C'est ce qu'il a de mieux.

Elle est frisottée, elle est tout plein gentille, la barbe à Torigny. Du vrai astrakan de manchon.

jeanne. — Du crin de fauteuil. Tu sais ce qu'on prétend?

PAULINE. — Non. Dis vite.

jeanne. — Qu'il y met des bigoudis, avant de se coucher.

Pauline. — Oh! ça doit être charmant* Le soir des noces, Françoise aura là un beau petit coup d'œil.

madame chaînon. — Ces demoiselles sont terribles.

pauline. — Par exemple, il danse à ravir.

Jeanne. — Pas mal. Mais il s'écoute trop valser, il s'éternise, il danse trop mou, trop rond, trop sucré. J'aime ~ J <""' quelqu'un de moins parfait, mais plus nerveux.

Pauline. — Le fait est qu'avec son auréole de conducteur de cotillon, il paraît souvent un peu ridicule.

Jeanne. — Dis qu'il est daim.

Pauline. — Jeanne !

madame CHAINON.— Oh! mademoiselle!

Une jeune personne si bien élevée!

Jeanne. — Quoi! C'est un vilain mot? Ça a un sens malpropre ?

PAULINE. — Non. Mais...

madame chaînon. — Ça n'est guère comme il faut.

Jeanne. — Mon frère l'emploie tout le temps.

madame chaînon. — Monsieur votre frère est un homme, d'abord, et puis un militaire.

jeanne. — On leur en demande moins.

Compris. Je retire daim. Cette pauvre Françoise n'en sera pas plus heureuse, allez!

C'est égal, s'enchaîner pour un rubis, non, ça n'est pas payé.

Pauline. — A vrai dire, je ne les vois guère mariés.

jeanne. — Ils n'ont rien de commun, ma chère, aucun goût, rien. Ah! elle ne s'amusera pas tous les jours !

Pauline. — Sans compter qu'il pourrait bien la battre ?

jeanne. — Tu m'ouvres des horizons... Il la battra. Pour sûr, il la cognera.

Pauline. — Il est très violent. Sale nature, au fond. Égoïste, sournois, toujours replié sur lui-même. C'est un petit monsieur noir et lustré. Il a la nature de sa barbe, tiens.

jeanne. — Tu as mis le mot dessus.

Pauvre Françoise ! Si on la prévenait tout de même?

Pauline. — C'est bien délicat.

jeanne. — Oui, tu as raison. Si elle doit souffrir, il vaut mieux, même dans son intérêt, ne pas l'en empêcher.

Pauline. — Elle s'apercevra bien assez tôt qu'elle a fait une bêtise. A quoi bon lui dire avant?

madame chaînon. — Ces demoiselles agissent très sagement. Il ne faut jamais mettre le doigt entre le mariage et l'écorce. Là , voilà notre coiffure qui commence déjà à chanter.

(Elle lut tend un miroir à main.)

JEANNE

Veux-tu que je t'apprenne encore quelque chose sur Torigny?

PAULINE . — Oui , pendant que nous y sommes.

Jeanne. — Eh bien! il a des fausses dents.

Pauline. — Pas toutes?

Jeanne. — Non. Huit ou dix. Celles qui se voient. Les plus étincelantes.

PAULINE. - — Oh !

JEANNE. — Et il paraît qu'il porte un corset pour lui tenir la taille, parce que sans ça elle tomberait, elle s'affalerait. Tu n'as donc jamais remarqué son dos?

Pauline. — Non. Je ne regarde pas le dos des messieurs.

Jeanne. — Tu as tort. Ils regardent bien le nôtre. Il est mamelonné, son cher petit dos. Avant deux ans, cet enfant sera bossu.

Un de nos plus jolis voûtés.

madame chaînon. — Mademoiselle Jeanne exagère. Des gens qui l'entendraient croiraient d'abord qu'elle est méchante, et ensuite qu'elle dit tout ça par dépit.

JEANNE. — Dépit de quoi ?

madame chaînon. — De voir Torigny se marier...

jeanne. — Ah ! Elle est bonne ! Vous en avez de verdâtres, vous savez!

madame chaînon, rectifiant. — ... Ou plutôt Françoise de Cyran se marier.

Pauline, pincée. — C'est vrai que Françoise est notre cadette à toutes les deux. Elle aurait bien pu attendre que nous fussions casées.

Jeanne. — Qu'est-ce que ça prouve?

Qu'elle n'est pas difficile et qu'elle se jette à la bouche du premier venu, voilà tout. Si vous croyez que ça me fait quelque chose que Françoise se marie et qu'elle épouse tous les Torigny de la terre, vous vous mettez votre fer à friser dans l'œil, ma bonne madame Chaînon ?

Pauline. — Et à moi donc ! Ce que je m'en moque !

JEANNE. — Tout ce que nous en disons, c'est uniquement par intérêt pour Françoise qui est une bonne amie à nous.

Pauline. — Elle va faire une boulette et ça nous attriste. Il ne faut pas chercher plus loin.

Jeanne. — Mais non. Et, en attendant, elle ne s'amène pas vite, Françoise.

madame chaînon. — Elle est du dîner?

Pauline. — Sans doute. Qui est-ce qui serait invité si elle ne l'était pas?

MADAME CHAINON. —

■a-t-efle avoir?

JEANNE

— Oh! satisfaite et enchantée, parbleu!

MADAME CHAINON. — Vousn'yêtes pas. Je veux dire quelle tête arran gement?

— Paysanne

Bien banal.

— C'est ce

qui lui va ' ; ' ; ' ' '""" le mieux .

(Bruit à la porte. On frappe.) Entrez.

