‹ L’évolution de la moraleChapitre 110 sur 372 · LA MORALE DU TIEN ET DU MIEN · texte numérisé non relu

LA MORALE DU TIEN ET DU MIEN

Dans la précédente leçon, j’ai essayé de montrer comment s’est organisé dans le cerveau humain le sentiment de la pudeur, si bien incarné aujourd’hui chez la plupart des civilisés que, comme le remarquait déjà Alontaigne, toute personne bien élevée ne saurait sans embarras parler de ce qui a trait à la génération, tandis qu’elle racontera un meurtre

LA MORALE BESTIALE

avec les plus minutieux détails et sans la moindre gêne.

Je m’occuperai aujourd’hui d’un autre sentiment acquis, lequel tient aussi une grande place dans notre moralité, je veux parler du respect de la propriété, de l’horreur du vol. Par cela même que nos sociétés modernes sont dominées par l’amour de l’argent, notre morale publique est très sévère pour le vol, du moins pour les formes de vol que punissent les lois. Quantité d’actes, en réalité plus blâmables que le vol, nous choquent au contraire médiocrement. Certaines trahisons, par exemple, d’éclatantes apostasies politiques, trouvent l’opinion publique pleine d’indulgence, mais un homme convaincu d’avoir dérobé la plus petite pièce de monnaie est à jamais déshonoré. D’autre part, nous voyons des personnes, à la fois très pauvres et peu cultivées, se faire un rigoureux point d’honneur de remettre à leurs propriétaires des objets trouvés, ayant une grande valeur, et qu’elles auraient pu garder impunément.

Pour qu’un instinct acquis soit à ce point développé, il faut que son origine soit bien lointaine, et en effet la morale du tien et du mien remonte à l’enfance des sociétés.

Sans doute c’est le régime de la communauté, qui est en vigueur dans la presque totalité des sociétés primitives, mais les plus communistes d’entre elles ont toujours eu à faire respecter par les hordes ou tribus voisines au moins leurs territoires de chasse et de pêche, absolument indispensables à leur existence. Ces territoires étaient déjà plus ou moins bien délimités, chez les stupides TasmaniensC Par suite, l’idée et le goût de la propriété au moins collective ont dû naître de fort bonne heure dans le cerveau humain, et ils y ont été entretenus par la nécessité de lutter avec les concurrents, de s’opposer énergiquement à des incursions dommageables

Page 1