II. — Les Indiens de V Amérique du nord
Si nous nous transportons maintenant dans l'Amérique septentrionale, nous y trouverons des populations sau-
(1) Léry. Hist, voy. fait au Brésil, par. XV.
(2) Brett. Indian Tribes of Guiana. 417.
(3) Gilii. Saggiodistoriaamericana, II. 332 (cilé parTylor. Civil' prim. 282).
(4) Marckam. Tram. Soc. ethn. Ul. 166.
148 l'évolution de l'éducation
vages, appartenant, comme celles du sud, à des races mongoloïdes, et, comme elles aussi, d'autant plus civilisées, qu'elles sont moins éloignées de TÂmérique centrale, de l'ancien Mexique, où les indigènes, croisés sans doute avec des immigrants plus développés mentalement, avaient fondé de grands États à peu près sortis de la sauvagerie primitive.
Les Peaux-Rouges, qui nous représentent le type moyen de ces Indiens du nord, offraient avec ceux du sud des ressemblances et des différences.
Sur l'éducation, que recevaient ou se donnaient les enfants des Peaux-Rouges, nous sommes assez bien renseignes. — La préoccupation dominante était de développer l'énergie du caractère. Les femmes s'efforçaient d'accoucher sans jeter un cri afin de ne pas enfanter des lâches (1). Aussitôt après sa naissance, le nouveau-né était introduit dans une sorte de berceau, formant fourreau dans la moitié inférieure et où le linge était remplacé par de la poussièVe de bois pourri (2). Les mères étaient fort étonnées, quand, on leur parlait des nourrices en usage dans d'autres pays. Dans leurs tribus, pour qu'un enfant fût allaité par une autre femme que sa mère, il fallait que celle-ci fût morte. Alors seulement une parente remplaçait la défunte. D'après le missionnaire Lufitau, ordinairement témoin exact et véridique, ces nourrices nécessaires étaient parfois des nourrices « sèches » au sens littéral du mot, des femmes ayant déjà passé Tàge de la maternité, mais qui réussissaient à provoquer chez elles, un retour de la lactation (3), une montée de lait uniquement attribuablo à la persistante succion exercée par le nourrisson. L'allaitement maternel durait très long-
il) Gliarlevoix. Journal hist, voy. en Amérique, Lettre XXI. 9.
(2) Lang. Voy. chez diff, nniions sauv. Amer. sept. (Trad. Billecoq).
(3) l.afitau. Mœurs iIps sauvages américains, t. II. 280,
CH. VI. — l'éducation chez les indiens d'amérique 149
temps, trois ou quatre ans, comme il arrive ordinairement chez les primitifs; la mère nourrissait parfois mais rarement plusieurs enfants en même temps (1); mais on peut certainement attribuer à cette longue durée de l'allaitement le peu de fécondité des femmes peaux-rouges, pourtant fort robustes (2).
Pour des raisons très mal connues, beaucoup de naitions peaux-rouges, les plus méridionales surtout, celles de la Floride, les Ghinouks, les Choctau, les Natchez, en cela imitateurs des Caraïbes et d'autres Indiens méridionaux, déformaient le crâne de leurs nouveau-nés. La plupart s'efforçaient de lui déprimer le front, d'oîi le surnom de Tétes-Plates donné par les Français à certaines tribus de la Louisiane (3). D'autres tâchaient au contraire d'arrondir le crâne de l'enfant. Pour atteindre l'un ou l'autre but, on se servait souvent de masses d'argile convenablement placées et serrées sur la tête du nouveau-né (4) ; pour aplatir le front, on recourait aussi quelquefois à la méthode des Caraïbes, c'est-à-dire à des planchettes et à des coussinets convenablement disposés et maintenus autour de la tète par des liens serrés (5). Celte compression, exercée surtout pendant la nuit, durait environ un mois (6).
Pour les noms donnés aux enfants, on les tirait ordinairement du nom totémique adopté parle clan et en suivant un ordre traditionnel et réglé. Ainsi, chez les Omahas, dans le clan de l'élan, le premier né s'appelait « corne »; le second « corne jaune », ce qui signifiait « jeune élan » ; le troisième s'appelait « ramures » (élan
(1) Lafltau. Loc, cit,
(2) Lafltau. Loc, cit. II. 277.
(3) Lafltau. Loc. cit. II. 282.
(4) Charlevoix. Hist. IVouv. France. (Voyage) t. VL 34.
(5) Lafitaii. Loc. cil. II. 282, 283.
