I. — Les matières de renseignement à Athènes
Dans le précédent chapitre, nous avons conduit le jeune Athénien, de Técole élémentaire à la palestre et au gymnase, mais en nous inquiétant surtout de l'organisation des écoles et de la condition des maîtres. Avant d'aller plus loin, il convient d'examiner d'un peu plus près les matières de l'enseignement, du moins de Tensei-
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gnement intellectuel, donné dans les divers établissements d'instruction publique. Nous commencerons par la plus primitive de toutes, par la musique.
L'ethnographie comparative permet de supposer que les cris modulés, rythmés ont constitué le premier langage humain, sur lequel s'est greffée plus tard la parole articulée. Cette confrontation a montré, que tout récemment encore, diverses peuplades sauvages chantaient ou chantent, dans leurs grossiers ballets scéniques, des romances sans paroles ou des mélopées à peine agrémentées de quelques paroles insignifiantes (1). De cette origine procèdent et la puissance émotive de la musique, et l'importance qu'on y attachait dans les antiques sociétés. Dans le seul de ces Etats d'autrefois, c[ui ait duré jusqu'à nos jours, en Chine, on attribue à la musique le pouvoir de ré^ir les éléments et on a conservé jusqu'à ce jour un Ministère de la Musique.
Les cités helléniques n'avaient pas de ministres de la musique ; mais les Grecs en général attachaient la plus grande importance à son enseignement. D'ailleurs ils avaient une haute idée de sa puissance moralisante sur l'homme. « Nous avons, ^dit Platon, donné, je ne sais comment, le nom de musique à l'art, qui, réglant la voix, va jusqu'à l'âme et lui inspire le goût de la vertu » (2). Aristote pense aussi que la musique peut agir efficacement sur les mœurs: « Beaucoup de chants, dit-il, surtout ceux d'OIympos, produisent une sorte d'enthousiasme, résultant d'une impression morale » (3)... « Notre âme est modifiée de diverses manières, quand nous l'entendons » (4)... « Le mode dorien inspire un sentiment de modération, môme de sagesse ; le Phrygien excite
(1) \olr mon Evolution littéraire ipassim).
(2) Lois. 11.
(3) Politique. L. V. parag. 4.
(4) Ibid. parag. 6.
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Tenthousiasme » (1)... « Donc, si la musique peut donner un caractère déterminé aux habitudes de l'âme, il faut la faire apprendre aux jeunes gens » (2). Mais on doit l'enseigner avec prudence : « Il faut que cette sorte d'instruction ne puisse pas être un obstacle aux choses, que l'on aura à faire dans la suite, ni qu'elle donne au corps des habitudes serviles, qui le rendent incapable de supporter les fatigues de la guerre ou peu propre aux occupations civiles »... Or, on y parviendra en évitant d'acquérir le talent musical, nécessaire pour les concours, en n'essayant pas d'exécuter des tours de force (3)... Les artistes, les virtuoses, dégradent la musique en ne s'attachant qu'à plaire au public (4). — Dans l'éducation, il ne faut se servir que des chants moraux et des harmonies que comportent ces chants (3). Après la guerre médique, les Grecs, exaltés par leur triomphe, se mirent, dit Aristote, à étudier sans distinction tous les genres de connaissance, et ils rangèrent Tart de jouer de la llùte parmi les objets d'instruction (6). Plus tard, on renonça à la flûte, instrument propre à donner seulement une grossière sensation de plaisir (7) ; même on en interdit rétnde aux jeunes gens; car elle empêche de chanter (8). En cultivant Tart musical, que l'on se garde de devenir virtuose ; il faut arriver seulement à sentir la beauté des mélodies et des rythmes et ne pas se ravaler au niveau des enfants, des esclaves, môme des animaux, qui n'y trouvent qu'un plaisir sensuel.
En somme, pour les Grecs, la musique se confondait
(1) Politique. L. V. parag. 8.
(2) Ihid. parag. 9.
(3) Ibi(L Liv. VIII. Ch. vi. parag. 4-5.
