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Pourtant certains de ces commandements étaient bons et moraux, car en réalité ils reposaient sur l’observation et l’expérience, et il importe beaucoup de trier, parmi les prescriptions de cette antique morale, celles qui ont un caractère d’utilité et doivent par suite être conservées et améliorées.

A vrai dire l’homme civilisé de nos jours n’a plus de morale; l’éthique du passé n’a plus d’autorité; celle de l’avenir n’est pas encore formulée. A nous d’en rédiger le code, non plus inconsciemment, par intuition, mais scientifiquement, en nous inspirant des faits observés, en greffant la nouvelle règle des mœurs sur la morale traditionnelle,, en ce qu’ elle a de juste et d’utile.

C’est précisément aux époques d’anarchie morale, comme la nôtre, que se préparent les évolutions relativement rapides. En effet, les vieilles entraves sont alors brisées; l’esprit humain est en quête de voies nouvelles. D’autre part, d’effrayants contrastes sociaux, supportés de plus en plus impatiemment, donnent à réfléchir même aux plus obtus. Nous savons trop, par exemple, que des millions de nos contemporains manquent de tout ce qui rend la vie tolérable; que, pour eux, les brillants côtés de cette civilisation, dont nous sommes si fiers, existent aussi peu que, pour le Néo-Guinéen, dans ses forêts; qu’ils vivent et meurent dans des bouges plus hideux, plus malsains, plus malpropres que les cavernes préhistoriques et pourtant nous apprenons un beau jour que tel Crésus américain, par exemple, adépensé undemi-million dans une fête; que tel autre, après avoir pris seulement la peine de naître, s’est trouvé possesseur d’environ un milliard, etc. Cela révolte en nous le vieil instinct de jiislice, que nous ont légué nos ancêtres; cela nous fait aussi songer. On se rappelle alors une vieille maxime, promulguée il y a déjcà longtemps, et suivant laquelle « Personne n’a droit au

superflu tant que tout le monde n’a pas le necessaire. » En conséquence on se met à cliercher une forme sociale, où cet idéal si juste serait réalisé.

Bien d’autres iniquités, bien d’autres navrants côtés de nos sociétés contemporaines nous frappent et choquent les consciences quelque peu délicates; d’où un travail de fermentation mentale, qui prépare et fait germer l’avenir.

La conscience publique est sujette à métamorphoses et elle les subit à la manière des types organisés. Tout d’abord, c’est par ségrégation, par la formation de petits groupes choisis, formant des petites sociétés de novateurs en éthique, qui par leurs discours, leurs écrits, leur conduite rompent avec l’allure générale. Au début, les membres de ces petits clans ont à braver l’opinion, souvent la réprobation publiques; ils persistent néanmoins, soutenus qu’ils sont par l’approbation de leurs coreligionnaires. Si leurs critiques sont fondées, si les réformes qu’ils réclament sonl justes et utiles, peu à peu on se rallie autour d’eux, la sélection leur devient favorable et leur cause finit par triompher. Cela est bien long, car les penchants moraux se modifient, dans la masse, avec une lenteur extrême et nous en savons la raison; en définitive, ce sont des modifications organiques qu’il s’agit d’obtenir; il faut changer les empreintes morales, c’est-à-dire tel ou tel arrangement moléculaire, fixé depuis des siècles dans les centres nerveux; cela ne saurait être l’œuvre d’un jour, mais l’évolution est d’autant moins difficile que l’on a affaire à une race, à une nation dont la morale est plus ébranlée; c’est pourquoi les morales nouvelles naissent de préférence aux époques de décomposition sociale. L’histoire de la Rome impériale et décadente est un mémorable exemple de l’une de ces genèses de l’éthique. Alors, comme aujourd’hui, l’on vit coexister une extrême opulence et une extrême misère. D’une part, le sensualisme raffiné

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d’une minorité dé dirigeants énervés; de l’autre, les souffrances et l’indignation d’une masse servile et sacrifiée. Les lois, les institutions, les traditions, les croyances furent scrutées, critiquées, ébranlées. Les écoles philosophiques, d’un côté, les églises des chrétiens, de l’autre, rompirent avec l’ancienne morale et en ébauchèrent une nouvelle. Il en résulta l’écroulement du vieux monde et une éclipse d’un millier d’années, mais il faut surtout accuser de ce recul les Barbares, leur violente intrusion dans l’empire romain, le long espace de temps qui leur fut nécessaire pour se civiliser, pour passer d’un stade de développement à un autre. Sans cette profonde perturbation, une société nouvelle et une nouvelle éthique seraient sorties des anciennes autrement et dans un temps relativement court.

Nous aussi, nous assistons à la genèse d’une nouvelle morale, dont il est déjà possible d’indiquer les traits principaux, et qui, libre cette fois de tout préjugé religieux ou métaphysique, sera franchement utilitaire et transformiste. Plus de soi-disant principes révélés, par suite immuables et indiscutables. Le but de la morale future sera uniquement de formuler des règles, de créer des penchants compatibles avec la plus grande somme possible de bonheur public et privé, c’est-à-dire de rendre rhomme plus robuste, meilleur et plus intelligent. Tout ce qui pourra concourir à cette œuvre sera moral; tout ce qui y contredira sera réputé immoral. — Déjà nous voyons poindre la nouvelle éthique.

Ainsi aujourd’hui encore, conformément à la morale traditionnelle, il est bien de tenir en fort médiocre estime les gens d’une autre nationalité et d’être prêt à les égorger au besoin, sans trop regarder à la justice des motifs. Le commandement « Tu ne tueras point » n’a jamais visé le meurtre guerrier. Mais, en vertu même des pénalités ou du talion encourus par l’homicide dans toutes les sociétés humaines.

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un nombre Loujours grandissant de nos contemporains ré-

pugnent d’instinct à verser le sang. D’autre part, les peuples, au moins les plus civilisés, se mélangent davantage, se con-

naissent mieux, par suite se haïssent moins, d’où la formation d’une minorité, pour qui la gloire militaire n’a plus d’.auréole. Partout cette minorité fonde des sociétés, des publications, etc., proclamant hautement que la guerre est horrible, que le jugement de Dieu n’a plus de raison d’être, qu’il faut substituer une justice internationale pacifique au droit sanglant du plus fort, la fédération à la rivalité armée, etc.

Une transformation équivalente s’opère dans la manière d’envisager certaines institutions fondamentales. Le mariage, par exemple, cesse d’être un sacrement; on en écarte toute ingérence sacrée, pour le considérer uniquement au point de vue social. On commence enfin à penser qu’en ellemême Punion sexuelle est un fait biologique, comme un autre, que, comme le disait déjà au siècle dernier, le maréchal de Saxe : « Le mariage a été établi pour la population ‘ On ne demande pas, comme lui, que l’on décrète, pour chaque mariage, une durée obligatoire de cinq ans; mais on croit de plus en plus qu’en matière d’unions, la société doit intervenir uniquement pour garantir aux enfants une saine éducation physique, morale, intellectuelle et non pour imposer aux parents des entraves socialement inutiles. L’opinion nouvelle, celle qui va devenir respectable, se prononce en faveur de plus de liberté et de plus de justice. Elle veut que la femme soit de moins en moins traitée en mineure, que le père soit toujours i-esponsable de sa descendance, qu’il n’y ait plus ni bâtardise légale, ni abandon, etc.

Cette même morale en devenir blâme et

llétrit la prosti-

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