(6) Domenecb. Voy. pitlor. dans les déserts du Nouveau- Monde,
450 l'évolution de l'éducation
un peu plus âgé); le quatrième, « quatre cornes » (élan de trois ans, etc.) (1). Le clan du bison avait un autre système de noms, mais toujours ces noms étaient totémiques; par exemple: « qui soulève de la poussière en se roulant », « qui court en rond », »< courtes cornes » « bison de deux ans, etc. » (2). Tels étaient les premiers noms donnés aux enfants; mais souvent ils étaient changés, durant le cours de la vie, pour des noms de circonstance, rappelant des exploits particuliers ou de remarquables aventures. Ce sont ces derniers noms très pittoresques, que les Européens ont surtout remarqués. Dans les relations habituelles, surtout entre membres d'un même clan, les noms personnels étaient remplacés par des dénominations générales, rappelant le degré de parenté réel ou de convention: « frère, père, mère, fils, etc. » (3).
Au sortir du berceau, les enfants peaux-rouges, complètement nus, rampent ou se roulent dans la cabane jusqu'à ce qu'ils aient appris d'eux-mômes à marcher (4). Avant Tage de quatre ans, ils n'ont pas le moindre vêtement : à partir de cet âge, on leur donne des robes de peaux, analogues à celles de leurs parents (3). Durant la première enfance, les petits Peaux-Rouges n'ont à supporter aucune gène. Ils vont ou se traînent où ils veulent, dans les bois, la boue, la neige, dans l'eau. L'été, ils passent dans les lacs et les rivières une grande partie de la journée et y jouent comme des poissons (6). Mais vers quatre ou cinq ans, commence une véritable éducation familiale. Les petites filles aident leurs mères dans la mesure de leurs
(1) Owon Dorsey. Omnhn Sorâtloffi/, Smithsoniaii Instituiion. lO'port. Dnroau. Êthnolof/ij. p. 227 (1881-18S2).
(2) Owen Dorsey. Loc. cil.
('.V, (iîirrick Molleiy. Picture wriling of ike american Iitdians (Smith. Iiist. Report. Ethnol. 1887-1888. p. 443).
(4; Lalilau. Loc, cit. II. 283. Charlevoix. Loc. cit. t. VI. 36. (o) Owen Dorsey. Loc. cit. 265-266.
(6) Cliarlevoix. Loc. cit. VI. 30.
CH. VI. — l'i:ddcation chez les indiens d'amérique 151
forces; elles apprennent d'abord à recueillir ]a provision de bois nécessaire; à huit ans, elles font des paquets et les portent sur leur dos. Plus tard, elles s'exercent à couper le bois, à cultiver le maïs, etc. (1). Leurs premiers fardeaux sont toujours fort légers, proportionnés h la faiblesse des enfants et ces commencements du travail ne sont en réalité que des jeux (2).
Les petits garçons jouissent d'une liberté plus grande qae celle des filles. Dans Topinion des Peaux-Rouges, les garçons sont nés uniquement pour la chasse et la guerre; aussi leur mettait-on, de très bonne heure, entre les mains, un arc et des flèches à pointes émoussées, et ils s'en servaient pour tirer au blanc (3). Bien vite ils acquéraient une grande habileté dans cet exercice et ils en eurent facilement une équivalente dans Tusage des arm^s à feu (4).
Durant les veillées d'hiver, les Peaux-Rouges de l'extrême nord donnent à leurs petits garçons des leçons orales. Ils leur apprennent les noms des animaux de la région, leurs instincts, l'art de les chasser, de dresser des pièges aux bêtes à fourrure. Ils enseignent aux enfants à se servir de la hache et des couteaux pour fabriquer des canots d'écorce, des traîneaux, des raquettes, etc. A sept ou huit ans, l'enfant s'essaie à tout cela; à 15 ans, il est déjà chasseur et ouvrier (5). Filles et garçons s'amusaient partout à construire des maisons de boue; pourtant chaque sexe avait ses jeux à part et les garçons qui jouaient trop avec les filles, leurs sœurs exceptées, étaient dédaigneusement appelés « hermaphrodites » (6).
Les mères ne négligeaient pas de donner aussi à leurs
(1) Qwen Dorsey. LocxH. 265.
(2) Lafitau. Loc, cit. 283.
('4) 0. Dorsey. Loc. cit. 266.
(4)0. Dorsey. Ibid. — Charlevoix. Jj)c. cit. Lettre XXllI. 37.
(5) H. Faraud. Dix-huit ans chez les sauvages. 314-346.
