V. — L'éducation en Indo-Chine
En générai, Tlndo- Chine est plus civilisée que la Malaisie ; car elle a subi bien plus fortement Tinfluence religieuse et éducatricc des grandes civilisations asiatiques, c'est-à-dire de l'Inde ancienne et surtout de la Chine. C'est surtout dans la Birmanie (Birmah) et dans le royaume de Siam, que l'Inde a laissé son empreinte et elle l'a fait surtout en y naturalisant Tune de ses grandes religions, le Bouddhisme. La Cochinchine et l'Annam ont plutôt emprunté leur civilisation à la Chine.
Tous ces royaumes étaient ou sont encore des modèles typiques de monarchie absolue, dite orientale; néanmoins l'Annam a créé, à l'exemple de la Chine, une classe de lettrés nommés au concours et où se recrute le personnel administratif des mandarins. En quoi peut consister l'éducation dans ces diverses parties de l'Indo-Chine?
En Birmanie, l'instruction est très répandue ; il faut entendre l'instruction primaire, donnée par les bonzes bouddhistes et comprenant seulement la lecture et l'écriture birmanes ainsi que les premiers éléments du paZi, langue sacrée d'origine indienne. Presque tous les Birmans, de sexe masculin, passent par ces écoles, qui sont libres et entretenues uniquement par les offrandes volontaires des parents; aussi les bonzes excitent-ils incessamment leurs concitoyens à envoyer leurs enfants à l'école et môme ils dénoncent hautement ceux qui manquent à ce devoir. Il en résulte qu'en Birmanie tous les hommes ont à peu près le môme degré d'instruction élémentaire (1). Aux filles, on n'en donne aucune, sauf
{{) Jancigny. Indo-Chine (Birmah). 322.
240 l'évolution de l'éducation
dans la classe la plus élevée (1). Pour tout ce qui a trait à l'éducation, il y a, comme nous Talions voir, une grande analogie entre la Birmanie et le royaume de Siam.
Les Siamoises accouchent aisément, ainsi que la plupart des Indo-chinoises ; mais, pour une raison inconnue, elles accouchent auprès d'un feu ardent, médiocrement utile dans un pays tropical ; elles y restent même exposées plusieurs semaines après la naissance de leur enfant; aussi pour dire qu'une femme est en couches, les Siamois disent : « Madame est au feu » (2). — Comme les femmes des races sauvages, les Siamoises allaitent pendant deux ou trois années (3). — Les enfants siamois restent nus jusqu'à Tâge où ils sont capables de nouer eux-mêmes leur vêtement, leur langouti (4). A trois ans, ces enfants savent déjà nager. A 4 ou 3 ans, on leur rase la tête, sauf un toupet soigneusement conservé et que Ton rasera aussi plus tard, en donnant à cette occasion une grande fête (o).
Les pères et mères ont, sur leurs enfants, un pouvoir absolu. Ils les peuvent battre, mettre aux fers, vendre comme esclaves ; les filles, elles, sont toujours vendues en mariage (6). Quant aux enfants, ils éprouvent, pour leurs parents, un sentiment de respect extrême (7).
Après la grande cérémonie de la coupe des cheveux, les parents envoient leurs enfants à la pagode pour y apprendre à lire et à écrire. Là, les talapoins leur donnent, chaque jour, une courte leçon de lecture et en retour les élèves leur servent de domestiques. Il est vrai qu'ils ont
(1) Gox. Hisl. univ. voy, vol. XXXIV. 456.
(2) Pallegoix. Royaume ihaL t. II. 223. (3! /6/V/. 224.
(4) Ibid. I. 203.
(o) Ibid. 206.
(6) Ibid. I. 228.
