II. — UÉphéhie
L'éphèbe est encore un élève, mais c'est un élève militaire, et rÉtat, la Cité, se charge de son instruction. A en croire Plutarque, le serment civique, que j'ai cité tout à rheure, comprenait une phrase de plus. « Les éphèbes, dit-il, promettent solennellement de ne reconnaître de bornes à TAltique qu'au delà des blés, des orges, des vignes et des oliviers » (2), Peut-être celte formule étaitelle une survivance d'un temps où une marche inculte entourait encore l'Altique. Dans tous les cas, elle indique que Téphèbe est avant tout défenseur de la patrie ; aussi fait-il partie d'un collège spécial et l'éphébie est obligatoire pour les classes, qui doivent le service militaire, sans doute pour les trois premières (3).
L'éphébie est une inslitulion d'État régie par des lois spéciales. Aussi des décrets réglaient-ils les exercices des éphèbes et leur participation à certaines fêtes publiques. In magistrat élu dirigeait les éphèbes et, sous sa surveillance, des maîtres leur donnaient des leçons variées, les unes concernant imiquement le métier militaire, les autres destinées à compléter leur instruction intellectuelle, à leur enseigner la rhétorique et la philosophie (l). Les magistrats, ayant la tutelle des éphèbes, s'appelaient soplivonistes. (Vêtait des sortes de censeurs moraux, ayant mission de surveiller la conduite des éphèbes non seulement pendant les jeux, processions, exercices aux-
(1) Thucydide. Liv. [II. Par. 87. - Uv. IV. par. 67.
(2) Plutarque. Alcibinde. 15.
(3) Paul (Jirard. Loc. cU. 280-287.
(4) Ibid. 17.
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quels ces jeunes gens prenaient part, mais aussi dans leur vie privée (4). Les éphèbes continuaient donc, une fois membres de leur collège^ les études qu'ils avaient suivies auparavant; seulement les exercices intellectuels cédaient le pas aux exercices et aux occupations d'un caractère guerrier, c'est-à-dire aux marches, à l'équitation, au maniement des armes, à la garnison dans les forteresses (2). Dans tout gymnase grec, il existait une grande pièce, où les jeunes gens s'exerçaient sous les yeux des niaîtres et qui s'appelaient éphébeion.-IJd mot éphèbe n'ayant par lui-même d'autre sens que celui de jeune, il est difficile de décider, si l'institution de Téphébie a tiré son nom du gymnase ou le lui a donné (4). L'éphëbie est si bien une institution avant tout destinée à l'éducation, qu'en sortant de leur collège éphébique, les jeunes gens subissaient des examens, qui n'avaient d'ailleurs rien de scientifique ou de littéraire, mais consistaient en des revues en armes, auxquelles assistait le conseil des sophronistos (3).
Au beau temps de Téphébie, jusqu'à la fin du 5** siècle, l'éphébie est une institution aristocratique et bourgeoise et, comme telle, elle est interdite aux mercenaires, aux thètes, lesquels, d'après k constitution de Solon, ne devaient pas à 1 État le service militaire. Il n'en fut certainement pas ainsi, quand, par l'abus des guerres et le progrès de la ploutocratie athénienne, les classe dirigeantes ne suffirent plus aux obligations du service militaire; mais c'était sûrement le régime en vigueur au début de la guerre du Péloponèse. A l'époque du service militaire restreint, les dix tribus d'Athènes fournissaient environ un millier d'éphèbes, chaque année (4). Or Thu-
(1) P. Girard. Loc. cit. 47.
(2) A. Rich. Dictionnaire des antiquités [Ephebeum),
(3) P. Girard. Loc. cit. 56.
(4) rbid. 288.
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cydide, alors qu'il évalue le chiffre des forces militaires d'Athènes, compte treize mille hoplites et en outre une réserve de seize mille hommes comprenant les vieillards^ qui ont la garde des remparts, et les éphèbes répartis dans les forts de rAttique (1). Mais cette réserve devait certainement englober des éléments divers; car on ne saurait admettre qu'elle atteignit le chiffre relativement énorme de 14.000 vieillards, défalcation faite de deux contingents éphébiques, c'est-à-dire de deux mille hommes environ. La différence devait être représentée par des Ihèles d'abord, puis par des étrangers et des esclaves et en effet, au 11^ siècle av. J.-Chr., des étrangers étaient admis dans l'éphébie (2).