(4) Ibid, Liv. VII.
(5) IbiiL Liv. VIII. parag. 7.
(6) Ibid, parag. 6.
(7) Ibid, parag. 7.'
(8) Ibid, Ch. VI. parag. 5.
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avec la culture morale d'ordre supérieur, et les premiers législateurs en avaient fait un instrument de civilisation. Platon veut qu'on l'associe à la gymnastique et qu*on n'innove jamais rien ni dans l'une ni dans l'autre ; car « on ne peut toucher aux règles de la musique sans ébranler les lois fondamentales du gouvernement » (1). Or, ce n'est pas là une opinion parliculière ; puisque nous lisons dans Plutarque, qu'un éphore de Sparle trancha d'un coup de hache les cordes nouvelles, ajoutées à la lyre par le musicien Phrynis (2).
C'est que les Grecs comprirent d'abord sous le nom de musique tout ce qui pouvait contribuer à la culture intelIecLuelle (3). Avant l'époque des sophistes, la musique englobait la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la récitalion des fragments poétiques, enfin le chant et l'art de jouer de la lyre (4).
Comment s'enseignait la musique? Nous avons vu que Técolier passait de l'école du grammatiste à celle du citharisto et les scènes figurées sur les amphores et les coupes nous font assister aux leçons mêmes, que donnait le cithariste. L'écolier apprenait des airs, exactement comme il apprenait des morceaux poétiques : le maître lui jouait un air, qu'il répétait ensuite sur sa lyre, pendant que le professeur battait la mesure (o). — Plus tard la musique suivait le jeune homme dans les palestres et dans les concours de gymnastique, où des musiciens jouaient de la flûte pendant les exercices ou les épreuves (6).
L'école du grammailisle était donc une école primaire, où l'enfant apprenait seulement à lire et à écrire, tandis
(1) Platon. République. IV.
(2) Plutarque. Agis et Cléomènes. 12.
(3) Schœmann. Loc. cit. 572.
(4) Paul Girard. Loc. cit. 129.
(5) Ibid. 170-172.
(6) Ibid. 193.
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que l'école du cithariste représentait une sorte d'école secondaire. Quelle élait cette écriture enseignée par le grammatiste ? L'écriture adoptée à Athènes varie suivant les époques. Tout d'abord l'écriture fut un art inconnu ou à peu près dans la Grèce homérique ; puis on adopta récriture phénicienne, importée dans les îles par les marchands phéniciens et de là dans la Grèce continentale. Des inscriptions archaïques, trouvées à Santorin, l'ancienne Théra, sont encore écrites en caractères presque identiques aux lettres phéniciennes ; mais, entre les mains des Grecs, l'écriture phénicienne évolua et se perfectionna beaucoup. Les Phéniciens écrivaient de droite à gauche ; les Grecs commencèrent par faire alterner la direction des lignes. La première ligne commençait à droite, comme la ligne phénicienne ; la seconde au contraire partait de la gauche et ainsi de suite, comme les sillons que trace la charrue dans un champ ; c'est même de cette analogie, que cette disposition tira son nom de boustrophédon. Plus tard l'écriture fut complètement retournée et toutes les lignes commencèrent à gauche, usage qui s'est transmis à toutes les écritures d'Europe {i ). Mais on réalisa des améliorations bien plus importantes. Dans l'écriture phénicienne, la voyelle ne s'était pas encore nettement séparée de la consonne et l'écriture était restée à moitié syllabique : « Pour se procurer des voyelles, dit un historien de l'écriture, les Grecs puisèrent dans le tas des gutturales et des semi-voyelles, dont leur langue sonore n'avait que faire. Ualef devint A ; le hé, E ; le lod, I ; l'aïn, 0. Ces voyelles ne leur suffisant pas, ils dédoublèrent le vau et en tirèrent ïu voyelle, qu'ils transportèrent à la fin de l'alphabet, en lui donnant la forme Y (upsilon) » (2). — Les Ioniens transformèrent l'aspiration dure H (helh) en ê long (êtaj. Enfin, toutes
(1) Ph. Berger. Hisl. de récriture dans Vantiquitc, 131-132.