(7) Ibid. 206.
eu. IX. — l'éducation dans le monde PÉKISINIQUE 241
leur part des aliments du maître, c'est-à-dire des offrandes comestibles. Beaucoup d'enfants quittent Técole siamoise sans y avoir rien appris; quoique les maîtres aient sur eux plein pouvoir et môme pleine liberté de les châtier à leur gré. Dans un recueil de dialogues publiés en Siamois par un missionnaire, on a mis dans la bouche d'une mère conduisant son enfant au talapoin-magister, les paroles suivantes : « S'il est négligent, que le Bienfaiteur le frappe fortement du rotin. Bienfaiteur, ne craignez pas mon cœur. Je demande seulement que vous ne lui brisiez pas les os et qu'il ne perde pas les yeux » (1). L'éducation achevée telle quelle, les enfants, pour payer leur dette à la pagode, doivent se faire ordonner bonzes et tous le font, même les fils du roi. Mais ils sont libres de se défroquer après quelques mois (2).
Telle est l'éducation des garçons. Celle des filles est purement familiale et ménagère. Elles vont chercher le bois, cueillir les fruits et légumes, puiser de l'eau. Elles battent le riz, aident leur mère dans tous ses travaux. Elles apprennent à faire la cuisine, les sauces, les gâteaux, à rouler des cigares et des feuilles de bétel, surtout à faire l'aumône aux talapoins. Les filles du peuple cultivent les jardins ou conduisent les barques (3).
Un tel système d'éducation n'est évidemment guère compatible avec un notable développement scientifique. Le peu de science, qui existe, vient en effet de la Chine. On a quelques bons livres d'arithmétique et les marchands calculent en se servant de Vabaque chinois (4) 11 faut savoir compter et les tribunaux n'acceptent pas la déposition d'un témoin incapable de compter jusqu'à dix (5).
(1) Pallegoix. Loc. cit, 392.
(2)lbid.L 226-227.
(3) Ibid. 227.
(4)i6irf. I. 338.
(5) Low. Journ. Ind, Archipel. I. 408.
242 l'évolution de l'éducation
Les mesures du temps viennent, comme tant d'autres choses, de la Chine et de la Tartarie. L'année se compose de douze mois lunaires, ayant alternativement 29 ou 30 jours. Tous les trois ans, on ajoute un mois intercalaire, en doublant le 8© mois (1). Pour la chronologie importante, on use des cycles chinois et tarlares de douze ans et de 60 ans et les années portent des noms d'ani-^ maux. Celles du grand cycle sont groupées en décades et, dans chacune de ces décades, les noms descendent d'un rang à partir de la première, ce qui permet de les distinguer entre elles (2). Les Siamois ont quelques livres traitant du soleil, de la lune, des constellations zodiacales, des planètes et de l'astrologie. Mais tout cela est évidemment empmnté à la Chine (3). L'explication populaire des éclipses est aussi celle du Dragon dévorant, qui a cours en Chine : « Ces habiles étrangers, disent les Siamois, en parlant de la prédiction européenne des éclipses, connaissent l'heure des repas du monstre; même ils peuvent dire s'il a bien faim », c'est-à-dire de quelle grandeur devra être Téclipse (4).
Tout cet ensemble de coutumes et de connaissances siamoises est fortement marqué du sceau de la Chine; il en est de même pour la langue, qui est monosyllabique, accentuée, chantante, sans véritable grammaire, et pour l'écriture, qui est idéographique. Mais la ressemblance avec la Chine est bien plus marquée encore en Cochinchine et dans l'Annam. Ainsi l'écriture annamite n'est que récriture chinoise un peu modifiée (5).
En Annam, les enfants, nus comme ceux de Siam, sont abandonnés à eux-mêmes. De bonne heure ils
[\] Low. Journ. Ind, Archipel. I. 253.
(2) Pnlloiioix. Lo(\ cit. I. 253.
(4) i:. H. Tylor. Cicd. prim. 386.
(5) Ch. Lemire. Cocliinchine française. 244.
