IV. — L'éducation primitive
Nous voici maintenant en mesure de formuler quelques données générales, résultant de notre enquête sur l'éducation en Mélanésie. Or, ces données ne seront point sans importance; car Thomme mélanésien vit encore dans un état de civilisation très inférieure, par lequel ont dû jadis passer nos lointains ancêtres. A en juger par les analogies industrielles, on peut dire que les Tasnianiens et les Australiens nous représentent Tâge de la pierre taillée et les Papous, Tàge de la pierre polie. Les uns et les autres sont des préhistoriques contemporains. — Leur mode d'éducation mérite donc le nom d'Ëducation primitive. — Or, nous avons vu que, tout en n'ayant pas d'éducation scolaire, ces populations s'occupent cependant de dresser leurs jeunes gens au genre d'exis-
'1) Coilrington LoccK. 87.
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lence qui les attend. Tout d'abord et isolément, les hommes faits pour les garçons, les mères, pour les filles, donnent aux enfants une première éducation familiale, que ceux-ci complètent eux-mêmes par des jeux imitatifs.
Puis vient une période d'initiation solennelle, après laquelle les jeunes gens, garçons et filles, prennent définitivement rang parmi les adultes de leur sexe, en assument les devoirs et jouissent des mêmes droits. Nous avons constaté, qu'en Australie, cette initiation constitue à la fois une épreuve et un complément d'éducation. On essaie la valeur des jeunes hommes ; des règlements, des prohibitions calculées les obligent à montrer de quoi ils sont capables, quels services on en pourra espérer soit à la chasse, soit à la guerre. Même de petites opérations,. que le point d'honneur les oblige à subir impassiblement, dojinent la mesure de leur résistance à la douleur. Enfin on leur enseigne le pauvre trésor des légendes, des superstitions, qui aux yeux de leur clan est d'une capitale importance. On n'a pas négligé non plus de les perfectionner dans les danses, dans ces opéras-ballets, qui représentent la grossière, mais expressive poésie de leur groupe. — C'est là la primitive éducation dans toute son intégrité, celle du clan républicain et communautaire.
Cette période du clan constitue, nous le savons, la phase première de l'évolution sociale. Elle n'existe déjà plus guère eu Papouasie, où le régime de la tribu monarrhiqup lui a succédé; aussi voyons-nous que, dans les archipels Papous, l'éducation dernière, Tiniliation, a cessé d'être obligatoire; on la reconnaît pourtant sans peine dans des survivances, dans ces confréries d'allure francmaçonnique, qui ont gardé la physionomie générale des initiations d'autrefois, et, comme elles, s'entourent do rites mystérieux, bien propres à frapper Timagination des récipiendaires.
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Au cours de notre enquête, nous avons eu aussi Toccasion de jauger, de peser la mentalité de ces races si inférieures et nous avons vu qu'elle est essentiellement enfantine, que la faculté psychique la plus développée chez elles est la mémoire, mais la mémoire des faits concrets; que tout travail d'abstraction, si léger soit-il, est, pour les Mélanésiens, d'une extrême difficulté. En raison même de la grande analogie mentale entre le sauvage et nos enfants d'Europe, ces résultats sont intéressants pour la pédagogie scientifique : car ils fixent certains caractères de la mentalité enfantine, dont la connaissance est si indispensable à tout éducateur. C'est en creusant cette psychologie pratique, en la rendant de plus en plus scientifique, que Ton arrivera, dans les pays civilisés, à organiser des systèmes pédagogiques raisonnables et raisonnés, surtout à ne plus surcharger le cerveau enfantin de notions, pour lui, entièrement inassimilables.
Enfin et pour conclure, on pourrait prétendre que cette éducation mélanésienne, si grossière, si imparfaite, a pourtant un mérite que n'ont pas toujours nos systèmes d'éducation perfectionnée ; car, à sa manière elle s'occupe de tous les grands côtés de la nature humaine, du physique, du moral, de rintollectuel. On n'en saurait toujours dire autant de la pédagogie en usage dans certains pays civilisés.