PREMIÈRE LEÇON
LA PRÉHISTOIRE VIVANTE
L’histoire des civilisations. — Son étendue. — La doctrine de l’évolution doit lui être appliquée. — Résumé de la préhistoire. — Ses pliases. — La période Jiistorique se rattache à l’àge néolithique. — Les palal'fitcs historiques. — Grande analogie de l’industrie et des mœurs préliistoriques avec celles des sauvages contemporains. — Analogie anatomique entre les races préhistoriques et les races sauvages actuelles. — La préhistoire contemporaine. — Elle éclaire la préliistoire disparue et l’évolution sociale du genre humain.' — Psychologie évolutive.
J’ai mission de retracer VHisloire des civilisations, c’està-dire l’évolution sociale, morale et intellectuelle du genre humain. Le champ est immense. En commençant à le défricher, je suis dans une situation analogue à celle des premiers agriculteurs préhistoriques, quand naquil, dans leurs frustes cerveaux, l’idée de fouiller le sol, de le trouer plutôt, comme font encore nombre de sauvages contemporains, en se servant de cornes de cerfs, de pieux aiguisés, puis d’y déposer quelques graines. Pour s’acquitter convenablement
Letourneau. — L’évolution de la morale. 1
de la vaste lâche que j’ose entreprendre, il raudrail posséder toutes les sciences, tout le savoir humain, car les civilisations sont nombreuses, diverses, et elles peuvent être envisagées sous une foule d’aspects. Force me sera donc de diviser et de subdiviser mon sujet, de procéder par études spéciales et successives, de n’aborder, chaque année, que l’un des modes de l’activité sociale. Mais la situation même de la chaire que j’ai l’honneur d’occuper, indique aussi, impose presque une direction à ce nouvel enseignement.
De nombreux travaux, dont certains sont célèbres, ont été publiés sur l’histoire de la civilisation. Je laisse le mot au singulier, cardes auteurs de ces ouvrages se sont presque toujours l'ornés à puiser aux sources historiques. C’est cueillir la feur sans songer à la tige et aux racines. Cette impai’faile méthode étant acceptée, de grands penseurs l’ont appliquée avec d’éclatants succès. L’ouvrage d’un Buckle, par exemple, sera toujours lu avec intérêt et admiration. Mais durant ces trente dernières années, une grande doctrine est née, la doctrine de l’évolution, et elle est destinée à renouveler toutes les branches des connaissances humaines. Il en est résulté une méthode nouvelle, qui, elle, a souci des racines et des origines, qui, à travers le temps et l’espace, suit et note avec soin l’évolution des choses et des êtres. Nulle part plus qu’ici on ne s’est inspiré de cette féconde doctrine; c’est la raison d’être de l’anthropologie et l’honneur de l’École d’anthropologie. C’est aussi dans cette voie que je devrai entrer à la suite et â l’exemple de mes savants prédécesseurs et collègues. Les origines, les phases premières des civilisations, par toute la terre et dans toutes les races, sont encore fort mal connues et pourtant combien elles éclairent les phases supérieures, qui nécessairement en sont provenues ! Pour en donner une idée, il me suffira de faire à grands traits le tableau des civilisations
LA PRÉHISTOIRE VIVANTE
primitives dans le temps et d’en rapprocher les civilisations primitives, actuelles, contemporaines; en résumé de confronter la préhistoire morte et la préhistoire vivante.
Les résultats généraux des patientes et consciences études, dont la préhistoire a été l’objet en Europe depuis une trentaine d’années, peuvent se résumer brièvement.
Laissant même de côté la question de l’homme tertiaire, pour ne parler que des faits aujourd’hui incontestés et incontestables, il est certain que, dui'ant la longue époque quaternaire, l’homme a existé en Europe, et nous savons en gros ce qu’il était et quel était son genre de vie.
C’était bien un homme, mais tout d’abord au dernier degré de la sauvagerie. Pour armes et pour outils, il n’avait que des pierres grossièrement éclatées d’abord, taillées ensuite, le plus souvent dessilex. Presque toujours nomade, la chasse était sa plus grande ressource et les forêts d’alors étaient giboyeuses. Sur les rivages, il se nourrissait volontiers de mollusques, car il était assez malhabile à la pêche ; et alors, pour un temps plus ou moins long, il se fixait sur tel ou tel point du littoral, où nous retrouvons encore en monceaux considérables les coquillages qu’il a rejetés, ses « débris de cuisine ».
