‹ Lévolution de l'éducation dans les diverses races humaines;Chapitre 105 sur 129 · IV. — L'éducation des femmes · texte numérisé non relu

IV. — L'éducation des femmes

Nous avons vu que, dans les sociétés primitives, Tédu-

(1) P. Girard. Loc. ci/. 309.

(2) Lucien. Les sectes à Vencan, Passim.

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calion féminine esl simplement pratique et familiale ; on se conlente de dresser les filles aux occupations et travaux, que les besoins sociaux et les mœurs mettent à la charge du sexe féminin. En somme, leur éducation est, comme celle des hommes, purement utilitaire et, si elle diffère de celle des jeunes gens, c'est qu'on ne les exerce pas, comme ces derniers, à la chasse et à la guerre. C'est, dans les sociétés déjà civilisées, là où l'on peut donner aux enfants une instruction relativement savante, que se pose la question théorique de l'éducation convenable pour les femmes. Or, presque partout, cette question a été résolue au détriment du sexe faible. S'il était raisonnable de ne point enseigner aux femmes tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à l'art de la guerre, il n'y avait pas, en principe, de raison pour sevrer leur esprit des connaissances artistiques et scientifiques, que Ton pouvait posséder. C'est pourtant ce qu'ont fait, dans le passé, presque toutes les sociétés humaines et, sous ce rapport, Athènes n'a pas été plus intelligente que la Chine.

En effet, il n'y avait pas d'écoles de filles à Athènes et l'éducation féminine se faisait encore de la manière la plus primitive. Les mères apprenaient à leurs filles à filer, à tisser et à coudre ; c'était môme là l'essentiel de l'éducation. Oralement on leur inculquait des notions traditionnelles et populaires sur la religion de la cité, sur la morale courante. Cependant les filles de la classe riche recevaient, dans la maison paternelle, des leçons de lecture et d'écriture : mais il n'existait pas d'ouvrages pédagogiques spéciaux pour le sexe féminin. On sait que, sans être séquestrées à l'Orientale, les femmes athéniennes ne se mêlaient que peu à la vie sociale. Leur gynécée, où elles ne recevaient que des parentes et amies, était distinct du corps de la maison. Au moins était-il à l'étage supérieur, quand il n'était pas situé derrière le logis

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principal. Les femmes mariées elles-mêmes, du moins dans les classes riches ou aisées, ne sortaient pas saDs être accompagnées d'un serviteur ou d'une servante. A vrai dire, les deux sexes ne se rencontraient guère que dans les fêtes religieuses, d'ailleurs fréquentes. — Les iilles étaient ordinairement mariées à quinze ans et c'était, à cet âge, de véritables enfants, que leurs maris devaient former ou déformer à leur gré. Xénophon nous a laissé ses idées personnelles sur la manière, dont un mari intelligent devait façonner sa jeune femme. Ischomaque, que Xénophon fait parler, raconte que sa femme avait à peine quinze ans, quand il l'épousa ; que jusqu'alors elle avait été surveillée étroitement : « On voulait qu'elle ne vît, n'entendit presque rien, qu'elle fît aussi peu de questions que possible. jN'était-ce pas assez de trouver en elle une femme, qui sût filer la laine pour en faire des habits, qui sût distribuer la tâche aux servantes, qui eût des habitudes de sobriété ? » (i). Ischomaque entreprend de former sa femme doucement, par des entretiens familiers ; mais son idéal féminin est fort peu élevé. Ce qu'il désire c'est d'avoir chez lui une bonne maîtresse de maison, prudente, économe, une ménagère adroite et sage. Il ne semble pas soupçonner que sa femme puisse avoir, comme lui, des besoins et des curiosités do l'esprit. C*est qu'en réalité, les Athéniens tenaient la femme pour un être moralement et intellectuellement inférieur, par suite incapable de s'intéresser aux questions générales qui passionnent les hommes développés (2).

Sur ce point de l'éducation des femmes, Sparte avait été, par extraordinaire, bien plus novatrice qu'Athènes. Il est vrai que le système d'éducation publique adopté parLyctirgue visait à peine la culture intellectuelle : dans Tesprit du législateur laconien, il s'agissait uniquement

(1) Xénophon. Economique. VII. — X.

