III. — L'éducation en Papouasie
Par bonheur les coutumes pédagogiques des Australiens ont été assez bien observées et elles vont nous aider à comprendre celles de leurs voisins et lointains congéhères, les Papous, occupant, au nord et à Test de l'Aus-
(i) Souvenirs d'un déporté, in Beoue Britannique y 1826. (2) Gunningham. Loc. cit. Vol. XLllI, lôl. ^3) Souvenirs d'un déporté, Loc, cit.
im iStsotxrrvys db l*éducatio:(
Iralîe, de notubreux archipels dont les plas imporfants soQt la >ouvel!e-Guinée et la Xoavelle-Calédonie. A la Nouvelle-GuJiii^e, dont nous ne connaissons encore qu'une très faible partie, les enfants ne reçoivent presque pas d'éducation^ au sens propre du mot; c^est surtout par îmitaLioti et en concourant aux occupations de leurs parents, qu'ils s instruisent. Ainsi le garçon accompagne de bonne heure son père à la pèche: tandis que la petite Mlle aide sa mèt*e à préparer et fabriquer des nattes, des sacs, la vaissejle rudimentaire dont on se sert. D'ailleurs on ne donne ni aux uns. ni aux antres, d'éducation morale particulit-^re (t;: par simple imitation, garçons et filles prennent les mœurs de leur milieu.
Durant la première enfance, les jeunes Papous restent entre les mains des femmes (2). A Viti, ils reçoivent, en naissant, un nom provisoire (3). Aux îles Torrès, on u'attend pasi leur puberté pour leur perforer la cloison nasale, comme on le fait en Australie. L'opération se praUque. le triiisi^'me jour après la naissance ; mais Torneniotit nasal niî se porte que plus tard (4).
A la >'ûuveUe-Calédonie, et le fait est paradoxal, les hommes semblent aimer leurs garçons beaucoup plus que ne le font les femmes. Ils les caressent, les mènent à la pronu'iiade, leur enseignent diverses connaissances utiles, noLammeot Texercice de la fronde. Mais le plus souvent, les enfunts sont abandonnés à eux-mêmes; ils font en tout eoîtime Imrs aînés, et s'habituent ainsi à de petits Iravauv de culture, de construction, à l'industrie de leur race ^a). C'est certainement de cette manière qu'ils se
[\) Hink. /it^poitsrs nu Questitmnnire de Sociohxjie, (Bull. Soc. tl*auth[op., iHMKi.
(2' i'pùilt iïif^lctn. Tho Melanosiam, etc. 230.
^U! Uumojil ai Tville. HisL, univ. voy. vol. XVIU, 302.
(4) UtiilriuLîtoii. Lor, cil,
ili! MoiurUm. Hf'pnmes au Questionnairr do SociologiCj (BulL Soc d^Aiîlliiof». lK8(i.j
CH. II. — l'éducation en HÉLANÉSIE 47
familiarisent avec les métiers et exercices qui leur seront plus tard indispensables, qu'ils apprennent à pêcher, à cultiver, à se servir des armes et à les fabriquer. Certainement ce n'est pas sans un long apprentissage, qu'ils acquièrent assez d'adresse et de prestesse pour éviter par des bonds les pierres de fronde, les sagaies qu'on leur lance, et même se faire un jeu de ce dangereux exercice. A ce qu on raconte, ils en arriveraient à esquiver ainsi même les balles et les boulets (1).
Les Papous ont aussi une certaine habileté, une assez grande aptitude pour le dessin et la sculpture d'ornementation sur bois (2) ; or ces arts nécessitent certainement quelque apprentissage. — En Papouasie, les connaissances plus spécialement intellectuelles sont pauvres et se peuvent transmettre sans éducation spéciale ; le milieu social, Tusage même de la vie suffisent à les inculquer aux jeunes gens. Ainsi les plus inférieurs des Papous ne possèdent, comme les Australiens, que trois noms de nombre (3). Néanmoins les Papous néo-calédoniens ont une numération digitale, basée sur le nombre des doigts et des orteils. Avec cette numération, qui par sa nature même est décimale, on pourrait arriver à formuler les nombres les plus élevés ; mais la faculté d'abstraction est fort débile chez les Canaques de la Nouvelle-Calédonie, qui sont pourtant les plus intelligents de leur race, et les nombres les plus grands, auxquels ils puissent atteindre, sont deux cents ou trois cents. Encore, pour arriver à de tels nombres, il leur faut procéder graduellement, totaliser les doigts des mains et des pieds par groupes : ainsi cinq se dit « une main » dix, « deux mains » ; arrivé à vingt, on dit « un homme ». Il semble môme que les
(1) De Rochas. Xoncelle-Calfulonie, 208.