L’arc fut longtemps inconnu àl’homme préhistorique, qui pour chasser et au besoin batailler se servait d’épieux, de casse-têtes en bois, de silex plus ou moins grossièrement emmanchés. Longtemps la forme de ces silex ouvrés fut très peu variée, puisque l’homme primitif, appelé chelléen par M. de Mortillet, semble n’avoir su fabriquer qu’un seul ins-
trument en pierre et un instrument des plus rudimentaires. Mais l’Européen quaternaire connaissait le feu, c’était même la plus grande découverte qu’eût faite jusque-là le genre humain et elle datait déjà de longtemps, des précurseurs tertiaires. Du feu, source de tant de progrès ultérieurs; on tirait d’ailleursun bien médiocre parti, puisqu’on ne songeait même pas encore à fabriquer des poteries.
Nulle demeure fixe. On gîtait où l’on pouvait, dans des grottes, des abris sous roches, rarement dans des cavernes, trop souvent habitées par de redoutablespremiers occupants, de puissants carnassiers ou félins avec lesquels l’homme primitif ne devait pas se mesurer volontiers. Ceux de mes auditeurs qui ont eu occasion devoir des crânes d'Ursus spelœns ou, mieux encore, le squelette complet de cet animal, monté à l’Exposition universelle de 4867, comprendront sans peine combien la prudence devait être nécessaire à l’homme quaternaire des premières époques. D’autres animaux, plus redoutables encore, VElephasantiquus,\enhinoceros Merkii,\e Rhinocéros licfiorhinus,V Elephasprimigeuius
devaient faire aux hommes chelléens et moustériens une existence peu enviable. Au total l’homme quaternaire primitif devait être aussi souvent gibier que chasseur.
Mais, si voisin qu’il fût de l’animalité, ce sauvage résultait pourtant d’une longue évolution lentement progressive, et lui-même, à sa manière agent de progrès, préparait à de lointaines générations des destinées meilleures.
Peu à peu il varia la taille de ses silex, fabriqua des pointes, des scies, des racloirs, qui lui servaient à dépouiller les os, à gratter les peaux, quand le climat l’obligeait à se vêtir. D’ailleurs, jusqu’à la période glaciaire, il devait être habituellement nu, puisque, même à la tin de l’époque quaternaire, la gravure de Langeric-Basse nous a laissé l’image d’un chasseur d’aurochs encore dans un état d’entière nudité.
Mais à ce moment de son évolution, l’intelligence de l’homme quaternaire s’était déjà considérablement élargie. D’abord la taille des instruments en pierre était devenue savante. On fabriquait des pointes taillées sur leurs deux faces, des pointes à crans, etc. ; surtout on avait eu l’idée de remplacer, dans nombre de cas, la pierre par les os, les cornes des animaux, matériaux qui se prêtaient à un travail plus varié et plus délicat. Déjà les harpons barbelés, trouvés à la Madeleine, sont des armes savantes, et les sillons creusés sur leurs pointes semblent bien indiquer que l’on n’ignorait pas l’art de les empoisonner.
A partir de cette période, l’homme quaternaire, moins désarmé dans la lutte pour l’existence, eut quelque répit, le loisir de penser un peu, et il en profita pour faire un grand pas en avant, un pas intellectuel; il devint artiste et créa les arts graphiques et plastiques. Je ne puis ici que mentionner en passant ces curieux produits de l’art primitif, à coup sûr naïfs, mais attestant déjà une main sûre, un œil juste et une observation exacte. Ils sont aujourd’hui célèbres et connus de tout le monde.
Des mêmes loisirs et du même goût artistique était né le besoin de la parure. On triturait, dans de petits godets creusés, des substances minérales colorées; on raclait de la sanguine (peroxyde de fer hydraté), qui donne une belle couleur rouge, pour s’en servir en guise de fards. En outre, des coquilles trouées, des dents d’animaux perforées étaient portées en pendeloques, en colliers, en ceintures.
Comme le fait remarquer M. de Mortillet dans son Préhistorique, l’homme quaternaire devait avoir une imprévoyance d’enfant, puisqu’il lui arrivait de graver des dessins d’ornement sur des pièces usuelles avant d’avoir terminé ces pièces, d’oû l’obligation de gâter ensuite le travail artistique.
