III. — La mentalité des Indiens Peaux-Rouges
La description que je viens de donner de l'éducation chez les Peaux-Rouges, offre plus d'un point de ressemblance avec ce qui a été observé dans l'Amérique du Sud. Les initiations peaux-rouges notamment sont identiques à celles des Colombiens et des Caraïbes. C'est qu'entre les Indiens des deux Amériques, la parenté morale et physique est assez étroite. On pourrait citer beaucoup d'autres analogies, particulièrement la singulière habitude de la couvade, si répandue dans l'Amérique du Sud et que l'on a aussi trouvée en usage chez les Choctau de l'Amérique septentrionale (3).
Si nous examinons maintenant la mentalité proprement dite, le caractère, la capacité intellectuelle de la race, nous voyons aussi que, dans les deux Amériques et chez les Indiens sauvages, le niveau était sensiblement le
(1) Ibùl. 197-202-205; 225, 226.
(2) James Money. Sacrcd formules of Ihe Gherokees (Smi/A*. Imt. — Report ofthe bureau of the EthmbKjy, j). 310. (1885-1886).
(3) Du Tcrlre. HisL g en. des Atitiltes, II. 371 (1667).
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même. — Pourtant Tlndien peau-rouge avait moins de mobilité d'humeur que son frère du sud ; souvent même, il montrait de la ténacité, de l'opiniâtreté (1) ; mais son imprévoyance était également extrême. Ainsi dans les grandes chasses, les Peaux-Rouges tuaient sans aucune utilité des centaines de bisons, dont ils ne prenaient que les langues (2). Leur tactique militaire procédait toujours par surprises nocturnes ou très matinales et pourtant ils n'eurent jamais l'idée de poser des sentinelles autour de lours campements. Leur intelligence élait aussi très bornée. Comme les autres primitifs, leur animisme vivifiait tout et un hameçon, avec lequel ils avaient pris un gros poisson, leur semblait plus précieux qu'une poignée d'hameçons tout neufs. Jamais ils ne juxtaposaient deux de leurs filets de peur que l'un ne devînt jaloux de l'autre et ne voulût plus ensuite prendre les poissons (3). Leur attention était toujours difficile à éveiller. Us semblaient ne pas entendre une question soudainement faite et sur un ton ordinaire. Pour être bien compris, il fallpit leur parler avec emphase et répéter plusieurs fois l'interrogation. Mais la conversation soutenue, surtout les questions successives les fatiguaient vite ; ils perdaient alors le fil du discours et répondaient au hasard, exactement comme il arrive chez les nègres (4).
Je ne dirai rien de l'industrie peau-rouge ; elle était analogue à celle des Indiens du sud et, comme celle-ci, d'autant plus perfectionnée qu'on approchait davantage des grands États du centre américain. Mais il nous faut bien, pour apprécier la mentalité de ces Indiens, jeter un coup d'œil sur leurs connaissances ou acquisitions intellectuelles. Leurs langues n'étaient pas moins dépourvues
(i) Prichard. Hist. uni. ilt* l'homme. II. 265.
(2) Domenech. Voy. Pitt, Gr, Déserts, 443.
(3) Hearne. Voy. to the Xorlhern Océan, 330.
(4) Sproat. Scenc^ and sludies of savage life. 120.
