‹ Lévolution de l'éducation dans les diverses races humaines;Chapitre 124 sur 129 · III. — La pédagogie au XVIII^ siècle · texte numérisé non relu

III. — La pédagogie au XVIII^ siècle

En ce qui touche à la pédagogie, le plus célèbre dos novateurs théoriques a été Tauteur de V Emile, J.-J. Rousseau, qui n'ayant jamais élevé d'enfants, pas même les siens, a, de toutes pièces, construit un système ou plutôt une philosophie pédagogique, où des vues justes, déjà formulées par Locke, côtoient de grossières erreurs; car on ne peut fonder rien de solide sans l'expérience. Les idées du « Philosophe de Genève » sont tellement connues, que je ne m'y arrêterai pas longtemps. L'Emile commence d'ailleurs par une profession de foi, base de tout le système de Rousseau, et, qui, aujourd'hui que les

({) Paroz. Loc. cit. 216-226. — Issaurat. Pédagogie. 152-154.

(Passim).

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très nombreuses variétés du genre humain nous sont bien connues, ne peut plus guère que nous faire sourire. Je veux parler de la fameuse sentence: « Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses; tout dégénère entre les mains de Thomme >», proposition absurde, qui est seulement la généralisation de la fable édénique. Rousseau s'efforce donc de ramener son élève idéal à cette nature primitive et soi-disant parfaite, que d'ailleurs il ne peut connaître, et il en résulte une pédagogie faite de quelques vues justes, de lieux communs humanitaires et d*abstractions métaphysiques, qui s'épanouissent surtout dans la célèbre Profession de foi du vicaire savoyard. En somme, VÉmile est plutôt une thèse fantaisiste qu'un système sérieux d'éducation ; c'est une œuvre d'imagination, dont l'auteur s'était fait de l'enfant une conception idéale, à priori^ et aussi fausse que celle de son sauvage primitif, orné de toute les vertus natives. Pourtant VÉmile exerça une très utile influence, mais surtout parce qu'il était une éloquente révolte contre l'éducation à la fois chrétienne et scolaslique, instituée en Europe depuis le Bas-Empire chrétien ; contre cet absurde pédagogie, si préocctipée d'obscurcir scolastiquement la raison, qu'elle en avait tout à fait oublié le corps. La voix de Locke, réclamant déjà pour cet indispensable substratum de l'âme chrétienne, n'avait guère élé entendue. Celle de Rousseau le fut davantage et elle amorça une réforme urgente, mais qui est encore bien loin d'être réalisée, particulièrement en France. Certes Rousseau a raison, quand il s'écrie: « Des choses! des choses !... Nous donnons trop de pouvoir aux mots »; quand il dit, que « le grand secret de l'éducalion est de faire que les exercices du corps et ceux de l'esprit servent toujours de jlélassemenis les uns aux autres ». Mais -il est insensé de vouloir, que l'enfant n'apprenne qu'une seule langue avant l'âge de quinze ans, quand, de toute évidence, Ten-

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fance est Tâge d'élection pour acquérir sans effort la connaissance des langues. De même il est absurde de proscrire l'histoire, de vouloir qu'on apprenne la géographie sans cartes et seulement par les voyages. Et que dire des maximes générales, suivant lesquelles on devrait considérer l'homme qui médite, comme un animal dépravé; les peuples les moins cultivés, comme les plus sages; ne pas donner d'éducation au pauvre, qui n'en a pas besoin, etc., etc. (1).

La Sophie de "Rousseau n'a pas plus de réalité que son Emile; et que penser de la mani^re dont il conçoit l'éducation des femmes? «La femme est faite spécialement

pour plaire à l'homme » « Toute l'éducation des

femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utile, se faire aimer et honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce: voilà les devoirs des femmes dans tous les temps et ce qu'on doit leur apprendre dès leur enfance » (2).