Les facultés affectives de cet artiste maladroit étaient sûre-
ment peu développées, car étranger à toute espèce de rite funéraire, il abandonnait ses morts, comme le font les autres animaux.
D’autre part, on peut affirmer qu’il était aussi peu imaginatif qu’affectif. En effet, parmi les produits de l’art magdalénien, on n’a rien trouvé qui eût un caractère religieux, ce qui du reste coïncide parfaitement avec la coutume de l’abandon bestial des cadayres.
Une telle existence, une telle mentalité sont évidemment incompatibles avec un état social complexe , et l’on peut affirmer que l’homme fossile d’Europe vivait en hordes nomades, très peu nombreuses, à la manière des singes anthropomorphes contemporains.
Jusqu’à cette époque, on a pu suivre pas à pas l’homme européen et constater que son évolution si humble a pourtant été progressive. A l’homme civilisé de nos jours, héritier de très nombreuses générations, qui ont péniblement mainfenu leur droit à la vie en dépit des eflorts destructeurs des milieux naturels, des compétiteurs animaux et humains, ces progrès semblent bien modestes. Us ont été cependant le point de départ nécessaire de toutes les conquêtes ultérieures, comme l’ovule est le point de départ de l’individu. Jusque-là aussi ils ont été, et c’est là un fait important, graduels et continus.
Mais cette continuité cesse entre l’homme quaternaire et son successeur, l’homme néolithique, l’homme de la pierre polie, l’homme robenhausien de M. de Mortillet. Par suite de changements géologiques, climatériques, entraînant des migrations animales, des jierturbations correspondantes dans la faune, à une certaine époque l’homme quaternaire semble avoir disparu de quelques régions de l’Europe et avoir été remplacé, après un laps de temps sûrement considérable, par un successeur à la fois supérieur et fort différent. Le
nouvel acteur humain, entrant alors sur le théâtre du monde, a perdu le sentiment artistique qui ouvrait à son devancier un petit coin d’idéal, mais il est potier, agriculteur, possède des animaux domestiques. Il sait construire des grottes artificielles ou semi-artificielles, tantôt creusées dans les couches calcaires, tantôt mégalithiques. Il y est enseveli après sa mort, mais doit les avoir souvent habitées de son vivant. Dans tous les cas, il a un vif souci de la vie future, dont l’homme quaternaire était si dédaigneux. Son imagination le tourmente; il a des amulettes, des fétiches. Avec lui entre en scène la mythologie, qui a tant occupé, égaré, torturé et parfois consolé le genre humain, depuis ces temps si reculés jusqu’à nos jours.
Dans l’outillage et l’armement de cet homme néolithique, la hache de pierre joue un grand rôle. Déjà il peut lui donner une forme très régulière, un poli parfait; néanmoins il se sert beaucoup de l’arc et sait tailler artistement d’élégantes pointes de flèches triangulaires, parfois crénelées- Dès lors, le progrès s’accélère, et, à la fin de la période néolithique, c’est-à-dire à l’aurore des temps historiques, l’homme d’Europe n’habite plus guère dans les grottes et cavernes naturelles. Parfois il s’en construit d’artificielles; souvent il bâtit ingénieusement, sur le bord des lacs, des habitations sur pilotis, surpalâfittes. Mais l’homme des palafittes est notre devancier immédiat. Déjà il possède nos principaux animaux domestiques, nos plus importantes céréales; il sait même fabriquer un pain grossier, peut-être des boissons fermentées. En outre, il tisse des étoffes, creuse des canots, etc. Pour ressembler complètement à nos premiers ancêtres historiques, il ne lui manque d’abord que les métaux, mais il ne tarde guère, soit à les inventer, soit à en adopter l’usage. Par une conséquence naturelle et nécessaire , ce type humain, mieux doué que les précédents, se multiplie, forme
des populations plus denses, plus agglomérées, par suite différenciées, ayant des chefs, probablement des rudiments d’organisation sociale.
