Ibid., t. II, p. Cl
LA MORALE UTILITAIRE ET TRANSFORMISTE. 451
histoire humaine; il fallait une étude raisonnée et méthodique de l’ethnographie; il fallait que la psychologie scientilique sut éclairer l’origine des instincts et des idées; il fallait surtout que la grande doctrine transformiste \int élargir nos méthodes d’investigation et fondre en un tout les fragments jusqu’alors épars de nos connaissances.
A Herbert Spencer revient le grand honneur d’avoir enfin donné à l’éthique une base vraiment scientifique, d’avoir construit une théorie générale, qu’aucun fait ne saurait contredire, qui s’accommode de la morale de tous les temps, de tous les pays et nous ouvre même des jours sur la morale de l’avenir.
Le philosophe anglais exprime d’abord l’opinion que certaines idées intuitives, par exemple, celle de l’espace, dérivent des expériences faites par la longue série des ancêtres. Avec le temps ces expériences se sont organisées, consolidées dans le cerveau humain et dès lors tout appareil de démonstration leur est devenu inutile L Ce que dit II. Spencer de l’idée d’espace, il aurait pu le dire également de l’idée de temps, si inégalement développée chez les races et les individus, et en général de toutes les conceptions abstraites et intuitives, que les anciens scolastiques appelaient « les universaux». Faisant un rapprochement absolument légitime, l’auteur de la Morale évolutioniste pense, que les intuitions morales se sont organisées dans le cerveau humain exactement comme celle de l’espace : «Je crois, dit-il dans une lettre à Stuart Mill, que les expériences d’utilité, organisées et consolidées à travers toutes les générations passées de la race humaine, ont produit des modifications correspondantes qu’une transmission et une accumulation continuelles ont transformées, chez nous, en certaines facultés
* 1. Morale évolulionniste, 107.
•i52 L’ÉVOLUTION DE LA MORALE.
d’intuition morale, en certaines émotions répondant à une conduite juste ou fausse et qui n’ont aucune base apparente dans les expériences d’utilité individuelle^. »
Après ce que nous avons constaté en étudiant le dressage des animaux et des peuples, cette proposition générale peut être considérée comme étant expérimentalement démontrée. L’homme, bien moralisé, recule devant certains actes, exac* tement comme le chien d’arrêt recule devant la perdrix. Là est la raison de certaines actions, désintéressées ou héroïques, parfaitement absurdes, si on les juge au point de vue d’un utilitarisme étroit. Tel risque sans hésiter sa vie pour essayer de sauver un inconnu en péril; tel homme pauvre trouve un objet précieux et, le pouvant garder sans inconvénient, il va néanmoins le rendre à son propriétaire, qui souvent n’en a que faire; tel autre, par exemple le chevalier d’Assas, se sacrifie sans hésiter pour sauver ses compagnons d’armes, etc. Schopenhauer, que ces faits étonnaient grandement, car il n’en avait pas pénétré la genèse, remarque qu’après un trait d’héroïsme, un homme, si pauvre qu’il soit, n’accepte jamais de rétribution. C’est que les héros sont des individus exceptionnellement doués; leur ivresse morale, le contentement intime qu’ils ressentent leur suffisent ; pas n’est besoin qu’ils soient fort intelligents, au contraire, le raisonnement, la prévoyance amortissent souvent les instincts généreux. On se dévoue, on se sacrifie, on oublie son intérêt immédiat d’autant plus aisément qu’on obéit plus instinctivement à des penchants innés, légués par les ancêtres. Ces penchants hérités constituent ce qu’on appelle le caractère, c’est-à-dire la manière de sentir et de réagir, servant de ressort intime et caché à toute notre vie mentale. Sur ce fond moral l’éducation a peu de prise; elle ne saurait l’en-
I. II. Spencer, Morale doohUioniste. — Darwin, Descendance, p. 132.
LA MORALE UTILITAIRE OU TRANSFORMISTE
tamer, le métamorphoser qu’à la condition d’agir sur une série de générations.
Les métaphysiciens ont écrit de gros livres, remplis de raisonnements abstraits et obscurs, à propos de l’idée du bien. A la lumière du transformisme tout s’éclaire. Les expressions « bon, bien » ont deux sens, plus étroitement unis qu’ils n’en ont l’air. Pour l’individu peu développé, un acte est déclaré bon dès qu’il procure un plaisir, un avantage particulier et immédiat. C’est le raisonnement du Bochiman disant : « On fait une mauvaise action en me prenant ma femme; je fais une bonne action en ravissant la femme d’un autre. » De même, dans la morale des Peaux-Rouges, assassiner un ennemi est fort louable, se laisser tuer est un acte blâmable et même immoral.
