P. Larroque, Guerre et armées permanentes, p
Letourneau. — L’évolution de la morale.
moment, l’effectif des armées européennes actives s’élevait à trois millions et demi d’hommes. Rappelons que Rome à l’apogée de sa puissance n’avait guère que trois cent mille guerriers, et constatons que nos sociétés soi-disant civilisées ont accompli, relativement à l’antiquité, de bien tristes progrès, sans compter que les armées romaines étaient à leur manière des armées industrielles et que, chemin faisant, elles construisaient des routes, des ponts, des aqueducs. « On nomme paix, a écrit Montesquieu, un effort de tous contre tous \ » Nous en sommes toujours là et les protestations de l’imperceptible minorité, qui est en train de fonder la morale future, ne sont pas même entendues.
C’est qu’en effet, le penchant au meurtre guerrier est bien ancien dans la mentalité humaine; il est né à l’époque infiniment lointaine où les premières hordes de nos ancêtres pithécoïdes luttaient entre elles pour l’existence et, depuis lors, il a été constamment entretenu et fortifié. Quand il s’agit de la guerre, une sorte de mirage sanguinaire égare quantité de bons esprits, fort humains d’ailleurs. Voici un démographe très éclairé, qui, de bonne foi, admire les usages destructeurs de la poudre; à son avis, « le canon constitue une victoire remportée par l’intelligence sur la force du poignet^ ». Sans doute, mais cet admirable engin homicide peut être manié par des brutes, et moralement il n’est ni plus ni moins noble que le curare des Indiens d’Amérique et tous les projectiles empoisonnés, dont on usait encore en Europe au xvir siècle.
Un économiste, novateur et plein de sentiments humanitaires, réprimande les « soi-disant philosophes, qui ont abso-