Nous avons dit que l’homme néolithique semble succéder brusquement à l’homime quaternaire. Pourtant, il faut se garder de voir là les effets d’un cataclysme à la Cuvier. Une race nouvelle est en effet apparue en Europe; elle y est venue d’ailleurs, d’Orient en partie, du midi sans doute, puisque l’homme de Menton se rattache aux Guanches des Canaries et ceux-ci aux Berbères. Mais l’homme de la période précédente n’a pas été anéanti. 11 a seulement rétrogradé devant les rigueurs du climat pour reparaître après la période glaciaire. Les débris osseux préhistoriques nous montrent en effet le dolichocéphale primitif vivant avec le brachycéphale envahisseur. Parfois, comme à Grenelle, on trouve des types intermédiaires attestant un mélange. En outre, ce mélange, l’industrie elle-même le proclame, puisque partout la pierre taillée persiste à côté de la pierre polie, qui semble bien avoir été souvent un objet de luxe à l’usage des riches et des puissants.
Que les peuples civilisés aient eu pour ancêtres ces sauvages dégrossis de l’age néolithique, cela ne saurait faire l’objet d’un doute. A la fin de la période dite néolithique, l’archéologie préhistorique se rattache à l’historique; le bronze s’associe alors à la pierre polie, comme celle-ci l’avait fait à la pierre taillée; puis le Gallo-Romain relie sans conteste possible à l’histoire authentique les derniers temps de la préhistoire.
Enfin la filiation révélée par l’industrie est confirmée de temps tà autre par des retours ataviques attestant la consanguinité des races. Ainsi M. de Quatrefages retrouve la fameuse mâchoire de Moulin-Quignon dans une mâchoire d’Eslhonien; çà et là les caractères typiques du crâne de Néanderthal, c’est-à-dire d’un homme quaternaire, encore pithécoïde, réapparaissent chez certains de nos contemporains. M. G. Vogtles aurait retrouvés chez un docteur en médecine de sa connaissance. Enfin, dans une étude des plus intéressantes, M. Bordier a trié parmi nos criminels bon nombre d’individus, qui, par la forme du crâne, appartenaient aux races de l’âge de la pierre polie et en reproduisaient les caractères.
Quantité de récits, de témoignages confirmant les données paléolithiques et néolithiques, sont aussi semés dans les écrits des Grecs et des Latins. A vrai dire, la tradition d’un ancien âge de pierre était générale dans le monde grécoromain. Je citerai quelques-uns de ces documents. Lucrèce nous a laissé des premiers hommes un portrait, qui concorde avec les faits établis par l’archéologie préhistorique :
« Nul mortel....
Ne connaissait le fer; nul de ses bras robustes Ne traçait de sillons et ne plantait d’arbustes.
Ne sachant môme pas faire à leurs membres nus En grossier vêtement des dépouilles dos bêles, Aux cavités des monts se chercliant des retraites. Tapis sous les forêts, de broussailles couverts.
Ils évitaient la pluie et l’injure des airs.
La faim était leur guide et la force leur loi.
Leurs pieds étaient légers et leurs mains vigoureuses tt les pierres, de loin, les lourds bâtons de près Abattaient sous leurs coups les monstres des forêts. »
De nalurâ rerum (Tr. A. Lefèvie.j
Hercule avec son vêtement de peaux et sa massue de bois semble bien, être la personnification mythique de ces antiques traditions, et il faut en rapprocher les Cyclopes troglodytes, dont parle Homère.
Selon Pline, les Athéniens, Euryalus et Hyperbius, furent les inventeurs des maisons : « Anlea specus erant pro domibus. » (Liv. VII, § 57).
Diodore nous décrit aussi les premiers hommes comme ayant été de misérables sauvages, nus, sans abri, sans feu, se réfugiant, l’hiver, dans des cavernes (Liv. I, 8). Il nous parle d’Ichthyophages habitant sur le littoral du golfe Persique, vivant tout nus, dans des cavernes, se nourrissant de poissons, de coquillages, de phoques et d’autres animaux marins, qu’ils dépeçaient avec des pierres tranchantes (Liv. III, 14, 15). Ceux des Ichthyophages qui ne trouvent pas de grottes se construisent des abris avec les côtes des cétacés, arc-boutées et entrelacées d’herbes marines. D’autres se creusent des terriers dans d’énormes monceaux d’algues, cimentées de sable, c’est-à-dire se font des grottes artificielles (Liv. III, 18). Ils n’ont aucun respect pour les morts et les jettent tout simplement à la mer (Ibid.).
