Ibid., p
Letourneau. — L’évolution de la morale.
C’est que tout ce qui touchait à la moralité et à l’immoralité sexuelle était régenté par l’Église et, sur ces sujets spéciaux, l’imagination des casuistes s’échauffe et s’égare facilement. Les mœurs générales n’en étaient pas pour cela meilleures. La ville de Rouen, par exemple, avait des 'proxénètes jurés, auxquels elle faisait porter une médaille à ses armes L — Le christianisme n’a donc pas relevé la femme. 11 en fait du reste peu de cas. Innombrables sont les anathèmes lancés aux femmes par les écrivains religieux. J’en citerai seulement deux échantillons, datant l’un du commencement, l’autre de la fin de la période catholique. Saint Augustin, voulant détacher Laetus de sa mère, lui écrit que « dans une femme, quelle qu’elle soit, nous devons toujours craindre de trouver une nouvelle Ève; que la tendresse maternelle appartient à la ruse et à la fourberie du serpent, etc. ». Bossuet déclare encore à la femme qu’il lui faut bien se souvenir qu’elle est seulement « un os surnuméraire ». « Que les femmes considèrent leur origine et, sans trop vanter leur délicatesse, qu’elles se souviennent qu’elles ne sont, après tout, qu’un os surnuméraire, où il n’y a de beauté que celle que Dieu y voulut mettre®. »
Dans l’Europe chrétienne, le mariage étant devenu un sacrement, d’institution civile qu’il était dans l’antiquité, la morale sexuelle ayant pris, aux yeux de l’Église, une excessive importance, il en résulta une sorte d’exaltation érotique, qui produisit la chevalerie. En théorie, c’était l’amour platonique, mais féminisé. On avait nettement séparé l’ame du corps et, au xii' siècle, par exemple, les dames faisaient de leur personne deux parts, le corps, vile matière, à l’époux, le cœur et les sentiments à un autre. C’était la morale relevée