PARIS VIGOT FRÈRES, ÉDITEURS
23, PLACE DE l'école DE MÉDECINE, 23
PRÉFACE
S'il est, pour nos sociétés contemporaines, un problème, dont la solution pratique s'impose, c'est bien celui de l'éducation. Le monde est en gésine et les nations, qui s'orienteront mal vers l'avenir, devront déchoir et périr. Quoique insuffisamment précisée encore, l'action modificatrice de l'éducation est- incontestable et puissante à la seule condition de s'exercer sur une série de générations et dans un sens donné. Sous son influence, des penchants invétérés peuvent fléchir, des tendances nouvelles peuvent surgir, on peut « dépouiller le vieil homme ». A vrai dire et sans qu'elle s'en soit suffisamment aperçue, l'humanité, telle qu'elle est, résulte d'une aveugle et incohérente éducation, que la nature, d'une part, l'état social, de l'autre, lui ont imposée. Le résultat d'ensemble, qui aurait pu être toirt autre, a été, en dépit de bien des chutes et des régressions, une évolution ascensionnelle, un graduel développement physique et mental. Mais trop souvent l'éducation sociale ou pédagogique a ralenti la marche du progrès au lieu de la favoriser. Des siècles entiers ont été perdus, des catastrophes ont été subies ; des remous rétrogrades se sont produits, même au cours de l'histoire, simplement parce que, soit par impuissance, soit par ignorance, on n'avait pas convenablement pré-
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paré les générations aux œuvres, qu'il leur fallait accomplir.
Les conducteurs des peuples auraient donc besoin d'être d'experts pédagogues ; mais, pour cela et au préalable, une vraie science de Téducalion devrait être constituée. Or, au lieu et place Je cette science, nous n'avons guère que des systèmes insuffisamment contrôlés par Texpérience. C'est que, dans l'état actuel de notre civilisation et surtout dans les pays, que paralyse une centralisation excessive, on ne ^e hasarde guère à tenter des innovations en matière de pédagogie. Mais, au cours de leur longue existence, les diverses sociétés humaines, sauvages ou civilisées, ont fait sur l'éducation de nombreuses expériences, dont il nous est aisé de profiter; car nous les trouvons enregistrées dans Thistoire d'abord, puis dans la préhistoire, telle que nous la révèle l'ethnographie comparative. Grâce à cette dernière source de renseignements, nous pouvons même remonter aux origines de la pédagogie. Pour cela, il suffit d'étudier les races humaines, en suivant Tordre hiérarchique de leur classification, qui correspond assez bien à la série évolutive des âges sociologiques. Chacun de ces âges a eu sa manière d'entendre l'éducation et il en est résulté nombre d'essais instructifs, -quelle qu'en ait été l'issue ; puisque nous pouvons faire notre profit des insuccès aussi bien que des succès, nous garder des uns et tâcher d'obtenir les autres.
Dans les sociétés très primitives, on se borne à dresser l'enfant à la vie très simple, qui l'attend, et l'on réalise ainsi une vue pédagogique, assoz critiquable, émise par H. Spencer (1). Des sociétés un peu plus développées
i (i) De V éducation.
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visent parfois dans leur pédagogie à atteindre tel ou tel idéal. Ainsi Téducation du Peau-Rouge le dotait d'une endurance plus que stoïque, qui se riait du martyre. Au contraire, à Taïti, tout préparait Tenfant, du moins celui de la classe aristocratique, à goûter plus tard une existence molle, efféminée, erotique et grossièrement artistique. Dans les monarchies despotiques et prédatrices, on a formé des sujets féroces et serviles. Dans les grands royaumes barbares, mais pourtant en voie de civilisation industrielle, les classes dirigeantes ont toujours été soumises à une éducation traditionnelle, routinière, môme ennemie de tout changement, surtout quand Tesprit théocratique y a dominé.
Comme on le pourra voir en lisant ce volume, les nations contemporaines, môme les plus civilisées, souffrent encore de cette pédagogie trop conservatrice, trop attachée aux mots, trop dédaigneuse des faits et tellement préoccupée de cultiver la mémoire qu'elle en néglige non seulement l'intelligence et la raison, mais même le cœur et la volonté. Pourtant, à^en juger par bien des symptômes précurseurs, ravenir's'impaticnte et, peutêtre avant que beaucoup d'années s'écoulent, nos sociétés lassées se trouveront face à face avec un inquiétant dilemme : progrès rapide ou irrémédiable déclin.
Ch. Letourneau.
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