Il y a encore les Troglodytes proprement dits, combattant à coups de pierres ou de flèches, étranglant leurs vieillards et leurs infirmes, quand ceux-ci tardent à le faire eux-mêmes (Ibid. 32). Puis viennent les Libyens, qui vont au combat avec trois lances et quelques pierres dans un sac de cuir et n’observent, vis-à-vis des étrangers, ni foi ni justice {Ibid., XLYIH); les Celtes, ayant des coutumes sauvages, entre autres aussi celle de tuer les étrangers. Cette habitude de sacrifier les étrangers était d’ailleurs générale; car les Argonautes la trouvèrent encore en vigueur en Colchide {Ibid., XLVL).
Platon {De Legibus, 111) parle à son tour d’une époque
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post-diluvienne, pendant laquelle les hommes ne connaissaient plus les métaux et vivaient en familles, groupés autour i du plus ancien, « comme des poussins autour de leur mère ».
Puis viennent les rites religieux, dans lesquelles se figent les antiques coutumes. Dans un sacrifice précédant le combat des Iloraces, on égorge la victime avec un couteau de pierre (Tite Live, Liv. I, 24).
Avant de momifier leurs morts, les Égyptiens, dit Hérodote (Liv. II, 86), en extrayaient les intestins par une incision pratiquée avec un couteau de pierre, de « pierre d’Éthiopie ».
Bien plus, nous trouvons dans le même Hérodote la description d’un village lacustre, de ces palafittes, dont la découverte en Suisse a été un événement archéologique. Je citerai ce passage trop peu connu. H s’agit des Péoniens de laTiirace. « Au milieu de l’eau, sur de longs pilotis, sont placées des planches; une étroite entrée du côté de la terre forme l’unique pont. Depuis longtemps les citoyens ont enfoncé à frais communs les pilotis, qui soutiennent les planches, et ensuite ils les ont entretenus en observant la loi suivante : tout homme, lors de son mariage, est contraint de planter trois pilotis, en apportant du hois de la montagne, dont le nom est Orbèle; or chacun d’eux épouse plusieurs femmes. Ils se logent de la manière suivante : chacun d’eux possède sur ces planches une cabane, dans laquelle il vit, et dans les planches de cette cabane est pratiquée une trappe ouvrant sur le lac. Les enfants sont toujours attachés par un pied avec des liens de jonc, de peur qu’ils ne se laissent tomber dans le lac. Ils nourrissent leurs chevaux et leurs bêtes de somme de poissons, dont l’abondance est telle, qu’en ouvrant la trappe et en descendant à l’aide d’un cable une corbeille, il ne faut pas la laisser longtemps dans
l’eau pour la remoiUer pleine. » {Histoires, Liv. V, 10.)
Multiplier les citations de ce genre serait facile. 11 me suffit d’avoir établi, qu’en dépit de la légende de l’àge d’or, les anciens se déclaraient les descendants de sauvages préhistoriques, dont les épigones vivaient encore autour d’eux.
En résumé, il reste démontré, d’une part, qu’une humanité quaternaire, peut-être tertiaire, a occupé l’Europe avant toute histoire, et, d’autre part, que de cette humanité primitive, mais lentement perfectible, sont issus et l’antiquité classique et les peuples plus ou moins barbares qui l’entouraient.
Si incomplètes qu’aient été en dehors de l’Europe les investigations archéologiques, elles ont pourtant, dans nombre de régions, exhumé aussi les restes d’un antique Age de pierre. Ainsi les anciens Égyptiens se servaient de flèches en silex, parfois à tranchant transversal, analogues à celles qui ont été découvertes dans les grottes de la Marne. Dans ces dernières grottes, on a aussi rencontré une idole grossière, analogue à celles qu’ont mises au jour les fouilles faites à Mycènes et à Tirynthe.
En Égypte on a trouvé des silex ouvrés et des haches polies. Despierres, taillées sans doutepar les Berbères primitifs, nous ont été apportées du fond du Sahara. Dans les ruines des. antiques cités grecques, on a découvert des haches en pierres polies, des flèches en obsidienne, etc. Des outils et armes analogues ont été rencontrés d’ailleurs un peu par toute la terre. La Malaisie a fourni des pierres taillées en forme de haches et de pointes de lances, et, comme on l’a fait si longtemps en Europe, les Malais tiennent aussi ces objets pour des produits de la foudre, des Céraunies. .Vu Japon, on trouve un peu partout des pierres taillées, notamment des scies en silex, qui, dans l’opinion publique, sont l’œuvre des
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ancêtres divinisés, des Kamis. Au Cambodge, on a trouvé des lierminettes en pierres polies, etc., etc.