(2) Odoardo Beccari. Xuovn Anlologia.
(3) Wailz. Anthropologie der Xaturvolker, VI. 619.
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Néo-Calédoniens aient commencé à compter non pas par wn et deux, mais par le groupe non encore analysi^ des doigts de la main ; ainsi les moins avancés, ceux de Hienguène, disent « une main » pour cinq, mais ne [)osséderaicnt pas d'expressions numériques pour désigner les quatre premiers termes de la numération; au contraire les autres indigènes ont des mots spéciaux pour aller de un à neuf (t); mais ils peuvent tenir des Polynésiens cette numération relativement savante.
Dans leurs calculs par mains, par pieds et par hommes, les Néo-Calédoniens s'embrouillent très vile et, quand il leur arrive de ne pouvoir plus poursuivre, ils se servent d'une expression pittoresque, dont le sens est: « 11 n'y a plus de grains de sable ». D'ailleurs ces opérations arithmétiques ne se font point de tète; ainsi, pour dire « cinq », le calculateur avance d'abord une main; puis deux, pour dire dix; un pied pour quinze, enfin l'autre pied pour vingt (2). Afin de ne pas s'embrouiller dans ces opérations difficiles, les Canaques s'aident parfois soit de petits bâtons plantés dans le sable, soit d'encoches pratiquées sur un morceau de bois, tous artifices secourables pour marquer les dizaines et les vingtaines (3).
Dans tous les archipels papous, la numération est de môme mode, mais les procédés arithmétiques varient suivant les localités. Ainsi en comptant avec les doigts, on commence tantôt par le pouce, tantôt par le petit doigt, mais ordinairement en abaissant le doigt qui correspond au nombre prononcé. A l'île du Lièvre, au lieu de changer de main après le nombre « cinq », on se contente de relever les doigts abaissés; puis on recommence à compter
(i) De Hochas. Lor, dt. 193.
(2) Ibid,
(3) Iblil, 192.
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sur la même main en commençant, celte fois, par l'index et donnant alors au pouce une valeur de dix (1).
En Papoiiasie, la supputation du temps est aussi primitive que la numération. Si, à la Nouvelle-Calédonie, les naturels distinguent vraiment, comme on le dit (2), une année lunaire de douze mois, divisés chacun en quatre semaines diaprés les phases de la lune, on peut afiîrmer que c'est là une connaissance récemment importée. Partout ailleurs, les lunaisons mesurent bien le temps écoulé, mais sans qu'on çtit la notion de Tannée. Le mot indigène, dont le sens se rapproche le plus du mot « année», signifie simplement « saison », ordinairement saison de telle ou telle récolle, mais point du tout l'intervalle écoulé entre deux semblables saisons ou récoltes. Les mois reçoivent des noms différents d'après ce qui est arrivé au cours d'une lunaison. Les saisons sont'désignées d'après la floraison ou la foliaison de certains arbres, Tapparition de certaines plantes etc. etc. (3), Parfois cependant, tout en n'ayant aucune chronologie sérieuse, les Papous se servent de cordes à nœuds pour compter et se rappeler les saisons (4).
Extrêmement mobiles et versatiles (5), ils paraissent incapables d'attention intellectuelle. Gook déclare que ridée d'âge est, pour eux, trop abstraite (6). Le môme voyageur ne put obtenir des indigènes néo-calédoniens un nom qui s'appliquât à l'île tout entière ; ils indiquaient simplement des noms de district (7), En somme, tout cet ensemble de faits dénote une très grande débilité intellectuelle, très comparable à celle de nos jeunes enfants.
(\) Codrington. Loc, cit. 3153.
(2) De Rochas. Loc. cit. ^91.
(3) Codrington. Loc. cit. 349-350.
(5) De Rochas. Ij)C. cit. 465.
(6) Cook. Deuxième voy. [Uisl. wiiv. voy. vol. IX).
(7) Ibid. Vol. VllI.
50 l'évoll'tion de l'éducation
Nous ne saurions donc nous attendre à trouver chez les Papous rien qui, de près ou de loin, ressemble à nos systèmes pédagogiques d'Europe. Pourtant ils ont aussi une éducation, mais entendue à leur manière.
