‹ Lévolution de l'éducation dans les diverses races humaines;Chapitre 33 sur 129 · II. — Les Bocliimans · texte numérisé non relu

II. — Les Bocliimans

^A piûiie peut-on parler d'éducation à propos desBochimans; c'est presque uniquement de Télevage, que pratiquent ces sauvages. Dès que les enfants peuvent ramper sur le sol, les parents ne s'en occupent autant dire plus. En outre ils les sacrifient avec une extrême facilité. Par exemple, si la mère vient à mourir, on enterre avec elle son enfant vivant; si les femmes d'un même homme se querellent ou se battent, celle qui est vaincue dans le conflit se venge en tuant lenfant de l'autre. Les enfants contrefaits sont toujours mis à mort. En cas de fuite devant un ennemi, ou d'abandon par la mère, les enfants sont étoufles, étranglés ou enterrés vivants dans le sable. Cependant il n'est pas rare de voir les mères aimer leurs petits, comme le font les animaux, les soigner même et en temps de famine, se priver pour eux de leur maigre part d'aliments (1).

L'intelligence des Bochimans est extrêmement peu développée. Ainsi, en voyant les voitures du voyageur Chapman, ils croyaient que la plus grande était la mère de la plus petite, les prenant l'une et l'autre pour des êtres vivants (2). Ils ne donnent pas non plus de noms particuliers à leurs enfants, ce qui dénote un degré d'indifférence et d'inintelligence très rare, exceptionnel (3). D'autre part, leur numération est extrêmement rudimcntaire ; puisqu'ils ont seulement trois noms de nombre, savoir: t'a, un, f'oa, deux; et quo, trois. En juxtaposant ces trois mots, ils arrivent à compter au moins jusqu'à six, mais par simple répétition. Ainsi, pour quatre, ils disent t'oa, Toa, c'est-à-dire deux-deux; pour cinq, t'oRy

(1) Molfat. Vingt-trois ans dans V Afrique australe ^ 41, 42, 92.

(2) Lubbock. Orig, civiL 31.

(3) Lichiensie'in. Travels in souih Africa. I. |i9. II. 49.

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t'oa, fa, c est-à-dire deux-deux-un; pour six, Voa, Voa, fou, c'est-à-dire deux-deux-deux. Il est clair qu'avec ce mode de numération on ne saurait aller bien loin, aussi les Bochimans ne peuvent-ils exprimer que des nombres extrêmement faibles (1).

Leur industrie est aussi fort rudimentaire ; elle consiste surtout à fabriquer des petits arcs et des flèches en roseau armées d'une pointe en os, que pourtant les Bochimans savent empoisonner de la façon la plus dangereuse. Evidemment, pour cette fabrication, un certain enseignement des adultes aux enfants est nécessaire ; mais il peut se donner sans intention par le seul concours des enfants ou jeunes gens aux occupations des adultes, même par simple imitation. — Néanmoins ces pauvres Bochimans de TAfrique australe, si grossiers, si voisins de l'animalité ont, comme les Australiens, un goût particulier pour le dessin; ils ont besoin d'extériorer leurs images mentales et couvrent les rochers de figures d'animaux et d'hommes assez fidèles, quoique très analogues à celles que nos enfants aiment aussi à tracer. Dans Tun et l'autre cas, il se peut que ce besoin de représenter graphiquement les êtres, qui inléressent, tienne beaucoup à l'imperfection du langage parlé et alors le dessin primitif aurait pu préexister à la parole. Il s'agit là, bien entendu, d'un art qui ne s'enseigne pas.

♦ III. Les Hottentots.

Los Hottentots, voisins et congénères des Bochimans, nous les représentent encore mais notablement développés; puisqu'ils ne se bornent plus à vivre du produit de leur chasse et ont des troupeaux de bœufs, môme des bœufs dressés; les uns servant de bétes de somme, les autres employés pour la guerre; puisque les Hottentots savent aussi

(1) Thompson. Hist, unie. voy,\o[. XXIX. 158.