CH. TX. l'éducation DANS LE MONDE PÉRISIMQUE 243
apprennent à conrir, à nager, à s'entr'aider. La mère les porte à cheval sur sa hanche, comme à Siam^ et, quand elle revient du marché, Tun des deux paniers qu'elle a sur Tépaule aux extrémités â*an bambou , faisant office de fléau de balance, contient souvent un petit enfant (1). D'une manière générale, on peut dire que les parents annamites aiment beaucoup leurs enfants.
En Ânnam comme en Chine, les écoles de village sont nombreuses, libi*es et dirigées par un maître, que les habitants choisissent eux-mêmes. Les enfants y apprennent simultanément à lire et à écrire. Dans la classe, tous les élèves ensemble répètent le mot, dont le caractère idéographique est mis sous leurs yeux, et rélève» qui connaît le plus de caractères, est réputé le plus savant (2).
La numération annamite est décimale. L'année, les cycles et Talmanach sont calqués sur la Chine. Le jour total, nuit comprise, est divisé en douze parties de deux heures chacune (3).
La classe des lettrés, dont les membres ont seuls accès aux emplois et aux honneurs, se recrute en Annam exactement comme en Chine, par le concours, mais par un concours plus grandiose car il est centralisé, tandis qu'en Chine chaque ville a le sien. En Annam, les candidats accourent par milliers et de très loin à ce concours unique. En i89i, le dernier concours avait attiré dix mille candidats, sur lesquels on reçut seulement GO liccMiciés et 200 bacheliers, soit moins de 1 7o- L'armée des candidats se réunit en plein air, dans un camp gardé et surveillé. Chacun s'y arrange comme il peut. Les candidats doivent subir quatre épreuves, dont deux éliminatoires. En 1894, elles durèrent en tout 40 jours, pendant
(1) Ch. Lemire. Cochinchine française. 237.
(2) Ch. Lemire. Loc. cit, 246-247.'
(3) Finlayson.iJ/^/. yen. des voy. vol. xliii. 267-269. — Jancigny. Indo-Chine, 582.
244 l'évolution de l'éducation
lesquelles les examinateurs au nombre d'à peine une vingtaine, ne sortirent point du camp et durent examiner environ 17.000 compositions. Le concours achevé, la proclamation des élus donne lieu à une imposante cérémonie. Les noms des vainqueurs sont d'abord jetés à la foule à laide d'un porte-voix et en présence des mandarins examinateurs, tous en grand costume de gala. Enfin un cortège et un banquet terminent la fête (1). Nous retrouverons ces concours de lettrés, dans leur patrie d'origine ; je me contente donc de les décrire ici brièvement. Plus tard, nous en étudierons l'organisation et les effets.
VL — L'éducation au Japon
A l'exception des Esquimaux, toutes les populations mongoles ou mongoloïdes, que nous avons passées en revue, ont plus ou moins fait de larges emprunts à la Chine ; le peuple japonais, dont il me reste à parler, lui doit aussi presque toute sa civilisation ; pourtant, agissant en cela comme le royaume de Siam, il n'a point adopté l'organisation démocratique de la classe des lettrés. Malgré le culte, qu'il a si longtemps professé pour la Chine, le Japon a pourtant une langue à lui et môme de type différent de celle de la Chine ; puisqu'elle est polysyllabique. C'est d'ailleurs un idiome fort imparfait et ayant beaucoup d'affinité avec la langue des Mongols (2), ce qui ne permet guère de rattacher la race japonaise aux populations indo-chinoises, comme on a souvent tenté de le faire.
La langue japonaise n'a ni déclinaisons, ni conjugaisons par flexion, ni distinction de genres, de nombre ou de personnes; tout cela est remplacé par l'adjonction au
(1) Le Temps. 20 janvier 1805.
['!) (j. Honsquet. Le Japon de nos jours. 327.
