IHst. univ. des voyages, t. XLIII, p
(lu décédé va, croit-on, se loger dans le corps de son meurtrier (il y entrerait par la bouche) et dès lors sert à ce dernier de protecteur, d’ange gardien'.
Le D' Lânder rapporte à ce sujet un fait très propre à éclairer l’origine de ce que nous appelons « sens moral ». Il s’agit d’un Australien, qui, ayant vu sa femme mourir de maladie, déclara qu’il lui fallait aller tuer une femme appartenant Il une certaine tribu ennemie. On le lui interdit avec menace de la prison, en cas de désobéissance. Pendant quelque temps, il se soumit, mais dès lors son âme devint le théâtre d’un douloureux conflit moral. On le vit languir et dépérir jusqu’au jour où cédant enfin à la voix impérieuse du sens moral il disparut pour revenir au bout de quelque temps, bien portant et la conscience en repos : les mânes de la défunte étaient apaisés.
Dans quelques tribus australiennes de l’est et du sud, on a rusé avec l’accomplissement de ce terrible devoir de \di vendetta après tout décès et l’on se contente d’honorer les funérailles du mort par un simulacre de duel donnant lieu à une légère effusion de sang. Gomme nous le verrons plus tard, une casuistique analogue donna lieu, dans l’Italie primitive, aux combats de gladiateurs. Notons le fait en passant. Avec bien d’autres, il prouve combien les races blanches ont peu à s’enorgueillir de la mentalité de leurs ancêtres.
Les singulières prescriptions de la morale australienne suffiraient seules à prouver que l’éthique primitive se forme tout à fait indépendamment de la « noblesse du but ». Tout acte réputé utile, fut-ce en vertu du raisonnement le plus saugrenu, peut être considéré comme obligatoire et dès lors il ne relève plus que de l’instinct du devoir antérieurement
l. G. Grey, Jounials of iwo Expéditions of Discovery in Australia, t. II, p. 209.
LA MORALE BESTIALE
organisé dans les centres nerveux. Rappelons à ce sujet les parricides des Vitiens, si tranquillement commis, que le jésuite Molina les aurait absous.
En Polynésie, le sens moral avait revêtu une forme singulière, celle du tabou, existant aussi dans certains archipels mélanésiens. Le tabou était une sorte d’interdit que les prêtres, généralement d’accord avec les chefs, avaient le droit de jeter sur toute chose. La défense faite aux jeunes Australiens de manger la chair de Vémou est déjà une sorte de tabou primitif, mais imposé par la seule opinion publique,* car les Australiens n’ont pas encore de caste sacerdotale.
Le tabou polynésien était garanti et ordonné par les dieux locaux, les eatouas; il avait souvent un but utilitaire.
On tabouait les poules et les porcs, quand il y en avait pénurie; on tabouait les bananes et ignames sauvages, quand la récolte des fruits à pain n’avait pas bonne apparence^; on tabouait pour la pêche aux flambeaux certaines baies quand le poisson y devenait rare L Mais il y avait quantité de /nàotts de fantaisie. Ainsi la chair du porc était tabouée pour les femmes; la nouvelle accouchée était tabouée et il fallait que des femmes vinssent lui mettre ses aliments dans la bouche. Dans la petite île de Rapa tous les hommes étaient taboués pour le sexe faible et, pendant toute l’année, les femmes
devaient leur mettre les morceaux dans la bouche^.
Enfreindre un tabou était considéré comme un crime capital. Enfin pour lever un tabou, il fallait une cérémonie religieuse avec sacrifices humains. Or, la victime, prise habituellement parmi le populaire, était arbitrairement désignée parles prêtres ^