Mais notre premier point étant surabondamment démontré, nous pouvons maintenant aborder le second.
Ce second point, c’est la grande analogie existant entre l’industrie et le genre de vie des sauvages préhistoriques, d’une part, et ceux des sauvages contemporains, de l’autre.
Ces similitudes, souvent frappantes, ont été relevées en Angleterre par Lubbock, en France par M. Ilamy. Elles avaient déjà été signalées, comme le remarque M. Ilamy luimême, par Jussieu, dans un mémoire inséré en 17"23 dans les publications de l’Académie des sciences, et par bien d’autres. Les ressemblances sont en effet nombreuses, curieuses, et elles se sont multipliées au fur et à mesure des progrès de l’archéologie préhistorique. Nous en énumérerons quelques-unes.
Une pointe de lance en obsidienne, montée sur sa hampe et provenant de la Nouvelle-Calédonie, est la reproduction presque exacte d’une pointe en silex provenant des alluvions des bas niveaux de la Somme (Ilamy, Paléont., 190, 1" édition). Des sauvages contemporains se servent encore de la pointe de flèche de Saint-Prest. La hache d’Abbeville est aujourd’hui en usage en Australie.
Des mortiers-godets magdaléniens, ayant servi probablement à broyer des substances minérales colorées, des fards, se retrouvent chez les Osages (G. de Mortillet).
ün bâton de commandement, provenant des reliqaiæ de la
Vézère, ressemble presque identiquement au bâton d’un chel' peau- rouge de la rivière Mackensie.
Les Fuégiens et les Esquimaux se procurent du feu en choquant avec un silex une boule de pyrite ferrugineuse, comme le faisaient les hommes préhistoriques de Chaleux.
Les Hyperboréens, spécialement les Esquimaux, aujourd’hui encore, se fabriquent des instruments en os et gravent aussi sur des os des dessins analogues à ceux que nous ont laissés les tribus magdaléniennes.
Les Mincopies des îles Andaman fabriquent des poteries ressemblant à celles que l’on trouve dans les sépultures européennes de l’àge de la pierre polie.
J’ai vu, à Florence, unecollection d’armes et d’ustensiles en pierres polies rapportée de la Nouvelle-Guinée parO. Beccari et dans laquelle il y avait des haches, non pas analogues, mais identiques à celles que l’on exhume des dolmens du Morbihan.
Les mêmes Néo-Guinéens construisent et habitent, aujourd’hui encore, des villages sur pilotis tout à fait semblables aux palafittes préhistoriques et aux villages péoniens décrits par Hérodote.
Les « débris de cuisine », les amas de coquillages préhistoriques du Danemark, remontant à l’àge de la pierre taillée et ne contenant pas d’ossements d’animaux domestiques, le chien excepté, se retrouvent à la Terre de Feu, en Australie et bien ailleurs.
Les Esquimaux, qui n’ont pas de poteries, font parfois bouillir de l’eau en y jetant des pierres cbauftëes. Les Schosbonies de l’Amérique du Nord font de même en se servant de paniers-marmites (Domenecb) et, au xvi® siècle, les insulaires des îles Hébrides employaient au même usage des outres, des« peaux à bouillir » (Buchanam, Rerumscoticanim
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Hisloria, 1528). Or, cette coutume remonte évidemment à une époque où la céramique était inconnue.
Les Tasmaniens, les Australiens sont ou étaient encore à l’àge de la pierre éclatée, et nombre de tribus américaines n’ont pas dépassé l’ilge de la pierre taillée. Les Néo-Calédoniens, les Polynésiens avaient atteint Page de la pierre polie. Pourtant ces derniers ignoraient encore la poterie, tandis que les Papous, les Guaranis sont céramistes et, comme nos ancêtres de la pierre polie, chargent leurs femmes de modeler l’argile à la main, sans tour de potier.
