VI. — Le mandarinat
La Chine est une vieille nation, qui, avant de s'éprendre de rimmobilité, avait essayé de bien des choses. Après avoir eu son époque féodale, elle adopta, pour la nomination de ses magistrats, Télection au suffrage universel; puis, ayant reconnu à ce procédé de très graves inconvénients, elle en arriva au recrutement par le concours. La corporation des lettrés existait dès le XI® siècle avant Jésus-Christ; mais le système des examens et des con-
(1) Grosier. Loc. cit. 273.
(2) Ibid. 274.
(3) Ibid. 276.
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cours ne remonte qu'au VIII« siècle, vers le commencement de la dynastie des Tang (1).
Théoriquement on n'entre dans la classe des lettrés et par suite des fonctionnaires que par une seule porte, celle des épreuves jugées victorieuses au concours. Aussi toute une population de candidats, âgés de quinze à quarante ans, se rendent-ils, tous les trois ans, au tribunal du gouverneur provincial dans l'espérance d'obtenir le premier degré littéraire, celui de bachelier: le pied à Tétrier (2). Comme nous l'avons vu tout à l'heure, les règlements du concours sont fort sévères et appuyés de sanctions pénales, frappant les aspirants peu délicats. Aux examinateurs, la plus extrême impartialité est prescrite: « Un homme plein de vertus et de capacité, fût-il votre ennemi, dit un précepte, doit être présenté. Un homme vicieux, fût-il votre ami, doit être écarté » (3). En apparence, tout cela est fort beau; mais, en Chine comme ailleurs, le grand corrupteur, l'argent, a tout vicié. Moyennant finance, on est parvenu à connaître à l'avance les sujets des diverses compositions ; on a même réussi à acheter le suffrage des juges (4). Le gouvernement lui-même a parfois donné le mauvais exemple en vendant, et très cher, le droit de porter les insignes du mandarinat et même d'en exercer l'office. De 1800 à 1820, pendant un espace de vingt ans, ce commerce immoral avait procuré au Trésor une somme de 300.000 taëls, soit 2.400.000 francs (3).
Le premier concours heureusement franchi n'introduit pas encore dans la classe des fonctionnaires ; il donne seulement le droit de concourir pour le second grade, auquel on peut donner le nom de licence. Mais, avant de s'y présenter, les jeunes lettrés passent encore plusieurs années
(1) Unc.Loc.cit. 1.331.
(2) Lettres édifiantes^ xi, 284.
(3) G. Pauthier. Loc. cit. 156.
(4) Hue. Loc, cit. I. 332..
(5) G. Pauthier. Loc. cit. 155.
276 l'évoluhon de l'édccation
à étudier plus à fond la langue, récriture, la doctrine des livres classiques, des King, — D'ailleurs les examens ne sont que triennaux; il faut donc au moins trois ans pour passer du baccalauréat à la licence et trois autres années pour conquérir le doctorat; mais à la condition de ne pas subir d'échec. C'est pourquoi il existe des candidats quadragénaires et même plus que quadragénaires, des candidats perpétuels. Seuls, les docteurs peuvent obtenir des emplois dans les tribunaux et même devenir gouverneurs de villes de province (1), du premier, second ou troisième ordre. Une fois muni du grade tant envié, il faut enbore attendre les nominations et promotions qui ont lieu seulement à certaines lunes et si les candidats ont eu une conduite irréprochable (2).
Toutes les places importantes, toutes les prérogatives, y compris des titres de noblesse viagère, enfin la considération générale et, de la part du peuple, un respect religieux récompensent les mandarins de leurs peines (3). Ceux qui se distinguent dans leur emploi peuvent, sur leur demande, obtenir de faire refluer leurs titres sur leurs ancêtres, quel qu'ait pu être le rang social de ceux-ci; car, en Chine, il est presque immoral qu'un fils occupe dans la hiérarchie sociale une situation supérieure à celle de son père (4). Mais le mandarin, nommé et promu môme aux plus hauts emplois, n'est pas sur un lit de roses. Des censeurs sont spécialement chargés de surveiller ses mœurs et sa conduite. En outre, tous les trois ans, les mandarins sont tenus de fournir eux-mêmes une confession écrite des fautes, qu'ils ont commises dans leur administration, et leurs déclarations sont contrôlées par des enquêtes et informations secrètes. On apprend ainsi s'ils
(1) Grosier. Zoc. cit. 407.
(2) G. Paulhier. Loc. cit. 156.
(3) Grosier. Loc. cit. 9.
(4) G. Pauthier. Loc. cit. 134. — Hue. Loc. cit, I. 98.
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sont avares, ou durs, ou faibles, ou vieux, cassés, malades, ou légers, bornés ou expérimentés et prudents. Veiller à la moralité des mandarins, punir les injustices des gens en place, est l'un des devoirs de l'empereur (1). Une Chambre des informations fait la police du mandarinat et prononce diverses peines: des amendes, la déchéance à des degrés inférieurs, même la privation de tout rang (2). De leur côté, tous les mandarins ont le devoir de faire des représentations, dans la sphère de leur charge, et des censeurs en titre, dont l'institution remonte à plus de 3.000 ans, sont expressément chargés de signaler à l'Empereur ses propres fautes, de défendre le peuple contre le crédit et les intrigues (3).
Je n'ai encore parlé que des mandarins de lettres ; mais il existe parallèlement une catégorie de mandarins militaires, nommés aussi à la filière de trois concours symétriques aux concours littéraires, mais portant surtout sur des épreuves physiques, notamment sur l'habileté à se servir des armes, et aussi sur l'aptitude à saisir les préceptes de l'art militaire (4). Le premier des mandarins de guerre est général en chef; sous ses'ordres s'échelonnent des mandarins lieutenants-généraux, des mandarinscolonels, etc. (5). Mais il s'en faut de beaucoup que les mandarins d'armes jouissent de la considération dévolue à leurs collègues des lettres. En fait, ils leur sont subordonnés et, de toute façon, inférieurs (6).
Toute la nombreuse classe des mandarins est distribuée en 18 catégories, neuf pour les lettrés, neuf pour les militaires ; car la symétrie est fort estimée en Chine. Les divers degrés de la hiérarchie lettrée sont désignés par
(1) Mémoires concernant les Chinois, t. IV. 93.
(2) G. Pauthier. Loc. ciL 147.
(3) Mémoires concernant les Chinois. 95.
(4) Grosier. Loc. cit. 10.
(5) Tbid. 13.
(6) Ibid. 7.
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des globules de la grosseur d'un œuf de pigeon et qui se vissent sur le bonnet officiel. Ces globules sont de naatières et de couleurs diverses; en pierre précieuse rouge, pour le premier rang; en or, pour le dernier (1).
£n principe et en fait, cette institution du mandarinat est essentiellement démocratique. C'est la classe populaire qui fournit presque tous les mandarins, aussi bien ceux des lettres que ceux de la guerre. En mourant un mandarin ne lègue à ses enfants ni dignités, ni privilèges, quelque rang qu'il ait pu occuper dans la hiérarchie ; suivant l'expression chinoise, il laisse ses enfants « entre les mains de leur mérite » et, en réalité, presque tous les petitsfils des plus illustres mandarins sont rentrés dans la classe populaire, comme on a pu le constater depuis vingt siècles (2). L'idée fondamentale de l'institution se peut retrouver dans la formule bien connue : « A chacun suivant ses œuvres ».