(2) Ibid. 137.
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les populations grecques ayant adopté Talphabet ionien , on lira de Vo bref (omicron), en l'allongeant, Tw (oméga). On eut ainsi un alphabet complet et une écriture fort supérieure aux écritures sémitiques, aujourd'hui encore à peu près privées de signes-voyelles. Enfin quelques simplifications de certaines consonnes et la création de trois consonnes complémentaires (o. /. 4^.) firent de Talphabet le système graphique, si clair et si simple, dont s'est servie notre antiquité classique et qu'elle a légué & la plupart des peuples civilisés de langue aryenne (1).
Mais, pour s'accomplir, cette intéressante évolution graphique exigea des siècles. Plus ou moins modifié, le vieil alphabet phénicien resta en usage jusqu'à la fin du Ve siècle avant J.-C. Ce fut seulement après la guerre du Péloponèse et la Tyrannie des Trente qu'un décret, rendu sous larchontat d'Eulide, obligea les maîtres d'école d'Athènes à ne plus enseigner que les caractères ioniens, et introduisit en même temps ces caractères danô les actes publics (2).
L'enseignement du grammatiste dut nécessairement suivre cette évolution de l'écriture en Grèce. Mais, malgré son titre, le grammatiste ne se bornait pas à apprendre aux enfants la lecture, l'écriture et même la littérature. Son enseignement s'était élargi et il donnait aussi à ses écoliers des leçons d'arithmétique élémentaire. Quant à ceux des élèves, qui désiraient pousser plus loin leur» études relativement à la science des nombres, il leur fallait s'adresser h un maître spécial. Il est probable que les Grecs avaient été initiés aux mathématiques relativement supérieures par les Chaldéens, dont Diodore vante encore la science (3). Au contraire, leur arithmétique élémentaire-
(1) PU. Berger. Loc. cit. 137.
(2; P. Girard. Loc. cit. 37. (3) Diodore. L. II. parag. 29.
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a pu être originaire d'Kgyple, où Ton avait rédigé des manuels de calcul très simples (1), sans doute à Tusage des enfants ; car Platon conseille d'imiter les Égyptiens en initiant tous les écoliers sans distinction aux éléments dix calcul (2). Le môme philosophe veut encore que, sans devenir des spécialistes, tous les gens de conditioi^ libre acquièrent une idée suffisante de la science des nombres, de la géométrie suivant les trois dimensions, enfin de l'astronomie (3). Mais, pour cela, des maîtres particuT tiers étaient indispensables et on les distinguait en arith^ méticiens, géomètres et astronomes. Afin de faciliter l'étude de la géométrie dans l'espace, les Grecs se servaient de solides stéréographiqucs, mettant sous les yeux mêmes les figures, dont il était question dans les théo-^ rèmes, procédé pratique, que, de nos jours, on a introduit aussi dans notre enseignement.
Pour l'arithmétique élémentaire, on comptait soit sur les doigts, soit en s'aidant de petits cailloux (4), mais surtout de la planchette à calculer appelée abaque, c'estr à-dire d'une tablette rectangulaire, divisée en compartij ments par des rainures parallèles, desr fentes, dans lesquelles pouvaient glisser des chevilles munies d'un bouton à chaque extrémité. Les quantités figurées par les chevilles étaient inscrites, en haut de chaque rainure. Les unes représentaient des unités, les autres des dizaines ou centaines (3). — Outre les mathématiques, on enseignait encore aux enfants les éléments du dessin, comme le constate Aristote, en conseillant toutefois d'en apprendra seulement assez pour acquérir un coup d'ceil juste. Avec cette connaissance sommaire, dit-il, on pourra apprécier
(1) P. Girard. Loc. cit. 137.
(2) Lois. Liv. VII. . ' . . ^ ' ."' '
(3) Ibid. îr.. '^
(4) Aristophane. Les Guêpes (Bdélycléon).
(5) Rich. Dict. des Antiquités. Art. Abacus.
