‹ Lévis, ou, Abandon de la Nouvelle-France [microforme]Chapitre 70 sur 70 · SOLDATS · texte numérisé non relu

SOLDATS

Non! non!

LÉVIS

Un étendard, c’est plus qu’un peu de fer:

C’est un être qui vit, quelque chose de fier, Une âme est dans ses plis, qui tressaille et s’envole. Ses claquements dans l'air, c’est bien une parole. Et comme je comprends sôn langage sans mots, Pleure en reconnaissant ses emblêmes si beaux! Ah! il est promené du couchanit à l’aurore, Et puisque, sous ce ciel, on le revoit encore Saluez, saluez ce glorieux drapeau:

C’est la France qui passe en ce monde nouveau!

(On lève les drapeaux, tous saluent.)

Bien! ne le livrons pas, ce cher lambeau de soie, Au gré de l’ennemi, comme une vile proie.

De cet outrage, il faut le sauver, je le veux,

Et même en le perdant. Là, voyez-vous ces feux? Les voici préparés pour la noble victime:

Tout en cendre, plutôt qu’une tache s’imprime A son front radieux! Appelez les drapeaux.

MALARTIC

Guiïenne!

(Le porle-drapeau s’avance.)

LÉVIS Que ses plis sont amples! qu’ils sont beaux!

\: PORTE-DRAPEAU

Ils couvraient de Cartier les blanches caravelles, Quand ce marin cingla vers ces terres nouvelles. Ils se sont déployés, depuis, du Saint-Laurent Au golfe du Mexique et toujours s’emplissant Par la main des Champlains et celle des Lasalles De moissons de lauriers, de palmes triomphales. La relique de tout un glorieux passé,

Cet emblême par tant de brises caressé,

A la voûte du temple avait ployé son aile.

Lorsque trahi, Québec ouvrit sa citadelle,

Je le pris, espérant que ce guidon béni

À nos couleurs bientôt se verrait réuni.

C’était notre gloire à nous, soldats de Guienne, Eh bien, au feu plutôt que l’ennemi le prenne!

MALARTIC

La Sarre!

LÉVIS

Comme encor ces antiques couleurs, , Malgré les ans, ont bien conservé les trois fleurs

- De lys.

PORTE DRAPEAU

La Trinité s’y grave en doux symbole.

Tel un groupe de trois colombes au ciel vole, Ces triples fleurs d’argent sèment ce champ d’azur. Cet étendard, sacré comme un nuage pur, Ombrageait l’ostensoir au pied du Mont-Royal Dans la nuit in.mortelle où naquit Montréal.

Et, quelques jours après, il guidait Maisonneuve Lorsque sur son épaule il portait de ce fleuve, Au rivage enchanteur. par des sentiers étroits, Comme un trophée altier, le bois lourd d’une croix, Jusqu’au plus haut sommet de la verte montagne, Fendant que tout un peuple en chantant l’accom-

[pagne.

C’est lui qui'le soutint, chère apparition!

Et, contre l’Iroquois, le changeait en lion!

À son ombre, Dollard et sa bande héroïque Courait renouveler là-bas un geste antique.

Ne nous parlait-il point à Monongahéla ?

Eh bien! quoique pâli, déchiré, le voilà, L’étendard précieux du régiment la Sarre!

Mais, au feu! général, avant qu’on s’en empare!

MALARTIC

Languedoc! :

LÉVIS

Ah! c’est lui, votre cher pavillon!

PORTE-DRAPEAU

Ceux qui l’ont défendu tracèrent un sillon De gloire pour la France en tentant Pimpossible:

C’est ce que fit, à la baie Hudson, d’Iberville, Avec un seul navire, enlevant trois vaisseaux, Ou lorsque de Bienville allait, noble héros, Sous le feu des canons, recueillir, à la nage, Un drapeau d’amiral, qu’abattit le courage Du brave Sainte-Hélène. Il a flotté l’hiver Et l'été, ce drapeau, sur la terre et la mer, Depuis le pôle nord à la Louisiane ;

Et sur nos fronts, encor"victorieux, il plane: Et l’on veut le ravir à notre Languedoc?

Qu'il aille au feu plutôt que souffrir un tel choc!

MALARTIC

Le Royal Roussillon!

LÉVIS

Plus qu’une banderolle?

PORTE-DRAPEAU

Il en reste bien peu, mais le cœur en raffole,

Car il nous fût un jour donné par le grand roi

Pour défendre d’un fils l’imprescriptible droit.

A-t-il pris quelque chose, en allant en Espagne,

Du paladin Rolland, neveu de Charlemagne?

Il courait, comme lui, le premier, au danger,

S’agitant au-dessus de moi, joyeux, léger!

Mais l'aigle au combat perd les plumes de ses ailes:

Lui, de même en luttant, a jeté des dentelles

Aux frénétiques coups des balles et des vants. Cependant, ces lambeaux sont encor si vivants

: Qu’à les voir on s’émeut et la nuit on en rêve,

Mais tout au feu plutôt que l’Anglais nous l’enlève!

MALARTIC Milice!

LÉVIS Qu'’ai-je vu? cette enseigne à mes yeux,

En ses longs plis de neige, a les reflets des cieux!

TASCHEREAU

Comme l'aube elle est blanche et brillante comme [elle.

Pour les Canadiens, en est-il de plus belle?

