EE" SCENE X LES MÊMES
LÉVIS (à part)
Ah! nous sommes perdus
DE BOUGAINVILLE (à Voltaire)
Par vous, tous nos griefs seront donc entendus: Soyez notre avocat.
VOLTAIRE
Oui, l’avocat du diable.
LÉVIS
Vous serez sérieux; quand l’infortune accable
Des Français comme vous, aidez-leur donc un peu: C’est tout notre avenir qui, là-bas, est en jen,
C’est le moment d’agir, c’est l’heure décisive.
VOLTAIRE Que voulez-vous, messieurs?
4 Prendre la défensive:
L’Angleterre vomit ses soldats par milliers.
Près de nous ses colons se sont éparpillés Ainsi que sur le sol les feuilles en automne.
Nous demandons de l’aide, et cela vous étonne?
Pour nous défendre faut-il attendre qu’enfin
On nous mette le pied sur la gorge? Est-ce en vain Que nous aurons franchi de si longues distances Et bravé les fureurs de la mer? Nos instar. ces
Par votre bouche iront à l'oreille du Roi,
Et gagneront son cœur.
VOLTAIRE
Mais dites donc pourquoi Prolonger de la sorte une lutte inutile?
+ DE BOUGAINVILLE
Jusqu'ici nous avons su vaincre, et l’on vacille?
VOLTAIRE
L’Anglais est toujours là, recommençant demain
Tout ce qi’il fit hier: sa défaite est un gain.
Elle ne peut, messieurs, que grossir son armée,
Comme en touchant la terre, à cette mère aimée, Un géant affaibli redevenait plus fort.
DE BOUGAINVILLE C’est qu’alors l'ennemi fait un suprême effort. Nous, nous sommes laissés sans vivres et sans atines. VOLTAIRE De Belle-Isle répond à toutes vos alarmes: .
L'envoi de nos soldäts ne férait qu'augmenter Ceux contre qui, dit-il, nous ne pouvons lutter.
LÉVIS
Ah! le rouge me monte au front rien qu’à l’entendre! Comment! mon beau Pays ne peut plus se défendre? Il ne peut se défendre et contre des Anglais! Sur ce théâtre hier témoin de nos succès!
Lui qui servit jadis tant de si nobles causes! Lui qui chassa, malgré maintes barrières closes, Par le bras d’une femme, au souffle de sa foi, Ceux qui découronnaient la tête de son roi!
Il ne peut se défendre et quand il a des hommes! Ah! qu’il en faudrait peu là-bas, comme nous sommes, Pour que tout combat fût de victoire suivi.
Quelle avide sangsue à son Cœur a ravi
: Et le sang et l’or dont il fut toujours prodigue ? Puisqu’il ne saurait plus opposer une digue À ses envahisseurs, garder tout ce qu’au prix De son héroïsme il a naguère entrepris ce De faire en Amérique, une nouvelle France:
Quoi! la fière Albion fait pencher la balarce! Et cette petite île est maîtresse des mers!
Elle a chargé l’Ecosse et l'Irlande de fers Et veut nous enlever PAmérique et l’Asie! Et la France, par Dieu, la nation choisie, Regarde et laisse faire! Où donc est tout son or, Son sang si généreux? elle en a bien encor : : Mais ce n’est plus, hélas! pour le droit et la gloire. : Je m’emporte: pardon. Ah! que dira l'Histoire?
VOLTAIRE Ceci: qu’en son vieil âge, elle ent d’autres loisirs, Fut pour tous les viveurs, le reine des plaisirs, Et pour tous les esprits, la reine des idées.
LÉVIS Dansez sur un volcan.
VOLTAIRE Ses flammes débordées Font la fête plus belle, ainsi que dans la nuit
L'étoile, l’œil des cieux, soudain nous réjouit. Notre vie est si courte, il faut bien qu’on s’amuse.
LÉVIS
Oui! pendant que l’on meurt là-bas, et votre muse Croit ainsi nous ouvrir une ère de grandeur?
VOLTAIRE
Je veux changer le monde. Est-ce avoir trop d’ar- [deur?
Oui! je veux remplacer par la philosophie Le vieux Christianisme.
Eh bien! je vous défie De le faire! l'Eglise a scellé les tombeaux De Rome, du barbare et de tous ses bourreaux, Et scellera le vôtre! Où donc est l'espérance Pour la mère et la fille? O Canada! Toi, France! Si semblables tous deux, qu’allez-vous devenir? On prêche le néant et non plus lavenir,
L’immortel avenir! Plus d’avenir .pour l’homme: Pour les peuples, aucun. Ah! tel est bien en somme La politique faite à nos pays lointains:
Vous nous préparez-là de superbes destins!