452 l'évolution db l'édccahon
la valeur d'un tableau, ne pas se laisser (romper quand on achètera des meubles artistiques, enlin et surtout on aura acquis un sentiment exact de la beauté des formes (4).
Comme Tart de dresser les cartes, repose essentiellement sur les mathématiques et le dessin, il n'a guère pu exister, du moins avec une suffisante exactitude, qu'assez tardivement. Son introduction dans l'enseignement fit sensation, et dans sa comédie des Nuées ^ Aristophane, réactionnaire endurci, se moque agréablement des sophistes, qui enseignent les mathématiques et la géographie : « Au nom des dieux, s'écrie l'un de ses personnages, qu'est-ce que cela? Dis-moi. — Ceci, c'est l'astronomie. — Et cela? — La géométrie. — A quoi est-ce utile? — A mesurer la terre. — Celle qu'on distribue par lots? — Non; la terre entière. — Ah ! la drôle de chose ! Quelle invention d'une utilité vraiment populaire. — Voilà toute la surface de la terre. Regarde. Ici, c'est Athènes. — Athènes! tu te trompes: je ne vois pas siéger de juges! etc. »(2).
Deux arts, fort différents, mais tous les deux physiques, Téquilation et la danse, complétaient les éducations distinguées ; mais ainsi que tous les autres peuples, les Athéniens ont eu tardivement l'idée d'utiliser le cheval, comme monture. Dans Homère, il n'est guère question que de chars. Pourtant, quand Ulysse etDiomède s'emparent des chevaux, qui traînaient le chardeDolon, Diomède monte sur eux ou sur l'un d'eux, tandis qu'Ulysse les frappe de son arc, pour les exciter (3). Ailleurs llliade décrit des exercices de voltige pratiqués sur quatre chevaux par un habile acrobate, qui saule de l'un à l'autre (4). Seul, le
(1) Aristole. Politique. L. VIII. Ch. m. 2. {2) Aristophane. Les iVuécs, ;3) Uiade. X.
li) Iliade. XV.
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centaure Ghiron, précepteur mythique d'Achille, représente,mais plutôt symboliquement, Téquitation. La conception même du centaure n'est possible que chez un peuple, à qui Téquitation est inconnue et qui, comme le firent les anciens Mexicains lors de l'expédition de Cortez, croient que le cavalier fait corps avec sa monture. Cependant, puisque le centaure Chiron était Thrace, on peut supposer, qu'à l'époque homérique, les Thraces montaient déjà à cheval, mais au grand étonnement des Grecs. Au V^ et au IV* siècle avant J. Ch ., il en va tout autrement, l'exercice du cheval est alors en honneur; c'est même une sorte de privilège des classes supérieures, qui, seules, fournissent à l'armée nationale des corps de cavalerie. A ce moment l'équitation est un luxe, une distinction sociale, un art et un plaisir fort prisés des jeunes Athéniens riches. Aussi y a-t-il des maîtres d'équitation et il semble qu'on emploie à devenir cavalier une partie du temps, qui s'écoule entre la fin des études ordinaires et la date où Ton devient éphèbe (1).
La danse était un art beaucoup plus égalîtaire que l'équitation: mais néanmoins sa connaissance était accessoire et ne figurait pas d'une manière obligatoire dans le programme de l'enseignement. Cependant tous les enfants et adolescents pouvaient en avoir besoin; puisque tous pouvaient être appelés à figurer dans les chœurs et cérémonies publiques, si multipliés à Athènes. Ces danses festivales étaient des ballets mimiques et scèniques, survivance direcLe de ces opéras-ballets primitifs, que l'on trouve à l'origine de toutes les littératures cl où sont associés, en vue d'une scène à représenter, le chant, la danse et la mimique (2).
La chorégraphie constituait donc, en Grèce et surtout à
(1) P. Girard. Loc. cit. 212-213.