Mais les nécessités mêmes de la vie sociale dans l’humanité primitive élargirent vite la notion du bien moral. Les hommes s’étaient groupés en hordes, classes ou tribus se contestant mutuellement le droit de vivre; l’existence n’était qu’une lutte interminable; on marchait, entouré d’embûches. Isolé, l’individu était bien faible; sans cesse il avait besoin de l’aide de ses compagnons; une expérience quotidienne lui en démontrait la valeur. En outre les femmes étaient parfois en commun; la propriété l’était presque toujours; les enfants étaient réputés appartenir à tous les hommes de l’association. Dans ces conditions, l’acte bon, moral, fut de s’entr’aider. Pour les membres des tribus voisines et rivales, on n’avait pas d’entrailles, mais se solidariser avec les individus de son petit groupe ethnique devint une action louable, parce qu’elle était avantageuse à tous. Le critérium moral n’avait pas changé; c’était toujours l’utile, mais un utile élargi; était bon et digne d’éloges tout acte contribuant à l’avantage général, au bonheur public.
Tout en prenant des formes variées suivant les races et les
civilisations, tout en étant plus d’une fois déviée ou viciée par le souci des intérêts de caste, de classe, par les imaginations sacerdotales, cette conception primitive et utilitaire du bien moral subsiste toujours ; elle ne saurait s’éteindre. Avec plus ou moins d’intelligence, de prévoyance, les sociétés veulent durer; or, sans un certain minimum d’altruisme, aucune société n’est possible.
Nous avons vu sous quelles influences grossières, par quels freins brutaux le sens moral a été fondé et ébauché dans la conscience de nos sauvages ou barbares ancêtres. Ne les dédaignons pas trop; c’est d’eux que nous tenons le plus clair et le plus solide de nos penchants moraux innés. Si nous honorons le courage, si, même au sein d’une civilisation énervante, nous sentons encore au fond de notre être moral un ressort, qui, le cas échéant, se redresse ; si, mis en face d’un péril, nous entendons, dans notre conscience, une voix nous crier qu’il est bien de faire front, que la fuite est honteuse, qu’il faut savoir mourir, c’est que, des milliers et des milliers de fois, nos ancêtres, depuis les plus lointains, ont risqué leur vie, en tenant ferme devant le danger, devant l’ennemi animal ou humain.
Si le vol est considéré comme un acte déshonorant, que se refusent à commettre la plupart des civilisés, même déshérités, c’est que, des milliers d’années durant, il a été interdit, blâmé par la morale et puni par les lois avec une sévérité souvent atroce. Si, dans nos sociétés contemporaines, où l’égoïsme le plus étroit est devenu légal et quasi moral, on a encore quelque sentiment de solidarité, on le doit au vieux sang des ancêtres, ayant vécu sous des régimes moins individualistes. Le jour où ce legs moral, si précieux, serait entièrement dissipé verrait s’écrouler tout notre édifice social.
Si nous sentons en nous un certain besoin de justice, c’est
LA MORALE UTILITAIRE ET TRANSFORMISTE
que la longue pratique du talion a dressé nos devanciers à établir tellement quellement une balance entre les torts et les vengeances.
Si, pour tout bomme moralement développé, le commandement du décalogue hébraïque « Tu ne tueras point » est devenu inutile, à ce point que l’on répugne à verser le sang, même d’un animal, c’est que le meurtre a été châtié, réprimé soit par la simple rétaliation, soit par une justice organisée et cela pendant des périodes préhistoriques et historiques.
Si nous avons de la pudeur, si surtout la moitié féminine des peuples civilisés a une décence inconnue aux animaux, c’est que, jadis, chaque homme, dans un intérêt d’ailleurs parfaitement égoïste, s’est efforcé de garder pour lui sa propriété féminine, a créé, pour elle, des devoirs spéciaux-, garantis par des sanctions féroces.
On pourrait citer bien d’autres faits du même genre, par exemple, le respect de la loi ou du souverain, inculqué à coups de châtiments, de pénalités, dans la conscience des générations, qui nous ont devancés.
Ces spécimens suffisent ; ils constituent d’ailleurs le fonds de la morale pratique et légale. Nous pouvons les mentionner seulement ici, car la preuve expérimentale de leur genèse morale a été précédemment donnée.
Nous voilà donc en mesure de formuler quelques propositions fondamentales pour la morale transformiste.
L’éthique est résultée des rapports sociaux eux-mêmes, du souci de la conservation du groupe ethnique, petit ou grand, ou de celles de certaines de ses classes. Par conséquent, ce que l’on appelle « principes moraux » n’est point inhérent à la primitive constitution mentale de l’homme.
Les penchants moraux se sont lentement et péniblement formés dans la conscience humaine.
Une fois devenu capable d’introspection, l’homme les a trouvés en lui et, ignorant de leur véritable genèse, il leur a attribué une origine mystérieuse, ou métaphysique.
Si certains de ces penchants, devenus innés, se ressemblent dans les divers pays et les diverses races, c’est que les grands traits de la nature humaine sont partout analogues ainsi que les nécessités premières de la conservation sociale.
Mais ni les règles de l’éthique, ni les instincts moraux ou immoraux ne sont immuables. Les unes et les autres évoluent lentement, à mesure que se modifient les conditions de l’existence sociale, à mesure aussi que le cœur s’élargit et que la tête s’éclaire. Prenons des exemples, sur lequel je n’ai pas encore eu l’occasion de m’arrêter.