Lents sont les progrès des races arriérées; ainsi bien que, pour les populations mélanésiennes, la mer soit le principal garde-manger, beaucoup d’en tre elles n’ont pas encore inventé l’hameçon, qui semble aussi n’avoir été imaginé en Europe qu’à la fin de la période de la pierre polie.
Entre la préhistoire morte et la préhistoire vivante, l’analogie des mœurs se retrouve jusque dans des coutumes très spéciales. Ainsi l’habitude de fendre les os longs des animaux pour en extraire la moelle était en vigueur chez l’Européen des cavernes. Elle se constate aussi chez nombre de sauvages contemporains et s’était conservée chez les Scandinaves jusque dansles temps historiques, comme l’atteste le passage suivant copié dans VEdda, de Sturleson: « Olk-Thor roulait dans son char attelé de boucs, et celui des Ases auquel on a donné le nom de Loke était avec lui. Vers le soir ils arrivèrent chez un paysan, qui leur accorda l’hospitalité. Thor prit ses boucs, les tua, les fit dépouiller et mettre dans la marmite. Quand ils furent cuits, Thor plaça la peau des boucs auprès du feu, en ordonnant à ses convives de jeter les os sur ces peaux. Thjalfe tenait à la main Vos de la cuisse de Vun des boucs; il le fendit avec un couteau ‘pour en tirer la moelle. Thor passa la nuit en cet endroit; il se leva de bonne heure le lendemain, s’habilla, prit le marteau Mjællner et le leva au-
dessus de la peau des boucs ; aussitôt ces animaux se redressèrent, mais l’im d’eux boitait d’une jambe de derrière. »
De même les dolmens, dans lesquels il faut voir des grottes artificielles, employées comme caveaux funéraires, servent à caractériser toute une période de fage de la pierre polie; mais les Khasias du Bengale en élèvent et le colonel Yule nous les a décrits: ils sont formés d’une large dalle en pierre reposant sur de courts piliers. Les Hos avaient des coutumes funéraires analogues et ils dirent au colonel Yule qu’ils entendaient seulement par ces constructions conserver les noms de leurs morts.
Il faut se borner. Je n’allongerai donc pas davantage, ce qui serait très facile, la liste de ces similitudes entre les mœurs de nos ancêtres prébistoriques et celles des populations primitives qui ont survécu.
Mais avant de tirer de ces ressemblances les déductions que forcément elles suggèrent, je rappellerai quelque concordances anatomiques, qui achèvent de rapprocher les sauvages disparus des sauvages contemporains. Sans doute il n’y a point identité anatomique entre les uns et les autres. Cela ne saurait être, puisque, même durant les Ages préhistoriques, les races humaines diffèrent déjà; mais ce qui est frappant et significatif, c’est la fréquence, chez les sauvages d’autrefois et chez ceux d’aujourd’hui, des caractères anatomiques inférieurs. J’en énumérerai quelques-uns sans entrer dans des détails qui ne seraient pas à leur place ici. Les plus fréquents de ces caractères d’infériorité sont : les tibias en lame de sabre, la persistance du trou olécranien, le prognathisme, le volumeréduit du crâne, l’épaisseur de ses parois, l’existence de bourrelets sourciliers, la simplicité des impressions cérébrales intra-craniennes, les dents de sagesse à cinq racines, comme celle de la mâchoire de la Xaulelte, etc. L’indice crânien ne saurait être invoqué sans restriction. Il
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y a en effet des sauvages à tête courte et des sauvages à tête allongée. Pourtant on ne peut s’empêcher de remarquer que la dolicliocéphalie caractérise à la fois nos ancêtres quaternaires et la plupart des races très attardées de nos jours.
Toutes ces analogies, qui parfois vont jusqu’à l’identité, sont significatives. Il en ressort une conclusion incontesta-
ble et que déjà nombre d’anthropologistes et de sociologistes ont adoptée; la voici : Les races inférieures contemporaines reproduisent, d’une manière générale, l’humanité primitive ; la préhistoire vit encore sous nous nos yeux; l’antiquité passée ressuscite dans l’antiquité actuelle. Quelques types humains, mieux doués que les autres, ont évolué, ont gagné de plus en plus de terrain dans la bataille pour vivre. Ces races favorisées ont prospéré ; leurs représentants se sont multipliés; ils ont créé des civilisations complexes, creusé une sorte d’abîme entre eux et les races restées stationnaires ou du moins n’évoluant qu’avec la lenteur millénaire des premiers âges. L’homme lentement civilisé en est arrivé à dédaigner et trop souvent à exterminer les races humaines attardées, mais celles-ci n’en sont pas moins les vivants portraits de ses ancêtres.
