II. — DES SENTIMENTS MORAUX CHEZ LES PRIMITIFS
Jusqu’ici je ne me suis guère occupé que des imperfections morales de l’homme primitif. Le portrait que j’en ai tracé et qui doit être celui de nos ancêtres est loin d’être flatteur. Par plusieurs horribles traits de ses mœurs l’homme, encore inculte, se ravale non pas au niveau mais bien au-dessous de la plupart des animaux supérieurs. Est-ce à dire que ces êtres, si grossiers, n’aient pas quelques bons côtés? Nullement. Même dans les sociétés les plus rudimentaires, l’existence d’un certain altruisme est nécessaire. C’est le ciment moral sans lequel périrait le petit groupe social. Le fait seul de vivre ensemble préjuge une certaine sympathie. Enfin le besoin que l’on a de s’entr’ aider, l’amour des enfants, les relations sexuelles, si grossières qu’elles soient, la communauté des biens et même celle des femmes, par laquelle les sociétés humaines semblent bien avoir débuté, développent et entretiennent quelques-uns des sentiments que nous appelons humains et fraternels.
Enfin, puisque les phases de l’évolution morale s’engendrent successivement, se déduisent en quelque sorte les unes des autres, il faut bien que la racine des qualités morales les plus relevées plonge jusque dans les couches profondes de la plus animale sauvagerie et cela est en elîet.
Tout d’abord l’amour des jeunes, sentiment primordial, essentiel à la durée de l’espèce, chez l’homme comme chez
1. Troisième voyage (llist. univ. des voyages, t. XI, p. 2^0).
LA MORALE RESTIALE.
l’animal, ne saurait faire défaut. Parfois on mange les enfants; souvent on les tue sans scrupule, mais cela n’empêche pas d’aimer ceux qui ont été épargnés. Dans le détroit de Magellan, Wallis a vu les stupides Fuégiens jouer avec leurs enfants dans leurs canots d’écorce, les faire sauter, les soulever, les tenir au-dessus de l’eau pour s’amuser de leur effroi A l’autre extrémité de l’Amérique, les Esquimaux fabriquent des poupées pour leurs petites filles, de petits arcs pour leurs petits garçons^ Des époux esquimaux s’agenouillèrent en pleurant cà l’endroit où un fils adoptif leur était mort, l’été précédent ^ Un Esquimau priait qu’on enterrât dans la neige son enfant mort : « La mère, morte auparavant, aurait, disaitil, crié dans son tombeau, si des pierres ou des blocs avaient meurtri le corps du petit décédé ‘. » J’ai déjà dit que les Polynésiens, pour qui l’infanticide n’était pas même un péché véniel, choyaient tendrement les enfants qu’ils avaient jugé bon de conserver.
Mais si les hommes primitifs aiment souvent leur progéniture, il est assez rare que celle-ci le leur rende. Ici encore nous retrouvons une application de la grande loi, qui préside à la genèse de tous les penchants moraux. Pour naître et grandir dans la conscience humaine, ces penchants doivent y être semés et cullivés. Or, à peu près par toute la terre, les sauvages primitifs laissent pousser leurs rejetons à l’aventure, sans les dresser ni les corriger jamais. En outre, dès que l’enfant peut à peu près se suffire à lui-même, et la vie sauvage est peu compliquée, on ne s’en occupe plus. Il n’existe donc, en pays primitif, rien de comparable aux liens d’alTection et de respect, qui, chez les races développées,