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fabriquer des tentes en cuir, qui rappellent beaucoup celles desTartares; puisqu'ils sont en outre habiles à préparer et coudre les peaux ; puisque tous sont potiers et enfin puisque, par un commencement de spécialisation industrielle, ils ont des forgerons et même des artistes, des bijoutiers en ivoire (1). Néanmoins Tintelligence hottentote eist très faible encore, du moins pour tout ce qui n'a pas trait à la satisfaction des besoins essentiels de la vie. Ainsi, s'agit-il de leurs bœufs? les Ilottentots ont une mémoire facile et tenace ; alors ils retiennent longtemps et fidèlement les noms des animaux composant les très nombreux attelages usités dans l'Afrique méridionale, et cela après les avoir entendus une seule fois (2) ; mais, nonobstant, ils sont d'une extrême imprévoyance, au point de consommer en un jour toutes leurs provisions sans songer à la disette qui les attend pour le lendemain (3). Comme les Bochimans, les Hottcntots n'ont que trois noms do nombre et, pour aller au-delà de trois, ils comptent sur leurs doigts, mais parviennent rarement à dépasser cinq. Leur demande-t-on à combien de jours de marche on est de tel ou tel endroit ? ils sont dans l'impossibilité de répondre. Un Hottentot Dammara, à qui l'on avait acheté deux moutons, à raison de deux rouleaux de tabac par animal, et à qui Ion avait payé ensemble toute la somme ne réussit point à comprendre et il obligea l'acheteur à payer chaque animal séparément et successivement. S'agit-il d'acheter ou de vendre un bœuf pour dix rouleaux de tabac, par exemple? alors le vendeur Dammara étend ses mains par terre, puis l'acheteur place un rouleau de tabac sur chacun des doigts étendus. Pourtant ces pauvres calculateurs s'aperçoivent ordinairement très bien qu'un bœuf a disparu de leur troupeau ; mais c'est

(1) Dictionnaire d* Ethnographie de Migne, article Hottentot»

(2) Rarcheli. Hùft, unie. voif. vol. xxvi. 102.

(3) Cowper Rose. Ib'ut.^ vol. xxix. 277.

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simplement parce qu'ils connaissent individuellement tous leurs animaux (1). Pour noter le temps, la durée, les Hottentots les divisent en époques de sécheresse ou de pluie et ils subdivisent en lunes les saisons météorologiques. Les jours, ils ne les peuvent plus compter, dès que leur nombre excède celui des doigts de leurs mains, et alors ils se bornent à désigner certains d'entre eux par une circonstance extraordinaire : un orage, une émigration, une épizootie, la mort d'un éléphant tiré à lâchasse, etc, etc. Les parties du jour s'indiquent par le cours et la hauteur du soleil (2).

Sur un point particulier, les Hottentots sont beaucoup plus avancés que les Bochimans ; car ils ont tons un nom personnel (3). — Quant à l'éducation des enfants, elle semble chez eux à peu près nulle. Les premiers temps de sa vie, l'enfant les passe sur le dos de sa mère, oîi il est maintenu par deux écharpes en peaux, Tune qui le presse contre la mère, l'autre qui le soutient et l'empêche de glisser (i). — Plus tard, l'éducation pratique doit se faire par l'imitation, à laquelle tous les enfants sont si enclins et qui môme leur inspire leurs jeux. Ainsi les petits Australiens, dont je parlais dans le précédent chapitre, jouent avec des petites lances et des petits boanieranr/s. En avançant dans notre enquête, nous verrons les enfants Esquimaux s'amuser de même à construire de petites huttes de neige glacée, imitation de celles que bâtissent leurs pères, et les petits Peaux-Rouges s'exercer à se servir de petits arcs, etc, etc. C'est là un fait, que l'on est fondé à tenir pour universel, et, si la plupart des voyageurs ne le notent point, c'est qu'il leur semble à la

(1) Gallon. Tropical South Airica. ^32 (cité par I^ubbock. Orifj. CiriL 429).

(2) Lovaillant. Hist, unir, roy, vol. xxiv. 178.

(3) Moffat. Lac. cit.

(4) Lcvaillanl. Loc, cit. i60.

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fois trop naturel et trop insignifiant. Pourtant, en pay& sauvage, ces jeux jouent certainement un grand rôle dans l'éducation pratique; puisqu'ils imitent, et tous les jours, les actes et circonstances de la vie courante, de celle qui attend les enfants et est généralement fort simple. Certains jeux, usités encore par les enfants de nos pays civilisés, sont, comme Ta remarqué Tylor, des survivances de date fort ancienne (1). — Comme exemple, on peut citer le jeu de Tare, celui de la fronde, aujourd'hui simples exercices, mais qui sûrement ont eu jadis une grande importance éducatrice.