(6) 0. Dorsey. Loc. cit. 270.
152 l'évolution de l'éducation
enfants des leçons de savoir-vivre; ainsi elles les dressaient à ne jamais passer devant les gens sans nécessité ; elles habituaient les filles à ne point parler aux hommes, excepté à leur père, à leur oncle mateniel et à leur grandpère maternel (1).
Les petits garçons s'accoutumaient à lutter constamment ensemble et on les y excitait. Ils s'y portaient au reste d'eux-mêmes et avec une telle ardeur, qu'il fallait quelquefois les séparer pour les empêcher de s'entretuer(2). Les compagnons des lutteurs faisaient cercle autour d'eux avec une placidité parfaite; ils les laissaient se « jouer », et n'intervenaient pas, à moins de nécessité absolue, môme en faveur de leurs propres frères. Après la lutte, tous se moquaient à l'envi du vaincu (3), qui dès lors ne vivait plus que pour la revanche (i).
Celte éducation familiale ne comportait pas de châlimenls corporels. A tout âge, chez les Peaux-Rouges, les coups impliquaient une idée de dégradation; 'chez les adultes, ils autorisaient une vengeance sanglante, mortelle (5). Seuls, les Indiens convertis au christianisme, châtient leurs enfants. Même on s'abstient ordinairement de les menacer. On en a vu, même des petites filles, s'étrangler rien que pour avoir reçu une réprimande légère, ou parce que leurs mères leur avaient jeté quelques gouttes d'eau au visage, ce qui constituait la plus grave des punitions employées (6).
A cette rude et libre école, les enfants devenaient robustes et, entre eux, rivalisaient d'énergie. On voyait dos petits garçons et des petites filles s'amuser à se lier ensemble par les bras juxtaposés, enlre lesquels on pla-
(1) 0 Dorsey. I^c, cit. 270.
(2) Cliaiievoix. Loc. cit, 36 37.
{'A LifiUu. Loc. rit, II. 288.
(4) Charlevoix. Ijk. cit. 37.
[l\ Callin. Im vie chez les Imliem. 58.
(0/ Chailevoix. Loc. cit. 37-38. - Lalilau. Loc rit. II. 288.
CH. VI. — l'éducation chez les indiens d'amérique 153
çaît un charbon allumé : Il s'agissait de savoir, qui des deux le secouerait le premier. Or, c'était là un jeu digne de Sparte (1).
La rigueur du climat, les privations fréquentes augmentaient encore leur endurance (2).
Enfin, réducation morale agissait dans le môme sens que l'éducation physique. On ne cessait de raconter aux jeunes garçons les belles actions, les exploits de leurs ancêtres et ces récits enflammaient leur imagination, leur montraient le chemin de la gloire (3). A tout propos, on leur parlait des ennemis de leur tribu et on leur enseignait que la vengeance est un devoir (4). Certains chefs demandaient aux tribus voisines d'autoriser mutuellement leurs jeunes gens à « jouer ensemble » c'est-à-dire à se faire la guerre, à titre de simple sport (5).
Cependant toutes les instructions orales des parents Peaux-Rbuges ne portaient pas sur la gloire militaire. Les coutumes, les usages, etc. de la tribu étaient aussi objet d'enseignement (6). Môme il y avait un système d'instruction organisé et parfois certains membres du clan, faisant office de précepteurs, avaient pour mission d'enseigner aux enfants les industries, dont personne ne pouvait se passer (7).
Cette éducation, si bien combinée pour faire des corps et des volontés de fer, pour exalter le courage guerrier et l'endurance, était complétée et contrôlée par diverses épreuves et initiations, échelonnées suivant les âges. A
{{) Ctiarlevoix. Lettre XXI. 9.
12) Lafitau. Loc, cit. II. 287.
(3) Charlevoix. Loc. cit. 37.
(4) Charlevoix. Loc. cit. 38.
(5) Lafitau. Loc. cit. i. III. i59.
(6) Lafitau. Loc. cit. II. 287.
(7) Smiths. Inst. Report Ethnol. 188o-^886 (PowelL Indian Lin. guistic familles).