D'autres penseurs du XYIlIe siêck ont, plus et mieux que Rousseau, critiqué la vieille pédagogie et indiqué ce que devrait être une éducation rationnelle. — Condillac, précepteur de princes, veut qu'on s'occupe moins des mots ; qu'on exerce l'enfant à penser, à observer, à voir juste: qu'avec lui on récapitule en abrégé l'histoire générale de l'évolution intellectuelle; qu'on prenne les sociétés à l'origine et qu'on suive les progrès si lentement accomplis, des arts et des connaissances (3). La Mettrie conseille à Téducateur de ne pas devancer la raison de l'enfant, d'en suivre pas à pas les progrès, de n'imprimer dans le cerveau de l'élève que des Yérilés évidentes (4).

l\) Emile. Passim. — Pédagogie, Ch. XXIÏ.

(2; Emile, Livre V. (Passim).

(3) Résumé par Issaurat [Pédagogie] 189, 191, 193.

(4; La 'Mettrie. Traité de Vàme,

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D'Holbach critique, à son tour, cette éducation routinière, n'enseignant que des langues mortes, une pliilosophie ténébreuse et des opinions qui rendent l'esprit faux; cette éducation si défectueuse, que, pour dévenir un être raisonnable, un jeune homme bien élevé doit oublier tout ce qu'il a appris (1); surtout il s'occupe de l'éducation morale, si complètement sacrifiée à l'éducation intellectuelle. Le grand Diderot constate, que, de son temps, l'Université est encore aussi gothique que oolle de Charlemagne. Il critique la Faculté des Arts, où, pendant six ou sept ans, on étudie, sans les apprendre, deux langues mortes, où l'on s'encombre la mémoire des subtilités d'Aristole, où l'en s'habitue à ergoter (2). Il demande que des petites écoles soient ouvertes à tous les enfants du peuple et qu'ils y trouvent des maîtres, des livres et du pain. Il réfute la théorie d Helvétius, cette théorie trop peu abandonnée môme de nos jours, et suivant laquelle le cerveau de tous les enfants est une table rase, où l'on peut construire ce que Ton veut. Il y a, dit-il, dans l'espèce humaine, la même variété d'individus que dans l'espèce canine: chacun a son allure et son gibier. Sans cola, en prenant et élevant d'une manière convenable cinq cents nouveau-nés, on en devrait faire à coup sûr cinq cents hommes de génie (3).

Enfin, à la veille de la Révolution, la Chalotais attaque encore le système d'éducation resté debout malgré toutes les critiques antérieures, ce système construit pour un petit nombre et qui impose à tous le Latin et le Grec, dont ils n'ont que faire (4). — Quel a été le résultat pratique de toutes ces attaques, à la fois si vives et si justes,

(1) D'Holbach. Système social.

(2) Diderot. Plan d'une Université pour le gouvernement de Russie, etc.

(3) Diderot. Réfutation d' Helvétius.

(4) La Chalotais. Essai d'éducation nationale ou Plan d études pour la jeunesse (1763).

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contre Timbécile pédagogie traditionnelle? C'est ce qui nous reste à examiner.

rV. — Les écoles f du Moyen âge à la Révolution.

Dans mon rapide examen des doctrines pédagogiques, du Moyen âge à la Révolution Française, je ne me suis guère intéressé qu'aux idées. Il importe de voir, au moins sommairement, ce qu'a été là réalité pendant cette longue ' période. Il s'en fcut qu'elle ait progressé du même pas que les doctrines. En fait, la tradition chrétienne et scolastique n'a guère cessé de dominer dans toutes les écoles publiques de l'Europe, pendant que les pédagogues et les philosophes critiquaient ou fulminaient à vide. Pourtant on voit le nombre des écoles populaires augmenter à mesure que la classe populaire sort de plus en plus du servage ou en est moins accablée. Au XV siècle, les écoles élémentaires sont encore partout entre les mains ou sous la férule du clergé. L'ordre scolaire des Jéromites s'était fondé auXIVe siècle (1330-1340) et s'était répandu dans les Pays-Bas et l'Allemagne ; partout il avait ouvert des écoles, mais essentiellement religieuses et dans lesquelles on enseignait l'étude de la Bible, la lecture, l'écriture, les Évangiles, les Épîtres de S. Paul, les Actes des Apôtres; ni sciences, ni littérature; car cela n'était d aucune utilité pour la piété (1). Au XVI^ siècle, les partisans du passé s'inquiètent et les Jésuites deviennent la milice intellectuelle de l'Église attaquée par la Réforme protestante. L'ordre de Loyola élabore alors un plan d'études, mais particulièrement destiné aux classes dirigeantes et combiné pour leur enseigner un savoir habilement subordonné à la religion, qui doit être la base et le sommet, le centre et l'âme de toute étude, de toute éducation.