Françoise de ctran, faisant irruption toute joyeuse. — C'est moi. Bonjour, bon-

soir. Oh! Que vous êtes belles ! Comment ça va depuis avant-hier?

Pauline. — Toujours pareil. Et toi?

Françoise. — Moi? Mais...

jeanne. — Tu peux t'exprimer devant madame. C'est madame Chaînon, la première coiffeuse de Paris. Le tombeau des secrets.

madame chaînon, aimable. — Mademoiselle... (Elle sourit à Françoise.)

jeanne. — Dis-nous donc tes joies de fiancée. Raconte tes nouveaux bouquets, tes cadeaux? Hein, tu es heureuse? Tu n'en peux plus de joie ? Tant mieux pour toi, va ! Profites-en.

Pauline. — Oui, c'est ce que nous disions :

« Cette chère Françoise ! Ça n'est pas trop qu'il lui arrive du bonheur, parce qu'elle le mérite! »

JEANNE. — Nous t'aimons bien, tu sais.

Pauline. — Aussi ne te gêne pas, ma fille. Etale ton amour, rayonne sans pudeur.

Torigny est un des plus chics hommes qu'il y ait sur le marché de Paris en ce moment, et tu as fichtre joliment raison d'être fière.

madame chaînon, avec malice. — Il v en a plus d'une qui vous envie, allez, mademoiselle.

Pauline. — Ce n'est pas nous. Mais madame Chaînon a raison.

Françoise. — Ah çà ! avez-vous fini de m 'ahurir? Là. Eh bien, maintenant, regardezmoi en face. Est-ce que j'ai l'air content?

Pauline. — Plus que content. Transporté.

Jeanne. — Tu es radieuse.

Françoise. — Et savez- vous pourquoi?

C'est parce que tout est rompu.

PAULINE. — Hein ?

JEANNE. — Tu dis ?

FRANÇOISE. — Tout est rompu, à l'eau.

jeanne. — Tu n'épouses plus ?

FRANÇOISE. — Non.

PAULINE. — Mais ta bague?

jeanne. — Le rubis ?

FRANÇOISE. — Rendu. D'hier au soir.

jeanne, triste. — Oh ! ma pauvre mignonne !

Pauline, abattue. — Qu'est-ce que tu nous apprends là !

JEANNE. — Au fond, ça doit te faire quelque chose au cœur ?

FRANÇOISE . — Rien du tout.

PAULINE. — On dit ça.

Mais tu es triste intérieurement, et c'est bien naturel .

FRANÇOISE. — Mais non, encore une fois.

JEANNE. — Tu l'adorais.

FRANÇOISE. — Pas encoj

Jeanne. — Tant pis. Il ri tait.

PAULINE. — Tu ne décr pas de sitôt un pareil parti .

JEANNE. — Où tout se trouvait réuni.

PAULINE. — Le physiqu

JEANNE. — Le moral.

PAULINE. — L'intellige

JEANNE. — Le cœur.

PAULINE. — Le rang.

Jeanne. — La fortune.

PAULINE. — Tout.

Françoise, éclatant. — Vous m'embêtez!

Pauline. — Tu vois, tu nous injuries. La preuve que tu es vexée.

jeanne. — Moi, je t'excuse. A ta place, je serais archihumiliée.

Françoise. — De quoi? De quoi?

jeanne. — Mais, dame, d'être plaquée ainsi, à la veille de la signature.

FRANÇOISE. — C'est moi qui l'ai retapé, sotte. C'est moi qui l'ai envoyé balader. Ah çà ! pour qui me prenez-vous donc toutes les deux?

jeanne. — En ce cas, je ne comprends plus.

Pauline. — Nous donnons notre langue.

Françoise. — C'est tout simple. Il a cessé de me plaire, j'ai senti qu'il ne serait jamais obéissant et je l'ai remercié sans balancer. De telle sorte que s'il vous tente à présent...

jeanne. — Oh ! ma chère !

Pauline. — Tu vas un peu loin.

Françoise. — Puisque vous le trouvez si parfait, si supérieur, eh bien, vous pouvez y aller, et prendre ma suite.

Pauline. — Ny compte pas.

Françoise. — A votre aise. Et je vous connais bien, allez, mes bonnes chéries. Je vous connais à fond !

Jeanne. — Vraiment, ma bonne mignonne ?

Françoise. — Ce n'est pas moi qui suis vexée, mais vous.

Pauline. — Nous ? Allons donc !

JEANNE. — Et à quel propos, Jésus?

Françoise. — Parce que vous raffolez de Torigny.

Jeanne. — Raffolez! Nous Téreir^tions avant ton arrivée.

Françoise. — Justement. Ça vous fait rager qu'il m'ait demandée plutôt que vous, et même maintenant, vous êtes furibondes que je l'aie lâché avec autant de calme ! Est-ce vrai? Voyons (A madame Chaînon), vous, madame, qui paraissez pleine d'expérience, ai-je tort? Vous ne dites rien?...

Pauline. — Elle n'oserait.

madame chaînon, à Françoise. — Votre napolitaine penche à gauche, approchez que je vous la redresse.

Jeanne. — Dites tout de suite, au contraire, que c'est nous qui sommes dans la

vérité, Madame Chaînon, et que cette Françoise est une petite horreur.

Pauline. — Dites-le.

Françoise. — Ne le dites pas.

MADAME CHAINON. — Je vous répondrai quand vous serez mariées toutes les trois, et que je coifferai vos filles, là! Mais en attendant je sais bien ce que je ferais à votre place, je voterais qu'on s'embrasse.

FRANÇOISE. — Mais oui, embrassons nous. (Elles éclatent de rire.) Bêtes nous

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