Quand les contacts entre les blancs et les Holtentots sont devenus très fréquents, les sauvages ou du moi-us certains d'entre eux ont reçu notre instruction scolaire et i*n a pu recueillir à ce sujet quelques curieuses observations. Tout d'abord la lecture, pratiquée par les blancs^ leur parut quelque chose d'incroyable ; ils ne pouvaient croire que les caractères écrits pussent se traduire en mots parlés (2). Les Hottentots Corannas commencèrent par supposer que, pour apprendre à lire, il fallait user d'un charme secret et ils demandèrent à connaître cet art mystérieux. Quand Moffat leur enseigna les lettres, ils se mirent à les répéter au clair de la lune en criant le plus fort possible, afin, disaient-ils, de s'habituer plus vite aux « semences » ; c'était ainsi qu'ils appelaient les lettres de l'alphabet. Enfin ils prièrent qu'on leur enseignât laiphabet en musique et le n^issionnaire dut adapter aux lettres un vieil air ; après quoi, les Corannas passèrent allègrement une grande partie de la nuit à chanter l'alphabet (3). Certains d'entre eux étaient doués d'une de ces mémoires phonographiques, que l'on trouve parfois chez nos idiots et l'un d'eux, après avoir entendu une

(1) Tylor. Civil, primitive, t. I. Ch. m. p. 83. 84.'

(2) Burchell. Loc. cil., 410.

(3) Momu. Loc cit. 379-380.

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seule fois lin sermon du missionnaiic MoiTut, le répéta mot à mot avec les gestes appropriés (1). Aussitôt ouvertes, les éeoles des mîssioiiDaires furent vite fréquentées et les progrès des élèves, qui apprirent sans peine à lire et à écrire, étonnèrent les maîtres (2). Dans une seule mission, 912 hottcntots, enfants et adultes, fréquentaient les écoles el môme contribuaient aux frais de la mission (3). Mais la lecture et môme Técriture sont des connaissances, que Ton acquiert presque machinalement ; elles ne mettent jamais en jeu que la mémoire et nullement le jugement, le raisonnement, les hautes facultés de l'esprit. Aussi partout les primitifs les apprennent sans grand effort. En elles-mêmes, la lecture et Técriture ne font pas de miracles et ne suffisent pas du tout, comme on le croit beaucoup trop dans nos contrées civilisées, à développer rintelligence, encore moins à transformer radicalement la personnalité morale, le caractère, c'est-à-dire la somme des aptitudes antérieurement acquises ; aussi des faits analogues à celui de Benilong, TAustralien, jetant aux orties son froc de civilisation, se sont aussi produits chez les Ilottentots : « Un jeune Hottentot, écrit un voyageur, un jeune Hottentot, qui avait été élevé par le gouverneur Van der Stcl dans la religion et les mœurs des Hollandais, qui avait appris plusieurs langues el donné des preuves d'un esprit pouvant, en apparence, lui permettre d'arriver à tout, fut envoyé dans l'Inde et là employé dans les affaires publiques. Mais, à sou retour au Cap, il dépouilla les vêtements européens, se couvrit de peaux de mouton et, dans cet état, se présentant devant le gouverneur, il renonça solennellement à la société des hommes civilisés et à la religion chrétienne, déclarant

(i) Moflat, 378.

(2) Ibid, 29.

i:^") Ibiil. 33.

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qu'il voulait vivre el mourir dans la religion de ses ancêtres et en suivant leurs coutumes » (1).

Au cours de notre enquête, nous rencontrerons, chez des races très dissemblables, d'autres faits de ce genre et je ne manquerai pas de les signaler en passant. Ils valent d*être pris en sérieuse considération ; car ils prouvent qn^entre l'intelligence proprement dite et le caractère, c'est-àdire les penchants profondément empreints dans les centres nerveux et résultant de toute Texistence des ancêtres, il n'y a pas de lien très étroit. Or, ce fonds mental de l'être, notre instruction scolaire ne saurait latteindre, encore moins le modifier. Si Ton y regardait de bien près, on verrait que, même dans nos vieilles sociétés civilisées, quantité de personnes, sans en excepter beaucoup de celles qui ont reçu une éducation réputée supérieure» ont gardé intact un fond de moralité tout-àfait sauvnge, qui, à l'occasion se manifeste. Mais ce sont là de grosses questions, sur lesquelles nous aurons plus tard occasion de revenir.

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