(2) Voir mon Evolution littéraire.
l54 L^ÉVOLUTION DE l'ÉDUCATION
Athènes, un art social et nièmè fort estimé, à tel point que te Voltaire grec, le satirique Lacien, en parle avec admiration et respect. Cette vénération pour la danse devait riième être commune en Grèce; puisque, dans TEiade, Homère place la danse sur la môme ligne non seulement que fart du chant et de la cithare, mais même que le Courage guerrier (1). Dans Lucien, on va plus loin et Téloge s'étale en panégyrique: « La danse, dit Lucien, n'est pas seulement agréable; elle assouplit Tâme; elle initie aux rapports du physiqne et du moral... Elle est une sorte de complément pour toutes les sciences: pour la musique, le rythme, la géométrie, la philosophie à la fois physique et morale... Comme la rhétorique, elle peint les mœurs et les passions... Elle a beaucoup d'affinité avec la peinture et la sculpture, dont elle imite les œuvres et les proportions... Son but principal est de copier, d'éftoncer, de produire au dehors les pensées, d'exprimer clairement ce qui est obscur. Elle aiguise Vàme et embrasse tout ce que peut exprimer Tensemble des autres arts ». Le danseur, continue le satirique, doit posséder une vaste instruction : « Comme le fond de la danse est rhistoire antique, le danseur doit s'en rappeler aisément les épisodes et les représenter avec grâce; Il faut donc qu'il éohnaisse très bien tout ce qui s'est passé depuis le chaos et la naissance du nfionde, jusqu'à Cléopàtre, reine d'Egypte... A plus forte raison doit-il savoir la mutilation d'Ouranos (par Chronos), la naissance de Vénus, le combat dos Titans, la naissance de Jupiter, la ruse de Rhéa, la supposition de la pierre, la prison de Saturne, le partage des trois frères..., comment Jupiter trouva le milieu du disque terrestre, en faisant partir de TOrieiit et de l'Occident deux aigles, qui se rencontrèrent à Delphes... puis le déluge de Dcucalion, l'arche-refuge, les pierres changées
[[) Iliade. \m. ...
CH. XVI. — l'éducation en GRÈCE 4oS
jen hommes... le premier jugement de TAréopage, elc, etc. (1) ».
En résumé, le danseur doit connaître à fond toute la mythologie, les œuvres d'Homère, d'Hésiode, tous les bons poètes et même les mystères de la religion égyptienne... « Le talent du danseur est d'imiter et d'exprimer par des gestes tout ce que disent les chanteurs. Comme les orateurs, il doit être clair et intelligible; il faut qu'on puisse saisir ses intentions sans le secours d'un interprète et que le spectateur puisse comprendre le muet et entendre le danseur silencieux » ; car le danseur sait « parler avec les mains » ; il s'identifie avec les personnages qu'il représente et son expression varie avec eux ; elle parle, comme les héros, comme les pauvres, comme les laboureurs, etc., elle sait peindre l'amour, la colère, la folie, la tristesse, etc.. Elle guérit de l'amour malheureux, fait oublier le chagrin accablant; elle arrache des larmes aux spectateurs.,. Dans un bon danseur, chacun reconnaît, comme dans un miroir, ses passions et ses actions de chaque jour (2). J'ai résumé un peu longuement l'éloge enthousiaste de Lucien; car il fait revivre au sein de la civilisation h^lénique, si avancée et si ancienne, ce que la danse, art vraiment primordial dans le principe, a été ou du moins s'est efforcée d'ôtre dans les sociétés primitives. On ne risque guère do se tromper en affirmant que la danse a dû être le premier des arts enseignés et, après avoir lu le panégyrique de Lucien, on comprend, que le grave Socrate n'ait été nullement ridicule en voulant apprendre à danser (3) et que la danse figurât dans l'éducation des jeunes Athéniens, qui Tétudiaient d'abord, comme art social et civique, puis pour danser au son de la tlùte dans
(1) Lucien. De la danse.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
456 l'évolution de l'éducation