A mesure qu'Athènes s'enrichit par le commerce, l'industrie, la spéculation, Tusure, il s'y produisit la régression morale, qu'engendre en tout pays et en tout temps la ploutocratie. Les « beaux et bons », les familles aristocratiques ou bourgeoises, se désintéressèrent de plus en plus de la chose publique; la guerre surtout, avec ses fatigues et dangers qui ne rapportent rien, eut de moins en moins de charme pour les classes dites supérieures. Dès le lY^ siècle, les marchands, faisant le commerce maritime, étaient autorisés à s'affranchir du service militaire. Le triérarque put aussi se dispenser de monter son navire. Le citoyen, physiquement trop faible, eut la liberté de se faire remplacer à prix d'argent par quelques hommes de son dôme et dès lors beaucoup de citoyens riches se jugèrent affligés d une constitution débile (3). D'autre part, beaucoup d'éphèbes, fils de fumille, étaient devenus aussi peu belliqueux que leurs parents. Les loisirs assez nombreux, que leur laissait l'éphébie, ils les dépensaient en
(1) Thucydide. L. IL ch. xiii. 6-7.
(2) P. Girard. Loc, cit. 289.
(3; Ibid, 296.
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plaisirs distingués mais peu virils, exactement comme le fait aujourd'hui la fleur, un peu fanée, de nos jeunes gens appartenant à la high life. Ces éphèbes affinés passaient des heures agréables chez les joueuses de flûte, jouaient aux dés, sablaient du vin frais, fréquentaient en amateurs les gymnases, où ils nouaient des relations aristocratiques (1) : les temps héroïques étaient bien passés.
Pourtant la guerre sévissait toujours et Ton comblait les vides creusés dans les bataillons armés en enrôlant non seulement les Ihètes, mais des étrangers, même des esclaves, surtout en remplaçant les citoyens par des mercenaires, qui, eux, faisaient de la guerre un vrai métier, un métier de bandits : « Nous envoyons à la guerre, dit l'orateur Isocrate, des hommes sans patrie, des transfuges, tous les brigands qui affluent vers notre ville et marcheront au besoin contre elle avec qui les paiera le mieux. Pour ces misérables, nous éprouvons une extrême sympathie ; et, tandis que nous repousserions la responsabilité de violences commises par nos enfants vis-à-vis d'un peuple ; les pillages, les meurtres, tous les excès de ces hommes et le blâme qui en retombe sur nous nous réjouissent, dès que le bruit nous en arrive. Même nous en sommes si follement enivrés, que, privés du nécessaire pour la vie quotidienne, nous faisons les derniers eff*orts, nous opprimons nos alliés, nous les écrasons de tributs afln d entretenir des mercenaires et de salarier ces ennemis de l'humanité » (2).
Que devint Téphébie, au cours de cette détérioration des mœurs? Graduellement elle changea de caractère et tendit à disparaître. Tant que l'éphébie resta simplement une école militaire, comme au temps de Périclès, elle fut florissante ; tous les jeunes gens, astreints à porter les armes, y passèrent : elle était le but des écoles libres,
(1) Paul Girard. Loc. cil. 298-299.
(2) Ibid, 58.
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dispensant Teducation première; mais, en se compliquant, Téphébie devint une institution restreinte à l'usage des seuls riches et des raffinés : dès lors elle cessa foixément d'être obligatoire. Après la guerre du Péloponèse, on en exempta ceux à qui leur peu de ressources interdisait d'y passer les deux années réglementaires ; mais au contraire raristocratie, c'est-à-dire la classe richç, y afflua. En même temps on abrégea la durée de ce stage, qui n'était plus du reste particulièrement militaire; puis on rendit le passage à Téphébic facultatif et par conséquent sans limite d'âge. Mais, en dégénérant au point de vue militaire, Téphébie s'était perfectionnée au point de vue intellectuel: ce que les exercices physiques avaient perdu, l'éloquence et l'élude de la philosophie Tavaient gagné. Les jeunes gens suivaient les leçons des rhéteurs, des philosophes, des grammairiens. Des décrets même les en louent et l'Etat leur faisait un devoir de cette assiduité : dès lors l'éphébie ne fut plus qu'une école supérieure, fréquentée librement par un petit nombre de privilégiés (1), Comme conséquence directe de cette transformation de l'éphébie, on vit fleurir le bel âge des sophistes.