En essayant de donner une idée de la faiblesse intellectuelle des Papous, je me suis jusqu'ici écarté, non sans raison d'ailleurs, de leur manière de comprendre l'éducation. Nous avons vu, que, pour l'éducation première, elle est chez eux tout-à-fait rudimentaire et fort analogue à celle usitée en Australie. Pour l'éducation finale, celle que j'ai appelé supérieure, les Papous ont, en partie, conservé les usages australiens, mais en les altérant, en leur ôtant même leur primitif caractère d'initiation. Tout d'abord, une fois passée la première enfance, les Papous s'efforcent d'éloigner les garçons des filles, plus exactement, les frères des sœurs ; ils envoient les garçons dormir et parfois manger dans une maison commune, appelée gamafou gamaii. Dans la plupart des archipels, la séparation des sexes ne va pas plus loin ; dans quelques-uns, au contraire, elle est complète et persiste toute la vie ; alors les femmes et les hommes ne se réunissent jamais ; mais par compensation il y a des proslituées publiques (1).
Partout les solennelles initiations de l'Australie sont devenues facultatives en Papouasie. D'abord la circoncision est inconnue dans la plupart des iles et, là où elle est encore en usage, elle n'est plus qu'une simple distinction sociale, sans caractère religieux, et n'ayant aucunement la valeur d'une initiation (2).
Les cérémonies australiennes, celles qui ont pour but de « faire des jeunes hommes », de leur inculquer certaines traditions, de développer ou d'essayer leur endurance, leurs qualités viriles, tout cela est oublié dans les
({) Codrington,Zoc. cit. 232-236.
(2) IbkL 234.
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archipels papous. On y trouve seulement des associations, (les sortes de franc-maçonneries, où chacun peut entrer sans aucune limite d'âge. Pourtant une fois admis dans les confréries, les candidats sont astreints, sans doute par survivance, à des épreuves qui rappellent fort les cérémonies australiennes. A Viti, le néophyte commence par donner un porc et subir une période de jeûne; il paie une nouvelle redevance pour franchir chaque degré, pour monter en grade ; enfin il finit par arriver à ce qu'on appelle par excellence « la maison » et il y supporte une dernière épreuve : une réclusion de plusieurs jours (1).
Aux Xouvelles-Hébrides, ces sociétés sont plus secrètes, on en écarte rigoureusement les non initiés ; on y organise et on y exécute des danses, des opéras-ballets, et les exécutants se couvrent la figure d'un masque, revêtent même un costume spécial (2). Aux îles Banks, les récipiendaires, après avoir acquitté leur droit d'entrée et subi la réclusion réglementaire, apprennent une danse particulière, d'une exécution fort difficile ; car les mouvements eu doivent être extrêmement rapides et strictement marquer la mesure. Un chant accompagne la danse. C'est, dit-on, avec une force et une précision étonnantes que les exécutants frappent la terre du pied. Pendant ce temps, les anciens membres font cercle autour des nouveaux et, quand il arrive à ces derniers de se tromper, il les corrigent, les frappent; c'est leur droit et l'usage (le ce droit n'entraîne, pour eux, ni compensation à payer, ni blâme.
Dans certaines îles, on exige encore pour l'admission dans ces sociétés que les candidats subissent une inilialion douloureuse (3).
(1) Codringtoù Loc. cit, 70-81.
,2) rbid. 84.
32 l'évolution de l'éducation
Ordinairement, aux Nouvelles-Hébrides, il est enjoint sévèrement aux femmes de ne pas approcher des endroits consacrés aux initiations ; contreviennent-elles à cette défense et s'approchent -elles assez pour entendre les chants qui accompagnent la cérémonie, alors il est permis de les capturer. Bien plus, si, même par hasard, une femme a jeté les yeux sur un néophyte avant qu'il soit rentré dans la vie ordinaire, alors elle doit mourir et Ton a vu une jeune fille élre brûlée vive pour ce crime, et sans même essayer de résister (t), tant elle avait conscience d'avoir mérité le dernier supplice. — Evidemment ces confréries canaques avec leurs épreuves et initiations plus ou moins difficiles ou douloureuses, subies dans lo plus grand mystère, sont simplement Técho, la survivance effacée des initiations éducatrices, que nous avons rencontrées, très-vivantes encore, dans les clans d'Australie.