‹ Lévolution de l'éducation dans les diverses races humaines;Chapitre 117 sur 129 · I. L'Europe barbare · texte numérisé non relu

I. L'Europe barbare

Dans la plupart de mes précédentes études, après avoir parle de la Rome antique et avant d'aborder le Moyen à^e européen, j'ai traite plus ou moins succinctement des populations barbares avec lesquelles Rome s'est trouvée en contact, des Ibères, des Berbères, des Slaves»

CH. xviii. — l'éducation médioévale 503

des Germains, des Gaulois, etc. — Dans ce volume, je me bornerai presque à dire quelques mots, eu passant, au sujet des peuples celtiques. Sur les autres, de suffisantes informations nous manquent et, les eussions-nous, qu'ils ne pourraient ajouter grand^cliose à ce que notre enqutHfî nous a déjà appris relativement à l'éducation Èarbare, toujours purement pratique et guerrière.

Certains traits de mœurs observés en Europe attestaient, récemment encore, cette générale analogie des coutumes chez les barbares de toute race. Ainsi, à la fin du siècle dernier, les Morlaques de la Dalmatie avaient encore conservé, dans leur manière de traiter les nouveau-nés, des pratiques, qui ont été à peu près universelles dans l'Europe primitive et qui, notamment, leur étaient communes avec les anciens Irlandais et les anciens Germains. Souvent les femmes morlaques accouchaient, seules, dans la campagne et immédiatement elles s'en allaient laver leurs nouveau-nés au plus prochain ruisseau ; puis rentraient chez elles, pour reprendre, le lendemain, leurs occupations ordinaires et même la garde des troupeaux. A Tàge de trois à quatre mois, les enfants morlaques commençaient à se traîner dans la hutte et au dehors ; aussi apprenaient-ils vite à marcher et à ne redouter ni le froid, ni la neige. La mère les allaitait pendant trois ans, quatre ans, même davantage, s'il ne lui survenait pas de nouvelles grossesses (I). Pour l'enfant, il s'en allait aussitôt que possible garder les troupeaux dans les bois.

Il semble bien, que, chez les populations barbares de l'Europe ancienne ou moderne, il n'y ait eu aucune éducation organisée, surtout aucune instruction au sens moderne du mot. A cette règle, les Celtes de la Gaule et ceux d'Irlande ont seuls fait exception. En Gaule, les

(1) Forlis. Voyage en Dnlmnlie. I. 118. (Berne, 1798).

804 l'évoll'tion de l'éducation

Bardes, les Devins et les Druides conslituaient des classes instruites, autant du moins que le comportait Tétat social. Les Druides, mi-partie prêtres et éducateurs, présidaient aux sacrifices et enseignaient, au dire de Strabon (1), Téthique et la philosophie naturelle. Ils constituaient une classe ouverte, mais où Ton n'entrait qu'après de longues années de noviciat et d'éducation. Cet enseignement druidique était purement oral, mnémonique el, pour aider la mémoire, les matièfres importantes de l'enseignement, étaient mises en vers. L'usage de ce procédé druidique s'est conservé longtemps, jusqu'à l'époque chrétienne, et un auteur populaire armoricain, Saint Efflam, dit encore : « Afin que vous ne perdiez pas la mémoire des choses, que je viens de raconter, et qui n'ont pas été mises par écrit, je les ai tournées en vers pour être chantées dans les églises » (2). Dans bien des contrées, ce mode d'enseignement oral et rythmique a souvent précédé l'écriture et même a longtemps persisté concurremment avec elle.

En Irlande, la classe lettrée, très analogue à celle des Druides de la Gaule, lui a tardivement survécu et nous est bien mieux connue. Nous y retrouvons les trois catégories, que Strabon mentionne chez les druides gaulois, seulement les devins sont remplacés par les File, juges ou conteurs (3). Un traité irlandais, le Livre de rOllam, nous apprend que le cours complet des études exigées pour devenir file était de douze ans. On enseignait aux candidats l'écriture oghamique, les lois très compliquées de la versification, le glossaire des mots tombés en désuétude, la grammaire irlandaise, et enfin les récits épiques, tenus pour historiques (t). Tout en étant juges, avocats,

(i) Strabon. IV. Ch. iv.

(2) La Villemarqué. Légende celtique des cloUres. XLÏ.

(3) D'Arbois de Jubaiiiville. Littérature celtique. 48.

(4) fbid. 389.

CH. xviii. — l'éducation médioévalb 505

jurisconsultes, les file remplissaient encore une autre fonction, une fonction littéraire: ils chantaient des légendes de guerre, d'amour, de voyage, etc. Ils étaient les distributeurs des plaisirs de l'esprit et par conséquent, sous ce rapport, civilisateurs (i). Les file étaient répartis dans un cadre hiérarchique, dont les degrés correspondaient exactement à ceux de la noblesse et ils jouissaient des mêmes privilèges et de la même considération que l'aristocratie : en réalité ils représentaient l'aristocratie intellectuelle (2). Plus tard les file furent supplantés dans l'Irlande chrétienne par les docteurs en théologie ; mais auparavant ils avaient fait de l'Irlande païenne la première des nations celtiques et, au Y® siècle encore, leurpays donna asile aux hommes d'étude chasses de la Gaule par les bandes germaniques des Burgundes, Wisigoths et Francs (3).

Comme les Druides de la Gaule, la classe lettrée de l'Irlande ne donnait qu'un enseignement oral; du moins c'était à la seule mémoire, que l'on confiait les légendes et traditions. Ainsi, dit un texte, la science du Droit devait se conserver « par les mémoires concordantes de plusieurs personnes » et par « la transmission d'une oreille à l'autre » (4). Cependant les file connaissaient et même enseignaient l'écriture oghamiquc ; mais ils ne l'utilisaient pas pour apprendre le Droit, pensant peut-être, comme les Brahmanes de llnde, que la mémoire de toute une classe savante, dont les membres se contrôlent mutuellement et sans cesse, est préférable, pour la conservation d'une œuvre littéraire, à des textes écrits, individuels et souvent fautifs.

(J) D'Arbois de Jubainville. Loc. cit. 3l9,32i.

(2) IbùL 338.

(3) Ibid. 367.

(4) IbicL 202-203.

Page 1