les gymnases, une fois les exercices terminés (1). Enfin, pour figurer dans les chœurs, les jeunes gens apprenaient sous la direction d'un maître, les gestes et les figures du ballet à représenter, comme ils apprenaient les vers, dont cette mimique était l'accompagnement. On est donc fondé à conclure, qu'aux yeux des Grecs de l'antiquité, la danse, considérée comme un puissant moyen d'expression, figurait dans l'éducation générale, civique ou scolaire, au même titre que la musique, à laquelle elle se rattachait d'ailleurs étroitement. <-
Dans tout le système de l'éducation grecque, et, malgré la liberté laissée à l'enseignement, une préoccupation dominante apparaît; celle de faire de chaque enfant un citoyen capable d'accroître la force de la cité et de figurer utilement parmi ses défenseurs (2). Là est la raison de la grande place faite aux exercices du corps, sur lesquels on insiste d'autant plus que le jeune homme approche de la virilité. C'est pourquoi le pœdotribe succède au grammatiste et au cithariste, la palestre et le gymnase aux écoles. Entre la seizième et la dix-huitième année, on enseignait soigneusement le maniement des armes etlesadole^C3nts s'exerçaient à tirer de l'arc, h lancer le javelot; même il y avait des maîtres spéciaux d'hoplomachie^ qui apprenaient à se servir des armes pesantes. Les jeunes gens, éphèbes ou non, qui se destinaient particulièrement à la carrière des armes, prenaient des leçons spéciales d'art militaire et de tactique (3).
A dix-huit ans, commençait la majorité ciuile; mais elle n'était de droit qu'après plusieurs épreuves. Au préalable, les membres du dême, auquel appartenait le postulant, examinaient, si le jeune homme avait atteint un développement physique convenable, s'il était apte au
(1) Lucien. Loc, cit.
(2) Platon. Lois. Liv. II. Passim.
(3) Xénophon. Mémoires sur Socrate. Liv. IIL
CH. X\I. — l'éducation en GRÈCE 457
service militaire, si son origine était honorable, etc. Dans le cas où le résultat de Tenquêtc était satisfaisant, le candidat devenait citoyen, son nom était inscrit sur la liste des démotes et on le présentait au peuple assemblé dans le théâtre. Puis on remettait au nouveau membre de la Cité une lance et un bouclier; après quoi on le conduisait, tout équipé, dans le sanctuaire de la déesse Agraulos, au pied de TAcropole. La tradition voulait qu'Agraulos, femme de Cécrops, se fût dévouée jadis pour la Cité, en se précipitant du haut de TAcropole, parce qu'un oracle avait promis la victoire aux Athéniens, si Tun d'entre eux se sacrifiait pour son pays (1). Devant l'autel de cette déesse héroïque, le jeune citoyen devait prononcer le serment suivant : « Je jure de ne pas déshonorer ces armes et de n'abandonner jamais mon compagnon dans la mêlée. Je combattrai pour les sanctuaires des dieux et pour le salut public, que je sois seul ou accompagné. Je ne laisserai pas la patrie diminuée, mais plus grande et plus forte. J'écouterai ceux qui, en toute occasion, ont un jugement sûr. J'obéirai aux lois existantes et à celles que le peuple sanctionnera. Si quelqu'un se révolte contre les lois ou leur refuse obéissance, je m'y opposerai et les défendrai, seul ou non. J'honorerai les dieux et les sanctuaires nationaux. Je prends à témoin les divinités Agraulos , Enyalios, Ares, Zcus, Thallo, Auxo, Hégémone » (2). Une fois toutes ces formalités remplies, les jeunes Athéniens commençaient leur service mililaire, en qualité de pérlpoles. On les envoyait par détachements garder la frontière, d'ailleurs peu éloignée de la ville. Pendant deux années, de 18 à 20 ans, les péripoles s'accoutumaient ainsi au métier des armes; après quoi, ils étaient incorporés dans la
(1) Apollodore. III. 14.
(2) Schœmann. Aniiq, grecques. I. 41. 411-412.
138 l'évolution de l'éducation
milice régulière (1). .Durant ces deux années de noviciat guerrier, le jeune homme figurait dans une catégorie spéciale : il était éphèbe. Qu'était-ce que l'éphèbe et l'éphébie?