de termes généraux, d'expressions abstraites que celles de tons les pays ^uvages; ainsi ils ne pouvaient dire ni « chône », ni « arbre en général », mais disaient très bien ((chène noir, chêne blanc^ etc.» (1). Nousavons vu jadis (2) que leur littérature poétique, leurs chants sacrés, renfermaient encore beaucoup de celte poésie sans paroles, interjectionnelle, sans doute antérieure à Tinvcnlion du langage articulé; que, dans les deux Amériques, mais surtout dans celle du nord, le primitif langage des gestes est extrêmement répandu (3) ; que souvent même il vient suppléer à Tinsuffisance de la parole. Ce qui frappait les Peaux-Rouges dans un discours, c'était moins le sens que le ton, le timbre de la voix, l'emphase, les gestes. Laiitau raconte qu'un jour, un domestique français, qui ne savait pas du tout la langue des Indiens, eut l'idée de crier à des Hurons un discours interjcctionnel, sans paroles, mais avec raccent et les gestes ordinaires aux Peaux-Rouges. Les Indiens écoutèrent avec une grande attention; puis déclarèrent que Torateur avait bien parlé, mais d'un style tellement élevé, qu'ils n'avaient pas toujours réussi à le comprendre (i). i\e nous moquons point des Indiens. L'homme peu développé se ressemble partout. Peu de temps avant sa mort, un Français bien connu, Jules Simon, racontait dans le Tevips que, jeune encore et candidat à la députation en Bretagne, il avait été chaleureusement applaudi par un auditoire de paysans, devant lesquels il avait prononcé un discours pour eux inintelligible ; puisqu'ils ne savaient pas le français.
Par leur écriture pictographique, les Peaux-Rouges l'-emportaient beaucoup sur les Indiens de TAmérique du sud et se rapprochaient des anciens Mexicains et Péru-
(1) Lul)l)()ck. Oriij. civ,, 427.
(2) Voir mou Evolution lUfêrnire.
(3) Baiirroft. \atice racf*Sy etc. III, ;)56.
['i) Laiitau. Mœurs des sauvages amêricatnSy IV, 187.
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viens. Soit sur des peaux, soit sur des écorces de bouleau, ils savaient peindre au moyen de figures tantôt hiéroglyphiques, tantôt symboliques, des scènes très compliquées, par exemple^ Témigration de telles ou telles tribus, désignées par leurs animaux totémiques, vers une autre résidence et leurs aventures (1). Plus les populations indiennes étaient voisines du Mexique, plus leur pictographie était savante, plus elles employaient de signes symboliques ou très abrégés, ne rappelant plus exactement les contours réels des objets. Ainsi, pour marquer une année, les Dakotas dessinaient un petit cercle; pour indiquer une période d'années, par exemple, toute la vie d'un homme, ils employaient un grand cercle ; pour un cycle chronologique, une série de cercles reliés enlre eux (2). Il faut noter la ressemblance, Tidentité de certains de ces signes, comme la circonférence, la circonférence ocellée, le signe pectiniforme, le signe en fer à cheval, les signes cruciformes, avec les caractères gravés sur certains de nos monuments mégalithiques et sur des rochers en Espagne, aux Canaries, en Afrique. Toutes nos variétés préhistoriques de signes cruciformes se retrouvent dans l'Amérique sauvage, même la Croix dite de Malte, que traçaient fréquemment les Mokis (3). Le sens attribué aujourd'hui à ces signes symboliques varie d'un district à l'autre, néanmoins leur usage vient corroborer Topinion, suivant laquelle de très antiques communications ont dû exister entre le Nouveau-Monde et l'ancien. Pour la numération, les Indiens de l'Amérique du nord ne semblent pas plus avancés que les sauvages du sud. Leur numération est partout digitale et, dans les dialectes sQgonquins, par exemple, les cinq premiers noms de
[i) Domenech. Loc. cit. 289-303.
(2) Garrick Moliery. Loc. cit. 264.
(3) Garrick Moliery. Loc.cit, 729.
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nombre paraissent, seuls, être primitifs (1). Cependant les Iroquois auraient eu des noms originaux pour les dix premiers nombres (3). Cbarlevoix affirme qu'ils savaient compter jusqu'à mille, ce qui est peu vraisemblable; car, dans l'organisation de leurs grands feslins, ils ne parvenaient à se rendre un compte exact du nombre des convives, qu'en se servant de graines ou de bûchettes (2). Plus primitifs encore, les Indiens Âhts comptaient sur leurs doigts. Ils commençaient par lever les mains, la paume en l'air et les doigts étendus, puis ils comptaient en ployant im doigt à chaque nombre exprimé. Chez eux, six se disait « une main plus un, )> etc. (3).