CH. IX. l'ÉDL'CATIOxN dans le monde PÉRISINIQUE 245
radical d'affixes ayant par eux-mêmes un sens propre (1). A vrai dire, la langue littéraire du Japon est le Chinois; le Japonais constitue surtout la langue populaire, fractionnée en nombreux dialectes ; mais des idiomes de transition relient le Japonais au Chinois (2). Le vocabulaire chinois envahit surtout le style officiel et Thistoire ; il tient encore une place très notable dans la littérature populaire (3). La langue japonaise est une langue riche en mots descriptifs, entièrement pauvre en mots abstraits, généraux, et elle ne se prête nullement à l'analyse des idées, aux opérations logiques (4). En outre Tabsence de mots, de particules copulatives, propres à relier entre elles les propositions, oblige à écrire en courtes phrases hachées (5), toutes lardées d'expressions chinoises. L'ensemble forme, nous dit-on, un idiome absolument antiphilosophique (6) ; aussi, dans leur langue, les Japonais en sont-ils réduits à ne s'assimiler que nos connaissances industrielles (7).
Pourtant la langue japonaise est supérieure au chinois en ce qu'elle est polysyllabique et que son écriture est phonétique. Au IX" siècle, un bonze japonais, durant la période où les bonzes avaient le monopole de l'enseignement, choisit 40 idéogrammes chinois, -les abrégea, les simplifia et leur assigna une valeur phonétique, peut-être en prenant pour base le syllabaire Pâli (8). A l'aide de signes joints aux consonnes on peut modifier le ton de ces 40 signes et en doubler en quelque sorte le nombre. Ce syllabaire japonais peut s'écrire avec quatre séries de
(1) G. Bousquet. Le Japon de nos jours. 325.
(2) Ibid. 328.
(3) Ibid, 328
(4) Ibid 329.
(5) Ibid. 329.
(6) Ibid. 330-331.
(7) Ibid. 331.
(8) Ibid, 332.
2i0 l'évolution de l*éducation
caractères ; d'où quatre écritures différentes: le knta-kana pour les hommes; le Kira-kana pour les femmes; enfin le Manyo'kana et le Yarnato-kana. L'écriture chinoise s'emploie surtout pour la haute littératui^ (1).
En principe l'écriture japonaise est donc supérieure aux idéogrammes chinois ; pourtant il importe de remarquer qu'elle est seulement syllabique et point encore alphabétique (2) ; car le dernier terme de l'évolution graphique n'a pas été atteint par les Japonais.
('.es écritures diverses, compliquées, dans lesquelles les savants ne se font pas faute d'intercaler des mots chinois, l'usage même de la langue chinoise, ont rendu très facile aux classes dirigeantes du Japon l'établissement d'un système d'instruction graduée, dont les branches supérieures restaient lettre close pour le populaire. Sur ce point, les bonzes, qui furent les premiers maîtres, et l'aristocratie s'entendirent à merveille et Ton put sans danger aucun vulgariser une certaine instruction primaire (3). Mais, avant de parler de l'instruction scolaire, il convient de voir, comment sont traités les jeunes enfants.
L'accouchement n'est plus, au Japon, considéré comme une chose simple. Dès les premiers signes de grossesse, la femme est entourée d'une ceinture en crêpe rouge, qui doit servir, pense-t-on, à empêcher l'enfant d'abuser de sa position pour faire mourir sa mère de faim, en lui dérobant sa nourriture (l). Après la parturition, la mère est maintenue assise entre trois sacs de riz et, pendant neuf jours, elle est presque privée de nourriture et de sommeil. Kllc ne reprend ses travaux et occupations
(1 Janriirny. Lf Jupon. llJfi.
(2) i\. Ht)us<iuet. Lac, cit. 333.
(3) (i. Bousquet. Loc. cit. 335-337.
(4) Jaiioigny. Loc. cit. 124.
CH. IX. l'éducation dans le MONDB PÉRISINIQUE 247
domestiques qu'après un délai de cent jours, pendant lequel on la traite en malade (1).
Le nouveau-né est baigné aussitôt après sa naissance et ne porte jamais de maillot. Le 31^ jour pour les garçons, le 30® jour pour les filles, on donne à Tenfant un nom provisoire. Puis on le laisse grandir en toute liberté et, à trois ans, dans une cérémonie religieuse, il reçoit un nouveau nom et la ceinture. — Toujours son premier devoir est et sera d'obéir docilement à ses parents (2), ce qui est un emprunt à la morale chinoise.