(2) Schœmann. Antiquités grecques, I. I. 583. 583,

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de créer une race vigoureuse, intrépide, éminemment propre à la guerre ; mais il avait compris cependant, que les fils héritent de la constitution physique et mentale de leujrs mères, que par conséquent les uns et les autres doivent être formés sur le même modèle. Aussi les lois de Lycurgue rompent-elles absolument avec le système de semi-reclusion et d'isolement imposé aux femmes ; elles veulent que filles et garçons soient exercés à la gymnastique et à la musique ; que les filles apprennent, comme les hommes, à courir, à sauter, à lutter, même à lancer le disque et le javelot, qu'elles portent un costume léger, voilant mal leur nudité, une courte tunique sans manches, fendue par le bas et ne dépassant pas les genoux ; que tout en s'exerçant dans des gymnases séparés, les deux sexes fassent assaut d'adresse et de force, en présence Tun de l'autre, les filles devant les garçons et les garçons devant les filles, lors des épreuves publiques. Dans les fôtes, ces filles de Sparte, si peu vêtues, chantaient et dansaient en chœur (1).

Eti somme, tout ce système d'éducation féminine semble un défi jeté aux idées et préjugés des Grecs sur la décence : le législateur de Sparte n'a vu que le but social visé par lui et pour l'atteindre, il a fait hardiment litière de toutes les opinions reçues. Or, ce but cherché, il y était arrivé. Pour l'énergie du caractère, les femmes de Sparte furent célèbres ; elles ne le furent pas moins pour la beauté physique. Toute la Grèce les admirait et cette admiration éclate dans les exclamations poussées par la Lysistrata d'Aristophane : « Bonjour, Lampito, ma chère Lacédémonienne. Que tu es belle, ma douce amie! Quel teint vermeil! Quelle vigueur! Tu étranglerais un taureau... Oh ! les superbes seins ! » (2). J'ajouterai, pour finir, qu'àLacédémone, l'assimilation des deux sexes pour

(1) Schœniann, Loc. cit, I, p. 302. 303..

(2) Aristophane. Lysistrate,

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l'éducation élait de tout point complète et qu'il y avait une érastie féminine, analogue à Véi^asLie masculine. — Tout ce côté de la pédagogie Spartiate n'est certainement pas ce qu'il y a de moins curieux, de moins suggestif, dans Tcxpérience combinée et organisée par Lycurgue.

V. — Parallèle entre V éducation de Sparte et celle d'Athènes.

Le tableau de l'éducation grecque, que je me suis efforcé d'esquisser dans ces deux derniers chapitres, en prenant comme types principaux Sparte et Athènes, a mis en parallèle sous nos yeux deux systèmes pédagogiques radicalement dissemblables: l'éducation par l'État, imposée d'en haut, et l'éducation libre. Le premier système, celui de Sparte, est d'un grand intérêt comme expérience. Il semble bien que le législateur ait conçu dans son esprit un système d'éducation ayant un objet déterminé, celui de former un peuple éminemment propre à la guerre, puis qu'ensuite, tranquillement, comme un savant préparant une expérience, il ait accommodé les moyens au but. L'histoire atteste que la réussite a été complète; au bout d'un nombre suffisant de générations, Sparte avait créé un type humain, unique dans le monde pour la ferveur patriotique, la vigueur du corps et l'énergie de la volonté. Ainsi armée, façonnée pour la lutte, la cité de Lycurgue finit par l'emporter sur celle de Solon, mais seulement sur les champs de bataille ; car toujours elle resta bornée, inhabile au progrès intellectuel et il s'en faut qu'elle ait laissé dans l'histoire intellectuelle du genre humain le même sillon lumineux que son intelligente rivale. Celleci, qui, pour la grâce et la poésie, fut la vraie fille de la Grèce homérique, n'a pas eu de système officiel de péda- {^ogie; elle s'en est remise à l'initiative individuelle et a laissé les divers modes d'éducation évoluer spontanément,

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en limitant Tintervention de TÉtat à la surveillance des mœurs. Que les résultais de cette liberté aient été des plus glorieux, qui pourrait le nier? Dans le domaine des arls, iie la philosophie, de la science, lout ce qu'Athènes n'a pas créé, elle Ta perfectionné, transfiguré, et en somme elle a joué, dans le monde, le rôle d*une nourrice intellectuelle. Sans doute elle a fini par périr politiquement; mais Sparte n'a guère été plus heureuse et même, sans Athènes, elle serait peut-être à peu près oubliée aujourd'hui. On n'est d'ailleurs nullement fondé à attribuer la décadence intellectuelle de l'Athènes des derniers jours à son système ou plutôt à son absence de système éducateur. Cette décadence est intimement liée à la dégénérescence sociale, dont j'ai eu, dans de précédents ouvrages, à signaler les causes dominantes.

En résumé, la double expérience, faite à Sparte et à Athènes, est entièrement favorable à la théorie de la liberté scolaire. Pourtant on se tromperait peut-être en en généralisant outre mesure la conclusion ; car les races sont diverses ; toutes ne sauraient s'accommoder du même régime; en civilisation, elles ont des âges différents et il serait absurde de procéder avec l'enfance, comme on le doit faire avec l'âge viril.

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