(1) J. Paroz. Loc. cit, 85-86.

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Pourtant, dans les écoles des Jésuites, on tâche de répondre aux besoins du temps. Les pieux éducateurs s'efforcent de s'attacher leurs écoliers, d'en faire la conquête morale. Ils prohibent encore Tusage de la langue maternelle et la remplacent par le Latin, mais enseigné comme une langue vivante. Leur morale pédagogique est toute particulière et la fin lui fait facilement oublier les moyens. On s'attache à connaître les élèves par la confession; on lit leurs lettres; mônie on encourage la dénonciation (1). Dans ce système cauteleux et bénin, presque tout est à réprouver, sauf pourtant l'effort pour gagner la confiance de l'élève, devenir son ami et ne pas lui donner une instruction aride jusqu'à en ôtre rebutante, comme il arrive trop souvent dans les écoles laïques.

Après les Jésuites et un peu pour leur faire concurrence, les Orato riens entreprirent aussi « d'enseigner chrétiennement la philosophie, la grammaire, les langues, etc. ; ils remplacèrent Aristote par Platon; puis acceptèrent même Descartes. En somme, ils représentèrent le libéralisme très timide, que peut tolérer l'Eglise (2) ; mais ce sont encore des maîtres à l'usage des riches. A la fin du XVIP siècle, l'abbé de la Salle fonda, pour le peuple, les Ecoles chrétiennes^ si nombreuses aujourd'hui encore. La Règle de l'Ordre interdit aux frères d'enseigner le Latin, que les frères ne doivent pas apprendre pour euxmêmes : ils l'ignorent par obligation, d'où leurs noms d'Ignorantins (3). — Sur ce point, d'ailleurs, ils ne faisaient que continuer les Jansénistes de Port Royal» qui les avaient devancés en fondant leurs Petites Ecoles^ dispersées en 1660. Chacun des professeurs jansénistes n'avait sous sa direction que six élèves et on ne s'était pas imposé de réglementation rigoureuse pour l'emploi

(1) J. Paroz. Loc. rit. 131-144.

(2) Issaurat. Loc. cit. 113.

(3) J. Paroz. 165. etc.

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du temps. Suivant les jours, les saisons, les circonstances, on- allpngreaît soit la durée des études soit celle de la récréation ,1). En résumé renseignement janséniste fit effort pour être un peu moins religieux et un peu plus humain que renseignement traditionnel.

Durant le XYIIP si^cle, d'importantes innovations s'essayèrent en Allemagne : on y fonda des écoles dites réaies ^ c'est-à-dire se donnant pour mission d'enseigner non plus une pseudo-science purement verbale et oratoire, mais la connaissance reelie des choses. Les premières écolos réaies s'ouvrirent à Halle, en 4739 et Ton y professait Tarithmétique, la géométrie, l'astronomie, la géographie universelle, le dessin, l'agriculture, l'anatomie, Thygièno. l'histoire, elc, etc. Ces écoles se multiplièrent et Ton y joignit des cours industriels et des collections diverses. Celle fois, la pédagogie oratoire et sophistique était complètement vaincue et éliminée ; mais seulement dans ces quelques écoles. En dehors d'elle, le vieil esprit obscurantiste dominait toujours.

En somme et jusqu'à la fin du siècle dernier, Tan tique syslème pédagogique, datant de bien loin, de l'époque où le Christianisme victorieux devint religion d*Elat dans TEmpire* d'Orient, ce système anti-rationnel et anti-humain, a persisté quand même, malgré les protestations isolées, les criliques véhémentes, môme malgré quelques essais individuels ou partiels d'innovations raisonnées. La Révolution française a-t-elle eu enfin raison de ce passé tenace ? Quelles réformes sérieuses ont été réalisées et où Tont-elles été. Enfin quelle doit être la pédagogie future? Je vais essayer de répondre à toutes ces questions.

{{) i. Pîiroz. Loc. cit. i54-i:iG.

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