Ce que nous flétrissons du nom d’inceste a été recommandé dans tous les groupes humains, relativement peu nombreux, entourés d’ennemis et étant ou se croyant de race supérieure : l’endogamie devint alors légale, parce qu’elle était réputée utile.
Aujourd’hui la seule idée d’une union conjugale entre un homme et la veuve de son frère, et cela immédiatement après le décès du premier mari, nous répugne. Mais, en pays sauvage ou même simplement barbare, la mort d’un homme laisse sa famille abandonnée et exposée à toutes les violences; sous peine d’extinction, il faut que cette famille soil recueillie, protégée, aussi la morale et la loi font au frère du défunt une obligation de remplir ce devoir : c’est le lévirat, que l’on a rencontré un peu par toute la terre, depuis la Judée jusqu’à la Nouvelle-Calédonie.
Mais, aussitôt qu’il n’est plus nécessaire, socialemenl utile, le lévirat tend à disparaitre; car, encore une fois, dans ses traits essentiels, l’éthique est utilitaire et progressive.
Pourtant, une fois formées, implantées dans les centres nerveux, les inclinations moral es ou immorales ne s’éteignent
LA MORALE UTILITAIRE ET TRANSFORMISTE. 457
que lentemenl, comme elles se sont incarnées. Souvent aussi elles réapparaissent par atavisme et alors on voit surgir, au sein d’une société relativement civilisée, des spécimens moraux de l’âge de la pierre, ou bien des types héroïques au milieu d’une civilisation mercantile.
Chez les peuples qui s’isolent et durent longtemps, la moralité se fixe plus solidement qu’ailleurs; les anomalies, les retardataires ou les réfractaires deviennent de plus en plus rares; la masse de la nation en arrive à sentir et à penser assez uniformément : cela s’est produit dans l’Égypte ancienne et en Chine, par exemple; alors l’éthique devient de plus en plus irraisonnée, instinctive, rebelle à tout changement. La majorité des consciences vibrent à l’iinisson; la plupart des individus ont du plaisir à céder aux mêmes instincts moraux; ils souffriraient de leur résister : une même notion du devoir s’est formée dans leur conscience. Mais la solidité de cette notion est parfois indépendante de l’utilité raisonnée des actes. On raconte, par exemple, qu’à Copenhague, pendant son tour d’Europe, Pierre le Grand ordonna à un de ses Cosaques de se jeter du haut d’une tour et qu’après avoir fait le signe de la croix, le malheureux, à qui il s’était adressé, obéit, docilement.
Il y a quelque trente ans, j’ai entendu une grande dame russe déclarer très naïvement, que, dans le cas où le tzar daignerait la distinguer, son mari se ferait un devoir de ne pas contrarier le désir impérial. « Le sang royal ne tache point » a été dans bien des pays et longtemps, une maxime morale des aristocraties.
La moralité des individus est donc en étroite corrélation avec le milieu social : aujourd’hui un Européen, bien né et bien élevé, préfère la mort au cannibalisme, qui semble la chose du monde la plus simple au Néo-Calédonien : c’est que les deux sociétés sont profondément dissemblables.
L’éthique, nous l’avons prouvé à satiété, est diverse suivant les lieux et les âges; toujours aussi elle tend spontanément à s’améliorer ; car les peuples à morale inférieure, c’est-à-dire nuisible au corps social, sont, par cela même, moins bien armés que leurs rivaux et ont chance de disparaître.
Mais au sein d’un groupe ethnique quelconque, un individu est réputé moral, quand il est en harmonie à peu près parfaite avec les conditions que lui fait le milieu social. Si jamais l’on arrive à un type social parfait, c’est-à-dire réalisant la plus grande somme possible de bonheur, la morale pourra se fixer plus solidement et, avec le temps, il se formera peut-être des hommes, si bien dressés moralement que, ne connaissant plus les conflits intimes et tragiques entre le devoir et le désir, dont notre conscience est si fréquemment le théâtre, ils n’auront plus qu’à se laisser vivre dans une existence aussi complète que possible. Plus parfaits que leurs devanciers, ils ne seront plus assujettis comme eux, à cent contraintes politiques, légales, religieuses; ils accompliront d’instinct, à la manière des fourmis, des actes de vertu, de dévouement, qui, aujourd’hui nous semblent héroïques. Herbert Spencer nous prédit l’avènement futur de cette race angélique. Je n’y contredis point ; mais son règne est sûrement bien lointain encore.
Telle ne semble pas être l’opinion du célèbre philosophe anglais, car il croit déjà devoir nous prémunir contre l’abus de la morale d’abnégation *. Ce n’est pourtant pas de ce côté que penche la balance dans nos sociétés contemporaines. En tout, nous traversons une période de transition. La vieille morale est ébranlée. L’intelligence générale s’est développée. On ne respecte plus les commandements dictés du haut des Sinaïs et auxquels il faut obéir passivement et sans examen.