Après la première enfance vient Técole élémentaire, que Ton trouve partout, jusque dans les hameaux des montagnes. Sans être obligatoire, rinstriiction primaire est universellement répandue au Japon. Dans ers nombreuses écoles, le système de la coéducation des sexes, si redouté dans notre pays de France, est en vigueur. Filles et garçons y apprennent ensemble Talphabet vulgaire, son usage et ils s'exercent à en retracer au pinceau et à l'encre de Chine les 47 caractères (3). Au s irlir de ces écoles primaires, Tenfant sait lire et écrire le Katafeana, compter sur Tabaque [soroban) et il comprend les livres populaires écrits en langue vulgaire (t).
Dans le Japon, non européanisé, TEtat ne s'occupait point de cette éducation populaire, dont l'organisation était laissée aux parents et il n'y avait d'écoles publiques que pour la noblesse. L'éducation aristocratique comprenait trois degrés : petite, moyenne et grande école. A six ou sept ans, le petit noble entrait à Técole primaire de sa caste et il y passait environ trois ans. Il y apprenait d'abord l'écriture vulgaire et le texte des Quatre lii-^res et des Cinq classiques etc., de la Chine, mais sans pou-
(1' Jancigny. Loc. cit. 124.
{2^ Ibid, 125.
(3) G. Bousquet. Loc, cil. 337.
14) Ibid. 338.
248 l'évolution de l'éducation
voir en conaprendre le sens, avant de connaître environ deux mille caractères et plusieurs centaines de sons. Puis il commençait à écrire les noms des empereurs, ceux des grandes villes, son propre nom, ceux de ses parents, ceux des rues, des objets usuels, des points cardinaux, des saisons, etc. ; ensuite il se mettait à copier les proclamations impériales (1). Après quoi, il s'exerçait à calculer avec l'abaque fsorobanj, lisait le Liore des Héros, et était initié à l'étiquette et aux belles manières. — A la fin de la troisième année, examen public, en présence du daïniio ou des ^rands de la province.
Les élèves les plus habiles étaient admis à Técole moyenne ; les autres étaient retenus un an encore (2). L'école moyenne enseignait l'histoire, la rhétorique, les relations de batailles, l'écriture chinoise, un peu d'arithmétique et de géographie, surtout de géographie japonaise ; en même temps Télève était dressé aux exercices du corps: à l'escrime, à la lutte, au maniement de la lance, à l'équitation (3).
Enfin venait l'instruction supérieure. Les écoles de Kioto et d'Yédo rappelaient assez nos vieilles universités. On y enseignait la théologie, la morale, la pure langue nationale, ancienne et moderne, la langue, la grammaire et l'écriture chinoises, enfin . les classiques du Céleste Empire. Mais outre ces deux grandes écoles, il existait des collèges supérieurs dans chaque capitale de province. On y apprenait, outre les matières précédemment indiquées, les mathématiques, la littérature académique, Thistoire nationale. Les classes prenaient six heures par jour; mais les exercices physiques n'étaient point négligés.
Pour l'enseignement des textes, on avait deux sortes de professeurs; les uns se chargeaient des sons, des into-
(1) r.. Bousquet. Loc. c//. 339 (•2) Ihid. 331).
(3) Ibid. 340.
CH. IX. l'éducation dans le monde PÉRISINIQUE 249
nations seulement, et les autres du sens. Enfin Tinterprétation revenait à ua troisième maître. — Des récompenses étaient distribuées et des punitions infligées. La récompense la plus recherchée était le droit de se parer en public d'une robe blanche brodée aux armes du Taïcoun. Les punitions étaient variées et graduées : c'était le fouet, l'obligation de porter pendant plusieurs heures une table sur la tête, la brûlure de l'extrémité de l'index avec un moxa(l). — Vers quinze ou seize ans, l'éducation était terminée.