Montcalm nous l’a remise et de sa propre main, Disant: “ Aimez Dieu, puis allez votre chemin! ” La poudre l’a touchée, à peine, elle est si pure! Et voyez: elle n’a qu’une seule blessure.

La gloire, en la baisant, y laissait un rayon: C'était l’autre jour, et sous vous, à Carillon! Et faite pour monter, elle ne peut descendre : Eh bien! je ne veux pas qu’on la réduise en cendre. Epargnez mon drapeau, celui de Carillon, Lui, Pamour et l’orgueil de notre bataillon!

Epargnez ma bannière, image de la France, C’est un souffle de vie, arc-en-ciel d’espérance. Que tout ne meure pas! qu’il nous reste, l'esprit Des glorieux exploits dont notre âme séprit.

Et le peuple, oublieux du drapeau des ancêtres, Pent-il être jamais fidèle à d’autres maîtres? Ah! plus tard, quand les temps de haine auront [ccssé, L’Anglais ne sera pas, par ce signe, offensé :

Nos descendants pourront, dans leurs plus grandes [fêtes,

Le porter, comme nous, au-dessus de leur têtes.

11 leur dira: soyez dignes de vos aïeux!

LÉVIS

Mais l’ennemi? comment le soustraire à ses yeux?

TASCHEREAU (ouvrant son habit) Je saurai bien cacher là cette chère épave.

+ LÉVIS

Bien! mets-la sur ton cœur, c’est l’asile du brave. (A l'officier) Est-il quelque drapeau qui manque à cet appel?

MALARTIC

Pas un seul. Vous pouvez porter le coup mortel.

LÉVIS

Ah! comme vous, je suis ému jusqu'aux entrailles!

Soldats, nous leur ferons de belles funérailles!

Il faudrait ra bûcher qui montât jusqu’au ciel,

Comme on faisait jadis un apprêt solennel

Pour brûler des Césars la dernière dépouille:

Nos vœux les portent haut pour que rien ne les [souille.

Comme l’heure est unique et le spectacle grand!

La nature s’unit aux honneurs qu’on leur rend.

Ah! ie silence écoute, un souffle jes effieure

Et la nuit avec nous de tous ses yeux les pleure.

Cette île est un autel, ce feu, c’est un sauveur:

Car sa flamme à l'instant va de tout déshonneur Garder pieusement ces superbes bannières.

Elles ne seront pas un moment prisonnières :

Oui! oui! puisqu'il le faut, tous les drapeaux au feul Et vous, roulez, tambours: c’est l’éternel adieu!

Tous les drapeaux s’abaissent vers les flammes: les soldats inclinent la tête, Lévis de ses deux mains se couvre les yeux; roulement de tambours.

Eh! mon Dieu! pour qu’il soit cnmplet ce sacrifice,

Il ne manque plus qu’une hostie expiatrice,

Et c’est toi, mon épée! (ZI met la main à son épée.)

[Ah! rien qu’à te toucher,

Je te sens tressaillir, et l’on veut t’arracher

Des mains loyales qui si souvent t'ont pressée,

Toi, symbole d’honneur, ma chère fiancée !

Me pardonnerais-tu jamais un tel oubli?

Que je voie encor ton acier clair et poli. (Il tire son

Cépée.)

Tu n’as servi toujours que la plus juste cause

Et, sur ta lame, un roi, tranquille, se repose.

Toujours, pour commander, je te brandis dans Pair::

Mes soldats me suivaient alors à ton éclair.

J’espérais te porter, étincelante, agile,

Jusqu'au jour où mon bras deviendrait immobile.

Mais il te veut aussi, notre insolent vainqueur.

Avant de te livrer, qu’il m’arrache le cœur!

Adieu donc! (i la baise) je te brise, arme de la vail-

[lance !

(IL jette les tronçons de son épée dans le feu.)

Ah! voilà bien la fin de la Nouvelle-France!

DE BOUGAINVILLE

Ne parlez pas ainsi, quand tout semble perdu, Tout est sauvé souvent, tout peut être rendu. L'auteur de l’être est seul des nations le maître, Lui, les laisse mourir, les fait aussi renaître.

Ce changement — qui sait? — est providentiel. Et pouvons-nous sonder tous les desseins du ciel ? Vous vîtes commé moi l’état de la patrie:

Là-bas, on joue avec son honneur et sa vie,

Car on sape à leur base et le trône et l’autel ; Tout ce qui paraissait devoir être éternel

Va sombrer dans la boue et dans le sang peut-être. Tandis que, sur ces bords, ce peuple peut renaître De ses cendres, ainsi qu’un Phénix merveilleux. Il sera séparé du beau pays des preux:

S’il n’en a prs le nom, il e sera la chose:

Et, sur ce sol fécond, double fleur presqu’éclose, La langue des aïeux et leur touchante foi Pourront s’épanouir: ce serait encor toi

Qui pour lui revivrais, Ô notre douce France! Perdue à regret, mais toujours son espérance.

LÉVIS Comment s'oricuter? il fait partout si noir.

Astre de l’avenir, puis-je t’apercevoir ?

La flamme brûle encore et la victime est prête: Dieu, que ta volonté, non la mienne, soit faite!

DE BOUGAINVIELE

O ciel! compte tout: pleurs et sang: que ce tombeau » De toutes les grand

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