154 l'évolution de l'éducation.
sept ou huit ans, les petits garçons étaient soumis à des jeûnes d'un jour ; à seize aqs^ autre jeûne, mais cette fois de deux jours. Ces jeûnes étaient rigoureux; pendant leur durée, il fallait se passer absolument de boisson, d'aliments et de feu.. A dix-huit ou vingt ans, les jeunes gens étaient astreints à un dernier jeûne de quatre jours (i). Tous ces jeûnes étaient imposés aux deux sexes et on allait les subir dans les bois ; les garçons sous la conduite d'un ancien ; les filles avec une matrone. Ensuite venaient diverses épreuves subies à l'occasion des actes importants de la vie. Ainsi, dans les banquets donnés par un chef afin de recruter des partisans pour une expédition guerrière, les anciens essayaient la force de volonté des jeunes gens, qui n'avaient pas encore vu l'ennemi, en les accablant de grossières injures, en leur jelant des cendres chaudes sur la tête, etc, etc. A moins d'être déclaré à jamais indigne de porter les armes il fallait supporter toutes ces avanies sans donner le plus léger signe d'impatience (2).
Dans diverses tribus, les jeunes gens n'étaient admis dans la classe des guerriers qu'après une série d'épreuves publiques, qui constituaient de véritables initiations. Ces épreuves, toujours douloureuses, variaient suivant les tribus. Celles des Mandans étaient particulièrement sévères et duVaient quatre jours. Kntre autres supplices infligés, les jeunes gens devaient rester suspendus à des morceaux de bois passés dans ou sous les muscles des épaules, de la poitrine, dos bras. C'était avec joie qu'ils supportaient CCS tortures; môme les jeunes garçons comptaient avec impatience les mois, les jours, qui les séparaient encore de celte glorieuse cérémonie (3).
(1) 0. Dçrsey. Loc. cit. 2^^.
(2) Charlevoix. Loc, cil, t. y. 323.
(3) Callin. La vie chez les Indiens. 142
Googk
CH. VL — l'éducation CHEZ LBS INDIENS d'aMÉRIQL'E 155
Outre ces initiations générales, il en existait de spéciales ; surtout pour devenir un homme-médecine. Chez les HandanSy cette initiation pseudo-médicale ressemblait à celle des jeunes guerriers, mais était plus cruelle encore. La principale épreuve consistait à passer une courroie sous les muscles pectoraux du candidat, qui, ensuite, s'asseyait à terre et se renversait en arrière, mais de telle sorte que la partie supérieure de soq corps, le tronc, demeurât suspendue au-dessus du sol par lés courroies pectorales. Le patient devait rester tout un jour dans cette position et, pendant tout ce temps regarder le soleil. A côté de lui se trouvaient deux chœurs, Tun d'ennemis, lautre d'amis. Les premiers se raillaient de sa faiblesse présumée, affirmaient qu'il n'irait jamais jusqu'au bout ; au contraire les autres l'exhortaient à se raidir contre la douleur, lui parlaient de l'honneur, de la gloire qui récompenseraient sa fermeté, etc. (1).
Ailleurs Tinitiation médicale ne consistait qu'en cérémonies longues, compliquées, solennelles, avec instructions spéciales. D^abord l'initiateur, sorcier ou prêtre, enseignait aux candidats les chants jugés nécessaires pour chercher et recueillir les plantes médicinales et les animaux utilisables dans le même but (2). Puis, la période d'instruction achevée, l'initiateur chantait au catéchumène une chanson où il lui parlait de la peine qu'il s'était donnée pour lui, de la haute vertu des connaissances qu*il lui avaient inculquées. Auparavant le candidat s'était purifié dans le sudatorLum. en usage chez les Peaux-Rouges et qui consistait en un espèce de four clos, où l'on dégageait de la vapeur en jetant de Teau sur des pierres chauffées au feu.
L'initiation était publique ou du moins clic s'effectuait
(l)Calltii. Tour du Monde.
(2) Hoffmann. The mide wiwin or « Grand Afedocine Society »> (in Mep.Ethn. of tke Smiths, Inst. (188*0-1886), p. 191.
136 l'évolution de l'éducation
-en présence de tous les membres de la confrérie médicale, convoqués à Tavance par Tenvoi de petits bâtonnets destinés à cet usage. — L'initiateur recevait pour ses bons offices des couvertures, des chevaux, divers présents convenus à Tavance. — En retour, il avait enseigné à son élève et pupille à se servir de plusieurs centaines do substances, qui, toutes, avaient ou devaient avoir une vertu curative, niais une vertu magique; car c'étaient des fétiches plutôt que des remèdes (1).. De nos jours encore, en 1887, les Cherokis, les plus civilisés des Peaux- Rouges, considéraient que dans l'administration de leurs remèdes, les formules, «les paroles», importaient beaucoup plus que les substances employées (2).