Cette vue générale une fois admise, un champ immense s’ouvre à l’investigation anthropologique; le développement du genre humain peut dès lors être suivi pas à pas, comme on suit l’évolution d’un embryon. Impossible alors de voir dans l’homme un être miraculeux, instantanément créé par un caprice divin ; entre les mammifères supérieurs
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et le premier d’entre eux la distance diminue singulièrement.
L’histoire, même aidée de la légende, ne dévoilait qu’un moment de l’évolution du genre humain. L’ethnographie aidant, on peut remonter aux origines; tous les chaînons intermédiaires se reconstituent; la fin se relie au commencement. On voit alors la machine à vapeur se rattacher aux silex éclatés, le paquebot au radeau primitif, le palais à la grotte, les langues à flexion aux langues monosyllabiques, le calcul différentiel à la numération primitive de l’Australien essayant sans succès de compter ses doigts, les grandes religions aryennes à l’animisme du nègre d’Afrique, qui dote généreusement le monde extérieur d’une vie de conscience analogue à la science. Raphaël devient alors le lointain descendant des primitifs dessinateurs de la Lozère.
C’est surtout pour l’étude de l’évolution sociale, des phases des civilisations, que le rapprochement entre le passé et le présent a constitué une méthode des plus fécondes. La préhistoire morte etla préhistoire vivante se sont mutuellement éclairées.
La première surtout peut être grandement complétée par la seconde. Je' citerai quelques faits à titre d’exemple. On a trouvé, dans les stations magdaléniennes, de grands fragments de cornes de renne curieusement travaillés. Quel en était l’usage? Les archéologues de la préhistoire se sont demandé s’il n’y fallait pas voir des bâtons de commandement. Mais tous les doutes sont levés, quand on retrouve des sceptres primitifs, analogues, dans la main des chefs peauxrouges de l’extrême nord américain. Autre exemple; les monuments mégalithiques, appelés dolmens, sont sûrement d’ordinaire des monuments funéraires; le mobilier qu’ils renferment ne laisse pas de doute à ce sujet; mais comment les débris osseux y sont-ils si rares? Les Kliasias du Bengale,
LA PRÉHISTOIRE VIVANTE
qui, comme nous l’avons vu précédemment, contruisent encore des dolmens, répondent à nos savants qu’ils commencent par brider leurs morts, n’en recueillent pas toujours les débris calcinés, mais leur élèvent ensuite des cénotaphes mégalithiques. Quelle pouvait être la destination des pierres levées, des menhirs bretons? C’est une énigme résolue par les Mundas bengalais, qui aujourd’hui en dressent encore et même les’ disposent en alignements : ce sont, pour eux aussi, des monuments funéraires, mais simplement commémoratifs, etc., etc h
Mais si l’ethnographie méthodique peut venir au secours de la préhistoire, elle est bien autrement précieuse pour l’étude de l’évolution sociale du genre humain. Appuyés sur elle, nous pénétrons bien au delà des quelques milliers d’années dont riiisloire écrite, les traditions, les monuments ont ' gardé la trace. Toute la longue série des générations disparues sort en quelque sorte du tombeau. Pas n’est besoin de les évoquer à grand renfort d’imagination ; nous les voyons; nous pouvons les examiner à loisir. La reconstitution du passé n’est plus guère qu’une affaire de description. Nous pouvons faire en quelque sorte l’embryologie de toutes nos institutions sociales. Le plus lointain passé de nos sociétés se déroule alors devant nous. On peut, par exemple, étudier de visu la formation des sociétés : c’est d’abord la horde, primitive et anarchique, des premiers temps du quaternaire, telle qu’elle existe encore à la Terre de Feu. Puis on voit ces hordes s’agglomérer en clans, en tribus; celles-ci forment dans leur sein des classes, des castes, obéissent à des chefs et finissent par constituer des monarchies despotiques, etc.
En même temps la famille, dans le principe matriarcale, puis patriarcale, sort de la promiscuité primitive. D’abord