Du début à la fin, elle était purement mnémonique et plutôt propre à fermer l'esprit qu'à l'ouvrir. Elle faisait des jeunes gens extrêmement polis, très habiles calligraphes, ayant la mémoire toute bourrée de mots chinois et de lieux communs, d'un caractère extrêmement docile et, à l'imitation de la Chine, leur institutrice, très respectueux du passé (2). — Tel était le système d'instruction en vigueur à une époque toute récente encore. Depuis, on le sait, une fièvre de rénovation s'est emparée du royaume « du Soleil Levant » et les Japonais se sont efforcés de secouer la tradition, de devenir Européens. Ils n'y seraient pas parvenus autant qu'ils paraissent le croire, du moins au dire de l'auteur auquel j'ai emprunté la plupart des renseignements qui précèdent. Pourtant l'effort a été considérable.
En dehors des écoles primaires, il existe aujourd'hui au Japon de très nombreuses écoles, où des maîtres étrangers enseignent à côté ou à la place des maîtres indigènes. A Yédo seulement, dix écoles supérieures dépendent directement du Ministre de l'Instruction publique et on y compte lOS professeurs, savoir: 58 Japonais, dont six femmes, et quatre étrangers, dont une femme.
^i) G. Bousquet. Loc. cit. 338-340.
(2) G. Bousquet. Loc, cit. 341-344.
250 l'évolution de l'éducation
Les élèves sont au nonabre de 1502, dont 65 jeunes Elles. Mais il y a 6.261 écoles entretenues par les provinces et comptant 5.856 professeurs (1). Ces écoles donnent l'instruction à 472.047 jeunes gens, total imposant, si Ton tient compte du petit nombre d'années qui a suffi à les grouper. Dans ces écoles on enseigne le Japonais et le Chinois, les sciences physiques, la médecine, les sciences exactes et leur application, Tart de l'ingénieur, l'art militaire, et surtout les langues, principalement l'Anglais (2).
Le succ^s serait médiocre ; non pas que les élèves soient de mauvaise volonté ; au contraire, rien ne les rebute ; ils travaillent sans se lasser, avec un acharnement extrême et une régularité patiente. Leur mémoire est excellente et leur perception vive ; mais ils ne réussissent pas à s'assimiler les sciences de raisonnement ; toutes les abstractions générales leur seraient même à peu près inaccessibles. Enfin le personnel dirigeant des établissements d'instruction est indigène et, à chaque instant, ces directeurs bouleversent les programmes. Convaincus qu'un professeur européen est propre à tout faire, ils chargent sans hésitation un astronome de faire un cours de langue, un chimiste d'enseigner la morale ou la gymnastique; à un professeur de législation, ils confient la cosmographie (3).
Doit-on attribuer ces insuccès relatifs surtout à l'imperfection de la langue japonaise, comme on le fait ordinairement? Le mal est sans doute plus profond. C'est qu'on ne saurait métamorphoser en un jour un caractère national, résultat d'une longue culture continuée pendant des siècles. In système d'instruction uniquement basé sur des exercices de mémoire doit néco^^sairement et à la longue rétrécir et stériliser l'esprit, y tuer les hautes fa-
(1) G. Bousquet. Lac. cit. 345.
\'l] IhiiL 24").
(:i; IbUL 342-347.
CH. IX. L ÉDLCA'nON DANS LE MONDE PÉRISINIQUE 2S1
cullés du raisonnement, de rentendement, comme on disait jadis. L'usage d'une langue et d'une écriture étrangères, fussent-elles aussi parfaites que possible, ne saurait suffire à réveiller des aptitudes atrophiées : il y faudra sans doute toute une gymnastique intellectuelle, bien combinée et bien longtemps pratiquée.
