‹ L’évolution de la moraleChapitre 12 sur 372 · I. Dalton. Descriptive Ethnologij of Bengal · texte numérisé non relu

I. Dalton. Descriptive Ethnologij of Bengal

bête de somme, aliment de réserve, machine à plaisir, la femme devient presque une personne à mesure que le mariage se constitue en passant par la polygamie, la polyandrie et d’autres modes variés d’association conjugale.

Les phases de l’évolution de la propriété se dégagent avec la même netteté. L’accroissement de la population et la rivalité des petits groupes ethniques déterminent d’abord un cantonnement général dans des territoires communs aux membres d’une même tribu; puis ces territoires lentement se morcèlent en propriétés de clans, de familles, enfin en domaines individuels. On saisit sur le vif les causes et les effets de ces métamorphoses; on en peut même apprécier la moralité.

Tour à tour toutes les faces de l’évolution des sociétés peuvent être ainsi abordées et reconstituées, simplement en sériant les groupes humains, de diverses races, aujourd’hui disséminés à la surface du globe, exactement comme on range les photographies d’un même individu, prises à des âges différents, pour se rendre bien compte des métamorphoses qu’il a subies.

Cette méthode, si simple et si féconde, procédant par comparaisons, confrontations, permet, quelle que soit la question envisagée, de relier les âges historiques aux origines préhistoriques, si longtemps considérées comme étant à jamais mystérieuses.

Mais combien cette manière de procéder est supérieure à la méthode historique ! Il ne s’agit plus de récits décharnés, trop souvent bornés aux actes et aux rivalités des princes et des guerriers. Ce ne sont plus même des chroniques individuelles, visant seulement les petits côtés des hommes et des événements et ne s’occupant que tout à fait inconsciemment de ce qui constitue, à proprement parler, la civilisation, savoir, des institutions, de la moralité, du genre de vie, des

LA PRÉHISTOIRE VIVANTE

arts, etc. On voit, de ses yeux, les peuples primitifs vivre et nous montrer à nu toutes les conditions, tous les ressorts de leur existence sociale. Bien plus, les étapes progressives, cpi’ils ont mis des milliers et des milliers d’années à parcourir, on les contemple simultanément. On peut faire la généalogie du présent, en étudier les origines, noter comment le passé l’a enfanté et marqué de son empreinte, comment il lui a imposé une direction, comment il s’est, dans une large mesure, perpétué en lui. En effet, combien de survivances primitives persistent au sein des civilisations les plus avancées !

Mais si ce passé, si tenace, imprègne toute l’organisation des sociétés modernes, c’est évidemment parce que son empreinte est restée au fond de notre mentalité. De ce côté encore la préhistoire vivante nous ouvre de lumineuses perspectives; elle nous permet de faire non plus de la psychologie simplement descriptive, mais de la psychologie évolutive. Guidés par elle, nous pouvons scruter la genèse de penchants, d’instincts, que nous sentons en nous, qui souvent nous maîtrisent et dont l’éducation individuelle n'a pu nous doter.

C’est à une investigation de ce genre que je voudrais consacrer les leçons de cet hiver en traitant de V ethnographie et de l'évolution de la morale. Le large titre de ce cours, V Histoire des civilisations, comporte et autorise des études bien diverses. Ces études, j’espère bien les aborder successivement, d’année en année, en leur donnant toute l’étendue nécessaire. Mais il m’a semblé utile de débuter par un sujet, qui, touchant à tous les côtés du développement des civilisations, sera une sorte d’introduction aux études suivantes.

Que faut-il entendre par le mot morale? La morale estelle spéciale à l’humanité? A quel moment du développe-

ment social et mental voit-on poindre la morale? Gomment se forme-t-elle? Comment s’organise-t-elle en penchants héréditaires? Est-elle progressive et quelles sont les phases de son évolution?

Toutes ces questions et d’autres encore, nous aurons à les aborder, à nous efforcer de les résoudre, non pas par des raisonnements en l’air et des spéculations creuses, mais d’après l’observation, en interrogeant les faits. Ces faits seront nombreux, souvent curieux, variés surtout, car nous les puiserons à toutes les sources; nous nous adresserons non seulement à l’ethnographie, mais encore, et toutes les fois que la chose sera possible, aux documents littéraires, historiques, poétiques et légendaires, à la physiologie, à la démographie, à l’art de domestiquer les animaux, etc. En effet, à quoi ne tient pas la morale? Ici encore, nous essayerons souvent de remonter aux origines. Nous verrons, par exemple, comment et pourquoi se sont formés dans la conscience humaine des sentiments à peu près étrangers aux animaux : le sentiment de la pudeur, celui d’humanité, le besoin de justice, etc.

Dans toutes ces enquêtes, l’etlinographie générale nous sera d’un tout-puissant secours. Bien des faits, qui, isolément cités dans les récits historiques, nous semblent étranges, monstrueux, ridicules, s’expliquent, quand on les peut rapporter à des survivances morales, legs des âges écoulés. Prenons quelques exemples. Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie pour obtenir un bon vent, « l’heureux vent du départ », comme dit Lucrèce^ Cet acte nous parait absurde et atroce. Il l’est en effet, mais nous en sommes moins surpris, quand nous nous rappelons que, d’une part, dans toutes les sociétés sauvages, la vie des filles est une quantité négli-

