‹ L’évolution de la moraleChapitre 127 sur 372 · III. — DU SENS MORAL, DU DEVOIR ET DU REMORDS · texte numérisé non relu

III. — DU SENS MORAL, DU DEVOIR ET DU REMORDS

Chez l’homme primitif et même chez la plupart des civilisés, la notion innée du devoir est généralement assez vague. Sans doute il existe certaines intuitions morales, qui sont à la fois héréditaires et précises. Il en peut être ainsi et il en est en effet ainsi pour riiorreur de la chair humaine, par exemple, même pour l’horreur du meurtre. Dans un cerveau suffisamment cultivé, la seule idée de ces actes suscite desimages rebutantes. Mais, devant bien d’autres prescriptions morales, toutes particulières et même variables suivant les opinions et les nécessités dominantes dans les sociétés, il est difficile de concevoir l’hérédité de tel ou tel penchant précis; par exemple, on ne naît sûrement pas avec fintiiition héréditaire de faire maigre le vendredi. Mais on naît dans une société cultivée avec l’intuition générale du devoir, c’està-dire avec un penchant à faire ou à ne pas faire certaines choses que l’on voit encouragées ou interdites dans la société, dont on fait partie.

Or, ce sentiment, qui est vraiment la hase de la moralité, se forme de très bonne heure dans la conscience de l’homme primitif; seulement les mœurs dominantes lui impriment telle ou telle direction spéciale et, dans les sociétés incultes.

LA MORALE BESTIALE

cette direction est souvent singulière. Je citerai quelques exemples.

Sous ce rapport, la moralité de l’Australien est très intéressante. En effet, l’ame australienne est des plus simples; les mobiles moraux y sont peu nombreux; ils ne se font pas » mutuellement échec, comme il arrive dans la conscience du civilisé, qui est un perpétuel champ de bataille.

De temps immémorial, la morale australienne a fait de la j chair du casoar australien, de l’émou, un aliment sacré

interdit aux jeunes gens. Or, nous dit Sturt% quand il arrive à un jeune Australien chassant tout seul loin de son campement de céder à un désir, à ses yeux coupable, en mangeant un morceau de l’oiseau sacré, cette transgression éveille souvent un vif remords dans la conscience du délinquant.

Littéralement bourrelé de remords, il rentre aucampement dans un état de confusion qu’il est impuissant à maîtriser. Son maintien seul décélérait son crime si, cédant à la voix de sa conscience qui lui crie sans cesse : « Tu as mangé de l’émou », il ne prenait d’ordinaire le parti d’avouer spontanément sa faute et de se soumettre au châtiment qu’elle entraîne.

Plus rigoureux encore que le devoir de ne pas manger d’émou, celui de venger ses morts provoque aussi dans l’âme australienne de terribles conflits. Pour les Australiens,, aucune mort n’est naturelle; tout décès est l’œuvre de maléfices machinés par un ennemi, appartenant d’ordinaire aune horde voisine, et le devoir étroit des parents est de venger leur défunt en tuant non pas précisément l’auteur présumé du meurtre, mais un membre quelconque de sa tribu, plusieurs même au besoin, carie carnage doit être proportionné à l’importance du défunt. Il le faut d’autant plus que l’ombre

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