Je n'ai encore rien dit de l'éducation des femmes. Le Japon ancien s'en est pourtant occupé et nous avons vu qu'il avait ses écoles mixtes ; mais l'instruction des filles a été plus bornée encore que celle des garçons. Presque toutes cependant apprennent à lire et à écrire l'écriture populaire. Après quoi, on leur administre à haute dose des moralités banales, à la mode chinoise. Dans des petits manuels classiques, elles apprennent des extraits d'ouvrages chinois : La grande étude des femmes^ ou les Deï'oû'.s moraux de /a femme^ VInstruction pour V intérieur, les Leçons de morale^ le Hnrfait secrétaire, l'ouvrage intitulé les Trente-quatre enfants, qui pourrait s appeler la Morale en action (1), enfin une collection de cent petits poèmes, où sont versifiées les connaissances usuelles et ménagères; en somme toute une petite littérature émolliente. La peinture, la musique, etc. n'étaient enseignées qu'aux dames de qualité et aux jeunes filles, que les parents plaçaient, dès l'âge de 10 à 12 ans et moyennant finance reçue, dans les nombreuses maisons de prostitution du Japon (2). — Mais, de ce côté aussi, le mouvement de rénovation s'est fait sentir et quantité d'écoles féminines ont été fondées pour inoculer aux Japonaises l'esprit nouveau, qui possède leur pays. Attendons les résultats.
VIL — La science indigène
Je ne saurais quitter le Japon sans dire quelques mots
(i) G. Bousquet. Lac. cit. 354.
(2) Kaempfer. Histoire du Japon. — G. Bousquet. 349.
252 l'évolution de l'éducation
de sa science indigène. A vrai dire, elle ne lui appartenait pas plus que le reste. Comme tout son bagage intellectuel, elle était originaire de la Chine , c'est dire qu'elle était restée fort bornée. — Rien de coordonné; rien d'étudié à fond. Pour la médecine, des recettes, dos drogues, des moxas et de l'acupuncture. A la cour du Mikado, il y avait encore des astrologues. — Les mesures chronométriques étaient chinoises: l'année était luni-solaire et de douze mois, les uns de 29, les autres de 30 jours. Quand le retard sur l'année solaire atteignait un mois, on ajoutait un mois intercalaire ; mais la longueur de ce mois de renfort variait suivant le bon plaisir du mikado (1). Des cycles de 60 ans, chinois ou mongols d'origine, se subdivisaient en périodes de douze ans (2). Toute la partie spéculative de la morale venait de Confucius et on la tenait pour descendue du ciel (3). Il existait, il existe encore au Japon toute une bibliothèque lénifiante et chinoise au moins d'inspiration; ce sont : des contes moraux, des anecdotes historiques , des légendes héroïques ou merveilleuses. La plupart de ces petits écrits sont en vers et n'ont d'autre mérite que la perfection japonaise ou chinoisede la forme: à vrai dire, le fond ne compte pas (4). A la cour du Mikado, une sorte de collège de moralistes, d'historiens, etc., rappelait l'Académie chinoise des Han-lin, dont je parlerai plus tard; mais il en différait en ce que quelques femmes s'y distinguaient à l'égal des hommes et qu'il ne se recrutait pas au concours. Enfin le régime féodal du Japon ne pouvait évidemment tolérer une institution aussi démocratique que l'organisation chinoise de la classe des lettrés.
(1) Jancigny. Loc. cit. 163-165.
(2) Kaempfer. Loc. cit. 1. 244-2'i6.
(3) Ibid. III 330.
(4) Le Japon illustre. II. 51.
CH. IX. l'éducation dans le monde PÉRISINIQUE 253
De notre court aperçu il résulte manifestement que la civilisation japonaise est de beaucoup supérieure à toutes celles que nous avons examinées dans ce chapitre; mais elle est tout imprégnée de civilisation chinoise. Avant donc d'apprécier son système d'éducation et celui des autres peuples mongoliques, qui, plus ou moins, ont gravité autour de la Chine, il importe d'étudier celle-ci. Nous pourrons ainsi remonter des effets aux causes et formuler ensuite un jugement général.