1. Exitus ut classi felix fauslusquc ilarclur. De i^ai. Ilerum. Livre 1.

geable et que, d’autre part, les dieu.v primitifs sont presque toujours altérés de sang, comme leurs adorateurs; qu’enfm l’homme, mal dégagé de l’animalité ou simplement barbare encore, raisonne le plus souvent à la manière des enfants et ne connaît pas la pitié. Le voyageur anglais Hutton nous explique Agamemnon, en nous racontant que, dans l’Aclianti, on a imaginé d’empaler des jeunes filles vierges « pour remédier à la stagnation du commerce ». Nous savons, d’autre part, que les Radjpoutes de l’Inde, de race aryenne pourtant et assez civilisés, sacrifient volontiers leurs filles « pour apaiser les mauvaises puissances » . Les légendes chinoises nous disent aussi qu’avant de couler une cloche, il n’est pas mauvais de jeter une jeune fille dans le métal en fusion. Le timbre de la cloche en est plus agréable et la coulée se fait mieux. Nous n’ignorons pas non plus que les Slaves primitifs trouvaient convenable, alors qu’ils construisaient un édifice important, de murer une fille ou une femme près de l’un des jambages de la porte d’entrée L Tous ces faits se tiennent et attestent un même état mental. De même, quand les chroniqueurs du xvii° siècle nous parlent de la servilité élégante, mais pourtant avilissante à nos yeux, des courtisans de Louis X(V, nous avons peine à comprendre comment des gens, souvent énergiques et braves jusqu’à la témérité, pouvaient avoir la colonne vertébrale si flexible. Mais notre surprise cesse, quand la sociologie ethnographique nous fait assister à la naissance et à l’évolution du despotisme monarchique. La cour du roi africain M’tésa, que Speke nous a décrite, nous montre en effet le schéma primitif de celle de nos monarques historiques. Là on ne se borne plus à des complaisances et à des attitudes serviles. C’est tout de bon qu’on se prosterne devant le monarque et l’on n’approche de son trône

1. Chants populaires de la Bosnie et de l’ Herzégovine, 1867 (En serbe).

qu’en rampant littéralement dans la poussière ventre à terre et poussant de petits aboiements joyeux. C’est le cérémonial, et il est rigoureux, toute faute contre l’étiquette étant punie de mort : cela veut dire que le sujet est le chien du roi.

Louis XIV, lisons-nous, ne prenait pas toujours la peine de quitter sa chaise percée pour donner des audiences. Gela nous paraît ignoble et en même temps extravagant ; mais, pendant des périodes millénaires, le monarque a été considéré comme un dieu et, d’un Dieu, tout est divin.

Écoutons un voyageur français, de Roquefeuille, nous raconter une visite qu’il fit, en 1818, à Macouina, roitelet Noutka-Golombien ; « Il satisfit ensuite, dit-il, à un autre besoin sans se lever de l’endroit où il était assis, et sans observer aucune des précautions que nous prescrit la décence. Il se servit dans cette occasion d’un vase de bois formé de planches carrées, que lui présenta un enfant et qu’il posa ensuite derrière lui. Tout cela fut fait avec un air de gravité, qui prouvait qu’on ne croyait nullement déroger à la bienséance, ni même aux égards dus à un étranger à qui l’on veut faire honneur. »

Macouina, le Noutka-Colombien, ne nous aide-l-il pas à comprendre le superbe sans-façon du Roi-Soleil? Bien différents sont les deux monarques, mais ils marquent les extrémités opposées d’une longue chaîne, d’une longue série de siècles, pendant lesquels l’instinct servile s’est organisé dans le cerveau humain, a passé dans le sang, suivant l’expression populaire.

Nous avons cité ces faits à titre de spécimens; on peut à volonté en trouver d’analogues, qui ne sauraient naturellement trouver place dans cette leçon d’ouverture.

Je terminerai par une observation générale. De quelque côté que l’on interroge fbistoire des civilisations, l’idée

LA PRÉHISTOIRE VIVANTE

d’évolution s’en dégage toujours et toutes les sciences anthropologiques — le Préhistorique, l’Anatomie comparée des races humaines, l’Embryologie — parlent dans le même sens. Un progrès, lent sans doute, mais constant, est la loi du genre humain. Certes, il s’en faut qu’un groupe ethnique, isolément considéré, progresse fatalement et toujours. Partiellement, l’évolution peut être et est souvent régressive. Les débris des races et des peuples vaincus dans la lutte pour vivre jonchent le terrain de l’histoire et même celui de la préhistoire; mais, prise dans son ensemble, riiumanité a pour devise : « En avant ! » S’arrêter, c’est déchoir.

Les origines de Jiotre évolution mentale sont bien lointaines, puisque les racines du genre humain plongent dans la nuit des âges géologiques; mais déjà l’homme quaternaire est un artisan de progrès et réfute à sa manière nos modernes pessimistes de salon. Écoutons à ce sujet les penseurs chinois : « Lorsque l’enfant naît, c’est un homme, et pourtant l’on ne voit en lui que l’enfant. Lorsqu’il grandit, ce ne sont pas seulement ses bras et ses jambes qui se développent, ce sont ses idées. De même l’humanité. Aucun homme ne la verra jamais tout entière et cependant elle existe. Elle est un être en une multitude de membres. Toutes les idées sont en elles et il n’y en a pas en dehors d’elles; mais elle ne les manifeste qu’au fur et à mesure de sa croissance » (E. Simon, La Cité chinoise, 229).

La pensée est juste et la figure ingénieuse. Un poète français, Lamartine, me fournira une autre comparaison et en même temps une péroraison.

K L’humanité n’est pas le bœuf à courte haleine » Qui creuse à pas égaux son sillon dant la plaine,

» Et revient ruminer sur un sillon pareil :

» C’est l’aigle rajeuni, qui cluange son plumage » Et qui monte aflronter de nuage en nuage,

)> De plus hauts rayons du soleil. »

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